Soma Ardiouma (Délégué Général du Fespaco) confie : « Le cinquantenaire du Fespaco va monter qu’il y a un espoir pour le développement de l’industrie du cinéma et de l’audiovisuel sur le continent »

« Les africains sont passés derrière la caméra parce qu’ils avaient envie de prendre la parole pour montrer l’Afrique de leur point de vue »
Ph DR

De passage à Abidjan où il a été l’invité d’honneur de la 7ème édition du Festilag de Naky Sy Savané qui s’est tenue du 13 au 17 novembre 2018 à Abidjan et Grand-Bassam, Soma Ardiouma, le Délégué Général du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) s’est prêté aux questions de Linfodrome pour dévoiler le contenu de la célébration du cinquantenaire du Fespaco prévu du 23 février 2019 au 02 mars 2019 dans la capitale Burkinabè.

Invité spécial de l’édition 2018 du Festilag de Naky Sy Savané, vous ne manquez surtout d’occasion pour parler du Fespaco qui célèbre à son édition prochaine son cinquantenaire… 

C’est un plaisir renouvelé de revenir à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Nos deux pays sont liés par des liens sociaux, géographiques et historiques.  Le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire sont deux pays qui vivent et avancent ensemble. Au-delà de ces liens, sur le plan de l’industrie cinématographique et de l’histoire même du Fespaco, je pense que le cinéma ivoirien a toujours été présent depuis la création de ce festival en 1969. Les films des doyens comme Timité Basouri étaient déjà présentés dès les premières éditions du Fespaco. Ensuite, le festival a été fortement marqué par les cinéastes comme Youan Bala, feu Henri Duparc, Fadiga Kramo Lanciné etc. La Côte d’Ivoire a toujours été un pays de cinéma. Au moment où on prépare la célébration du cinquantenaire du Fespaco, au-delà du fait qu’en 2017, la Côte d’Ivoire était le pays invité d’honneur, je pense que c’est tout à fait normal de faire un tour Abidjan pour parler de cette fête à venir. Et l’occasion est belle parce que ma sœur Naky Sy Savané m’honore en me désignant comme ¨président d’honneur de cette 7ème édition de son festival, le Festilag. Je suis surtout en terre ivoirienne pour soutenir ce jeune festival de cinéma.

 

Est-ce aussi important pour vous de venir soutenir une telle initiative ?

C’est désormais une réalité implacable qu’organiser un festival n’est pas une chose facile. Quand on connait les difficultés pour le financement de la culture de façon générale avec les sources de financement qui se raréfient et se ferment. Le tout avec des conditionnalités de procédures les plus compliquées. Donc, des personnes dévouées qui sont déjà à la 7ème édition d’un festival sont à encourager. C’est pour cette raison que je suis là pour montrer que nous sommes ensemble dans le même combat. Même si le Fespaco se prépare à fêter  ses cinquante ans. C’est pour moi normal que ceux qui sont en train de fêter leur septième anniversaire reçoivent mes encouragements et la certitude que nous sommes engagés dans le même combat. Cela, parce que même à 50 ans, on a des difficultés pour gérer nos festivals. Il est important qu’on puisse se soutenir pour continuer ce combat légué par nos aînés. Sembène Ousmane disait toujours que la lutte continue quels que soient les victoires et les échecs. Il ne faut jamais baisser les bras. C’est un combat perpétuel pour le rayonnement des identités culturelles du continent africain.

 

Le Fespaco célèbrera en février 2019 son cinquantenaire. Quel bilan peut-on dresser de ces cinquante ans du cinéma africain ?

Le Fespaco a été créé pour montrer les films africains aux africains. Ce qui a guidé le démarrage de cette manifestation en 1969, c’est qu’il y avait des films produits par des africains. Mais qui malheureusement n’étaient vus que dans des cercles restreints. Notamment, dans des centres culturels franco-ivoiriens, franco-voltaïques etc. C’était un public select qui voyait ces films. Alors que ces films étaient destinés en premier lieu au public africain. Donc, la première édition était de sortir ces films africains de ce réseau fermé pour les exposer à un public africain. D’où l’idée du Fespaco qui avait comme objectif principal au départ de révéler les films africains. Par la suite, il y a eu des objectifs spécifiques qui se sont greffés liés à la nécessité que le cinéma soit l’outil utilisé par les africains pour  conscientiser les peuples africains par rapport à nos identités culturelles, pour faire passer des messages de développement etc.

Aussi,  la situation évoluant, on a compris que le cinéma n’est pas qu’un outil d’identité et de communication. Mais que c’est aussi un outil économique. Il s’agit de faire de l’industrie du cinéma l’un des piliers du développement de nos pays. Donc, l’histoire des 50 ans du Fespaco, c’est quelque part l’histoire des 50 ans des cinémas d’Afrique. Quand, on regarde l’évolution de ce festival dans ses contenus et activités, cela reflète aussi les différentes étapes des cinémas d’Afrique. Parce que, quand les africains ont décidé de se mettre derrière la caméra, ce n’est pas parce que l’Afrique n’était pas filmée. L’Afrique a toujours été filmée. Notre patrimoine audiovisuel est très riche. Notre continent a également servi de décor aux grandes productions du Royaume-Unis, aux américains etc.  Les Africains sont passés derrière la caméra parce qu’ils avaient envie de prendre la parole pour montrer l’Afrique de leur point de vue. Il s’agissait aussi de défendre les grands courants intellectuels et panafricains pour la défense de la négritude, pour le combat de conscientisation contre le néo-colonialisme… Le Fespaco a été l’espace pour l’expression de tous ces courants. 

 

Et c’est tout naturellement pour cette raison que pour cette édition-ci, vous avez opté pour le thème de « La mémoire et de l’avenir des cinémas africains », histoire de marquer une pause et réfléchir profondément sur la nouvelle vision du cinéma africain, n’est-ce pas ?

Le cinquantenaire doit être l’occasion où on s’arrête pour faire le point. D’où l’on vient ? Où nous sommes ? Et, où nous voulons aller ? Quelles nouvelles orientations pour le cinéma africain ? C’est pourquoi d’ailleurs pourquoi le thème est assez vaste : « Confronter notre mémoire et forger l’avenir d’un cinéma panafricain dans son essence, son économie et sa diversité ». Nous avons essayé de résumer ce thème autour de « Mémoire et avenir des cinémas africains ». Nous parlons de mémoire parce que l’Afrique a existé dans le cinéma et l’audiovisuel depuis la création de cet outil. Donc, il y a beaucoup de choses qui ont été produites sur l’Afrique. Il y a eu également un travail énorme qui a été fait lorsque les africains se sont emparés de la caméra. Et, lorsqu’on regarde aujourd’hui l’évolution de notre cinéma, on se rend compte que nous avons quelque peu effacé notre mémoire. Nous avons effacé le passé. Si vous faites un sondage auprès de nos jeunes cinéastes et créateurs de contenus pour savoir s’ils connaissent la filmologie de Sembène Ousmane, ce n’est pas très évident qu’ils vous répondent par l’affirmative. Même quand ils vont sur internet pour faire des recherches, ils n’interrogent pas la filmographie de ce genre de personnes. Il y a donc quelque part comme un oubli de la mémoire. Alors qu’il y a des contenus très importants. Comment mettre en valeur cette mémoire du cinéma et de l’audiovisuel du continent ? Une mémoire qui  va inspirer les créations actuelles et servir de socle à nos jeunes cinéastes.

Je pense qu’il est très important de rendre hommage aux pionniers et aux devanciers, de reconnaître le travail important qu’ils ont abattu et qui permet aujourd’hui de parler des cinémas panafricains. Enfin, il faudrait voir comment nous nous insérerons dans le paysage du cinéma pour les 50 ans à venir.  Aujourd’hui, le cinéma, les contenus, l’audiovisuel etc., sont en train de devenir la même chose. Avant, on faisait une différence entre le cinéma et la télévision. Mais, aujourd’hui cette démarcation est difficile à faire. Les contenus que nous produisons doivent porter nos identités. Nous allons instaurer ce genre de débats à l’occasion du cinquantenaire  du Fespaco.

 

À quelques trois mois de l’ouverture de cette 26ème édition du Fespaco, quel bilan faites-vous des préparatifs de cette grande messe du cinéma africain ?

Les préparatifs se déroulent assez bien. L’organisation du Fespaco comporte plusieurs dimensions. Il y a la dimension artistique et technique. Il s’agit d’un festival de cinéma. Il faut les films et pouvoir les montrer dans les bonnes conditions techniques. Cela, afin de permettre au public d’avoir accès à ces films et discuter avec les créateurs. Nous sommes assez satisfaits au moment où nous clôturons les inscriptions au niveau de l’appel à films. La moisson est très bonne au niveau des films qui participeront à cette édition 2019 du Fespaco. Ce sont près de 800 films qui ont pu être inscrits auprès de nos services. Le plus important aussi, c’est la provenance de ces films qui est vraiment variée. Toutes les régions de l’Afrique sont véritablement représentées.  On retrouve les anciens qui sont présents avec de nouveaux films. On retrouve évidement les jeunes avec des œuvres qui connaissent une nouvelle dimension du point de vue artistique et de la qualité technique. On attend un bon cru pour cette 26ème  du Fespaco.

Et, le cinquantenaire du Fespaco va monter qu’il y a un espoir pour le développement de l’industrie du cinéma et de l’audiovisuel sur le continent. Et que les africains sont véritablement en train de prendre en charge la création et la production de contenus par eux-mêmes. Il y a aussi le volet financier de l’organisation du Fespaco. Nous avons espoir de mobiliser le minimum nécessaire pour l’organisation de cette édition à la satisfaction des autorités politiques, des partenaires, des professionnels du cinéma et du public. 

 


Philip KLA

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Philip Kla

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  • SOURCE: Linfodrome
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