Loto ghanéen : Le rêve des gains a conquis Bonoua

. Femmes et hommes, tous joueurs

Combattu depuis une vingtaine d'années par le gouvernement ivoirien, le loto ghanéen connaît, malgré tout, une avancée notable dans la région du Sud-Comoé, particulièrement à Bonoua, ville située à 58 kilomètres d’Abidjan. Nous y avons effectué un reportage.

Bonoua, vendredi 4 août 2017. Il est 22 h. A cette heure-là, beaucoup de personnes ne dorment pas encore dans la ville. Si certaines sont dans les maquis pour passer du bon temps et satisfaire des retrouvailles entre amis, d'autres sous des bâches pour des veillées funèbres, elles sont nombreuses celles qui échangent dans les rues sur les chiffres qui sont passés au dernier loto. "On aurait dû prendre deux chiffres", "Non, quatre chiffres", "Une combinaison multiples aurait été mieux". On cause, on dialogue. On essaie de comprendre pourquoi on n'a pas pu avoir un gain aujourd'hui quand l'autre en a eu. On se dit que demain sera meilleur. "L'espoir est permis. Luc va nous montrer des chiffres gagnants", se rassure-t-on.

A en croire ce qui nous entendons, le prénommé Luc est un As du jeu de loto ghanéen. Avec lui, beaucoup de joueurs ont déjà gagné. Mais en fait, Luc ne montre pas sa science à tout le monde. "De nombreux joueurs sont ingrats. Tu leur indiques les chiffres à prendre en compte. Lorsqu'il gagne, ils t’oublient alors qu'ils doivent te donner 10% de leur gain", nous explique Luc, surnommé Luc Loto. Nous réussissons à avoir son contact pour pouvoir jouer avec lui le lendemain entre 6H30 h et 17H00. Le temps de validation du jeu apprécié par la population de Bonoua. Nous suivons plusieurs conversations dans la ville. Et, tout tourne autour du loto ghanéen. Nous approchons un homme d'une cinquantaine d'années qui a gagné et qui est convaincu que nous venons de perdre. "Ma fille, ne te décourage pas. Demain, ça va bien se passer. Moi-même souvent je perds mais je ne me décourage jamais. Tu perds un peu, tu gagnes un peu", nous remonte le moral M. Adimin.

Pour lui, le samedi 5 août sera bon pour nous.

 

On perd et on gagne

Nous avons le temps d'apprendre auprès de lui que, depuis 25 ans, tout comme lui, les joueurs du loto ghanéen à Bonoua sont constants dans leur démarche. D'ailleurs, nous explique-t-il, "contrairement à avant où ce sont les hommes seulement qui jouaient, aujourd'hui, femmes et enfants sont entrés dans la danse". Assises à côté de leur mari, devant la porte de leur domicile, dans la commune de Koumassi, les femmes de M. Adimin renchérissent : "Nous jouons et gagnons". Et une de poursuivre : "Un jour, j'ai joué avec mon numéro de téléphone et ça a marché. J'ai gagné 35 000 francs après avoir misé 600 francs". Selon sa rivale, sa date de naissance lui a permis, à plusieurs reprises, de faire partie des gagnants de ce jeu interdit par le gouvernement de Côte d'Ivoire. Cela, parce que c'est la Loterie nationale de Côte d'Ivoire (Lonaci) qui a le monopole des jeux du hasard dans le pays. A 10 H 30, le samedi 5 août 2017, le rendez-vous pris avec Luc est respecté.

La veille, il nous avait dit que c'est seulement à partir de cette heure qu'il pouvait avoir de bons chiffres. Alors... Dans les différents quartiers que nous sillonnons pour ce jeu, les box ne sont pas cachés. On joue à partir de 100 francs Cfa en tenant compte du fait que 25 francs Cfa de mise nous permet d'avoir 5000 francs Cfa si le chiffre ou les chiffres sont tirés. Autour de chaque box, est installé un tableau sur lequel sont mentionnés les chiffres gagnants de la veille. Partout, deux tenanciers, apparemment experts en la matière, vendent leurs tickets et donnent des conseils à ceux qui veulent des tickets. Devant eux, sur leur table, ces experts du jeu de loto ont de grands journaux bourrés de chiffres qu'eux seuls comprennent. Luc est connu par tout le monde. Il ne perd pas son temps avec nous, car nous lui avons promis que ses conseils ne seront pas gratuits. Dans tous les cas, les conseils viennent de toutes parts.

Pour les uns, le loto ghanéen est un jeu de calcul. Pour d'autres, c'est un vrai jeu du hasard. On nous raconte qu'un jeune chauffeur de taxi communal a misé avec le numéro d’immatriculation de son véhicule et a gagné au moins 4 millions de francs Cfa. "Il a acheté un taxi. Aujourd'hui, lui-même roule sa propre voiture", nous fait rêver notre guide. Qui, en passant, témoigne avoir gagné à plusieurs reprises, entre 400 000 francs et 2 millions de francs Cfa. Il nous explique que pour gagner, il faut simplement trouver les bons chiffres qui varient de 1 à 99. Avec les numéros pris pêle-mêle, le joueur a la chance, selon lui, de gagner lorsque ses numéros sont tirés au sort. Au cours de la tournée, nous comprenons que les numéros doivent être inscrits sur des coupons (tickets de jeu) qui sont distribués par des personnes installées un peu partout dans la ville.

A chaque 200 mètres, on aperçoit au moins deux personnes assises sous un hangar, dans un box, prêtes à distribuer des coupons. Ces personnes, selon leurs témoignages, nous apprennent qu'elles gagnent entre 25 francs et 300 francs sur chaque ticket coupé. Autrement dit, elles gagnent en vendant les tickets. "Vous avez la possibilité de jouer à partir de 10 francs Cfa jusqu’à 10.000 francs ou plus. Il y a des gens qui jouent des numéros à au moins 1 million de francs Cfa parce qu'ils ont confiance. Tout dépend du gain que vous voulez obtenir. Vous pouvez jouer autant de fois que vous le voulez, pourvu que vous obteniez le bon chiffre", nous éclaire un étudiant tenancier de box de loto ghanéen.

 

Paris à l'air libre

Savez-vous que le jeu est interdit? A cette question, Olo Loto nous répond ceci : "Depuis que je sais lire et écrire, on le dit à Bonoua, mais on joue". Sur place, nous constatons que les box ouverts dès 6h30 ferment à 17h30. Dans ces lieux, défilent des joueurs hommes et femmes. Des joueurs à bord de grosses cylindrées garent, font rapidement leurs paris et s'en vont. La suite des activités, après les box, selon les tenanciers, a lieu dans les 11 bureaux de jeu pour un tri. Tout se passe en suivant l'actualité du loto au Ghana parce que c'est de là-bas que proviennent les numéros gagnants. Entre 19H30 et 20H, chaque joueur connaît son sort. Nous aussi. Ce samedi 5 août 2017, après avoir misé pour plus de 10 000 francs Cfa, nous n'avons pas pu avoir de gain. Nous ne sommes pas seule dans cette situation.

A plusieurs endroits, on constate que les perdants ne sont pas pour autant découragés. Ils envisagent déjà d'autres pronostics pour le jeu prochain. Les gagnants, nous apprend-on, peuvent gagner entre 5000 francs et 100 millions de francs Cfa. Ils peuvent retirer les gains dans les bureaux à Bonoua. "Mais, à Bonoua, aucun gagnant n'a encore eu 40 millions de francs Cfa", fait savoir Luc Loto. Introduit dans l'affaire, Jean-Marie, un autre parieur que nous interpellons, nous confie qu’aucune somme n’est transférée au Ghana. "Tout reste ici. Aucune somme n’est reversée aux autorités ghanéennes. Les recettes récoltées durant la journée sont stockées dans un endroit sûr pour la récompense du vainqueur ou des vainqueurs", révèle-t-il.

Et de soutenir que le jeu loto ghanéen est autonome à Bonoua. Un tenancier de box nous explique que, selon l’organisation, il est prévu des possibilités de transfert d'argent pour les gagnants qui se sont déplacés entre-temps. "Tantie, viens le mardi, c'est un vrai jour pour moi. Je vais te donner de bons chiffres", nous entretient encore Luc. Comme les mordus du lot ghanéen que nous avons rencontrés au cours de ce reportage, nous acquiesçons "parce qu'on ne sait jamais". Le rêve est permis à tous.

 

A qui cela profite ?

Le loto ghanéen est un jeu presque quarantenaire. Aujourd’hui, il a pris une ampleur telle que nous nous demandons à qui cela profite. Au cours de notre reportage, il nous a été donné de constater l'assurance des uns et des autres dans l’exercice de cette activité. D'aucuns croient savoir que des cadres cossus sont derrière les structures qui organisent le jeu. Francis, un jeune coupeur de tickets, nous a confié que c’est grâce à ce jeu qu’il arrive à se prendre en charge, à payer ses études et à entretenir sa femme. Le loto ghanéen ne se joue pas qu'à Bonoua. Il se joue dans toute la région du Sud-Comoé et à Abidjan. De Treichville à Noé, en passant par Koumassi, Port-Bouët, Grand-Bassam, Bonoua, Adiaké, Aboisso, Ayamé, Mafféré, Tiapoum, ce jeu du hasard, autrefois confiné parce que réprimé, est aujourd’hui répandu dans plusieurs villes de la Côte d’Ivoire.

 

Hermance K-N

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Hermance K.N

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  • SOURCE: Soir info
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