Reportage/ Construction du 4e pont d’Abidjan Ce qui se passe sur le terrain

.De grandes révélations
.Des populations : « Nous sommes inquiets »
Ph DR

« Nous ne sommes pas contre le quatrième pont. C’est une bonne chose. Seulement, les gens ne vous disent rien. Ils viennent, ils posent des bornes, ils mettent des signes sur nos murs. Et on dit : ‘’vous êtes impactés’’, sans aucun document. Nous sommes un pays organisé, avec des règles. Ils ne peuvent pas se mettre à impacter des établissements, des maisons sans aucun document », a martelé Yacouba Traoré, fondateur du Groupe scolaire Adjoua Fadette. Il était un peu plus de 16h, ce lundi 31 décembre 2018, quand nous avons conclu avec ce septuagénaire, notre « pérégrination » sur des points saillants de l’emprise du 4e pont d’Abidjan : Adjamé-village, Attécoubé et Yopougon. Flash-back.

Avenue Réboul à Adjamé. De nombreux piétons vont, au pas de course, réaliser des emplettes pour le réveillon de la Saint Sylvestre. Au détour de la pharmacie éponyme à l’avenue, nous rencontrons Sylla Sékou, président de l’Ong Colombe Ivoire. C’est notre contact. L’harmattan, qui bât son plein, a enveloppé ce mythique village de la brume que le soleil s’échine à dissiper de ses rayons. Sekou nous conduit à travers des ruelles du village. Nos hôtes sont affairés. Mais, ils nous offrent un accueil chaleureux. L’ambiance est bon enfant. Et pourtant, il ne faut pas perdre de vue l’objet de notre visite. Alors, nous ouvrons le débat. Quelle est votre opinion sur le projet de construction du 4e pont d’Abidjan ? « Un village détruit, ce sont des hommes et des femmes, des vieillards et des enfants jetés à la rue. Nous sommes tous impactés. Pour le moment, aucune compensation sociale et financière n’a été évoquée. Notre chefferie que nous avons approchée, a été très claire. Personne n’a été associé à ce projet, et personne n’a reçu un Kopeck à cet effet. J’invite le gouvernement à repenser ce projet. Qu’Adjamé- village ne disparaisse pas », a répondu, sans balbutier, René Loba, originaire de ce bourg. Djama Guy Célestin, président des jeunes d’Adjamé- village, s’est inquiété de l’impact de ce projet. « Quand nous avons appris cette nouvelle, nous avons manifesté notre mécontentement. Le village est sorti massivement, pour dire non ! Après cela, nos autorités villageoises ont rencontré le gouvernement, pour des échanges. En tant que jeunes, nous restons à l’écoute de notre chefferie », a-t-il souligné. Pour lui, il ne faut pas détruire ce patrimoine. « Ce village est notre âme. Pour nous, le village compte plus que tout. Vivre sans village, c’est vivre sans son âme. Nous, jeunes, nous disons au gouvernement que le développement ne peut pas se faire à notre détriment. Nous avons confiance au président de la République, il fera tout pour que les populations d’Adjamé-village gardent le sourire », s’est-il convaincu.

Une source, qui a requis l’anonymat, a indiqué que ces négociations entamées avec le gouvernement sont au point mort. « Rien n’est encore fait. La rencontre avec le ministre en charge des infrastructures routières, n’a pas encore produit de fruits. Le ministre a souhaité la mise sur pied d’un sous-comité bipartite entre le village et son cabinet, pour travailler sur les questions pointues : s’il faut dédommager, comment dédommager ? Bref, ce que l’État peut faire pour nous, afin que cette voie puisse être construite », a noté notre source. Avant de donner sa position sur cette affaire : «  Pour ce qui nous concerne, nous ne souhaitons pas voir une percée de l’avenue Reboul. Pour nous, c’est niet. Nous ne voulons, à aucun prix, vendre notre village. La route de 2X2 voies en projet, les fameux 40 mètres signifient que le village sera rasé au 3/4 », a-t-elle souligné.

L’ambiance était à la fête. On attendait fuser les décibels des Disc-jockey en vogue. La tentation était grande. Mais, le devoir l’a emporté et nous avons pris congé de nos hôtes.

De grandes inquiétudes

Direction, Attécoubé par la voie qui mène à Lokodjro. A la hauteur du site aménagé par le Projet de transport urbain d'Abidjan (Ptua), nous devons abandonner notre véhicule de reportage. La mission doit se poursuivre de manière pédestre. Alors, se dresse devant nous, une colline à la pente raide. Une épreuve rude. Périlleuse et inattendue. Il faut gravir cette colline de plus de 20 mètres de haut, à vue d’œil. A mi chemin, une pause s’impose à nous. Nous respirons à plein poumon. Surtout ne pas regarder derrière, au risque d’avoir le tournis. Nous finissons, non sans peine, à atteindre la cime. Transpirant à grosses gouttes. Ouf ! Nous sommes à Santé 3 extension Asapsu, du nom d’un Centre de santé à base communautaire. Brahima Coulibaly, habitant du quartier, nous expose les craintes des populations riveraines. « Depuis l’année 2016, des maisons avaient été marquées, dans le cadre de ce projet. Nous, on n’était pas concernés. Ce n’est qu’après le lancement officiel qui a été fait ici en juin 2018, que nous avons vu des bornes dans tout le quartier. Renseignement pris, on nous a dit qu’ils allaient faire un rajout, au niveau du poste à péage. Nous sommes surpris. Parce que depuis 2016, on n’était pas concernés. Après le lancement où tout a été planifié, on vient nous dire que nous sommes touchés. On ne comprend plus rien », a-t-il expliqué. Puis d’ajouter : « une enveloppe budgétaire avait été programmée pour le dédommagement. Quel sera notre sort, nous qui ne sommes pas encore identifiés ? Il n’y a pas de négociation. Nous attendons toujours. Qu’est-ce qui va se passer ? C’est là notre grande inquiétude. Nous sommes très inquiets, et nous ne savons pas à quel saint se vouer. Nous avons essayé de mettre en place un collectif, pour ne pas être surpris. Mais, jusqu’à ce jour, nous n’avons pas d’information. Nous sommes une centaine de cours concernées ».

Nous poursuivons notre parcours du combattant. Il faut à présent redescendre dans la vallée, pour rencontrer des leaders d’opinion, à Santé 3 Deindé. L’épreuve est toute aussi périlleuse. Des escaliers taillés dans le flanc de cette colline, et « ornés » d’herbes sauvages. Le terrain est argileux. Fort heureusement pour nous, il est sec. Nous descendons jusque dans les dédales de ce quartier précaire. Il faut, çà et là, passer par dessus des flaques d’eau usées. Pis, ce qui fait office de voie principale, est balafré par une rigole d’eau usée qui ne gêne nullement des mômes qui s’essaient à une partie de pêche. Dieu protège vraiment les enfants ! Après environ 5 minutes de marches, nous sommes au domicile de Coulibaly Fatoumata, présidente de l’association des veuves impactées par le 4e pont. Une cour commune. Elle nous attendait à l’ombre d’un manguier. Elle s’efforce de nous offrir le sourire de bienvenue. Veuve Coulibaly a dû faire un effort pour nous accueillir du mieux qu’elle a pu. Un vilain paludisme l’a clouée au lit depuis trois jours, selon elle. Aussi, décidons-nous d’aller à l’essentiel. « Nous n’étions pas touchées par le projet du 4e pont. C’est au dernier moment, que nous apprenions cette information. On a couru de gauche à droite mais, aucune suite favorable. On a appris que quelques locataires de Borribana ont été dédommagés. Nous, on n’a rien. Nous ne savons pas où aller. Pis, on n’a pas d’information. On est là comme cela. Nos maisons ont été immatriculées. Nous avons été appelées pour la négociation. Tout le monde n’a pas répondu à l’appel. Parce que nous n’avons pas eu l’information. Il n’y a pas eu de bonne suite. Nous demandons que le dédommagement se fasse rapidement, pour qu’on puisse quitter ici », a-t-elle plaidé.

A quelques encablures de là, nous rencontrons Coulibaly Salifou, le chef du quartier. L’homme est jovial malgré la conjoncture difficile. « Nous sommes en discussion avec les représentants de l’État. Aujourd’hui, ils sont en pourparlers avec les propriétaires de cours qui n’ont pas encore perçu de dédommagement, et ne bénéficient pas de site de recasement. Nous demandons qu’on puisse trouver une solution, pour que les propriétaires de cours et les locataires puissent partir, et libérer rapidement l’emprise du pont. Quand on retarde les décaissements, on retarde le déplacement des populations. Au fur et à mesure, cela va retarder le projet lui-même. Et cela n’est pas bon, ni pour l’État ni pour nous », a-t-il fait observer. Pour M.Coulibaly, les habitants de ce quartier ont le désir de libérer l’emprise de ce projet. « Nous, nous voulons partir et permettre à l’État de réaliser son projet. On nous a proposé des sites de recasement à Anyama, N’dotré et Songon. Mais, ils n’ont pas encore fini les travaux préparatoires, et ne ont pas encore dit officiellement où on sera recasés. Pour l’heure, nous sommes encore dans le flou et cela nous fatigue. Ils ont dit qu’ils ne peuvent plus construire. Alors, qu’ils nous donnent les moyens de construire, nous-mêmes », a-t-il plaidé. Avant d’exposer une autre préoccupation : « Ils ont mis une borne derrière notre cour. Or, toutes les maisons n’ont pas été recensées. Quand on s’est renseignés, on nous a répondu que seules les maisons marquées seront prises en compte ».

Des choses peu catholiques

Le soleil est au zénith, et il faut ressortir de ce bas-fond. Nous empruntons des escaliers construits de pneus usagers. Les mollets sont une fois de plus mis à rude épreuve. Et nous voilà à Santé 3 extension, toujours dans la commune d’Attécoubé.

Mme Morro, née Agodio Sarah, présidente de l’Union des épouses des maisons impactées, nous reçoit à domicile. « Cela fait 30 ans que je suis dans le quartier. Mon mari a acheté le terrain avec les Ebrié. A notre grande surprise, on apprend que nous allons être déguerpis, sans nous le signifier par écrit. On n’a reçu aucun papier. On a pris une avocate qui nous représente. Elle suit nos dossiers », a fait savoir cette mère de famille, propriétaire de 4 maisons en bande et un terrain nu. « C’est ça qui nous nourrit, et qui nous permet de scolariser nos enfants. Nous ne sommes pas d’accord qu’on casse nos maisons sans indemnisation préalable. On veut nous exproprier pour donner nos terrains aux opérateurs économiques. Moi, je ne suis pas d’accord pour partir », a-t-elle martelé. Sa situation est préoccupante du fait qu’elle a, sous les bras, un gros malade, son mari, frappé d’hémiplégie suite à un Accident vasculaire cérébral (Avc).

Notre périple se poursuit, toujours à pied, jusqu’au nouveau quartier annexe, chez Me Loa Sahigbeu, huissier de justice, propriétaire-résident. « Je suis impacté par le projet de 4e pont. J’ai 6 bâtiments qui vont être rasés. J’occupe un, et les 5 autres sont occupés par mes locataires. Tout ça doit être rasé en principe », a-t-il situé. Notre interlocuteur a expliqué que dans l’enquête qui avait été faite, une de ses cours a été omise. « Et, j’avais posé une réclamation. Jusqu’à présent, on dit qu’il n’y a pas de suite à cette la réclamation. La partie prise en compte a été l’objet de discussion. Nous sommes tombés d’accord. Depuis octobre 2018, nous attendons l’indemnisation. On ne sait pas ce qui se passe. On ne paie personne. On ne sait pas comment on va quitter », s’est-il inquiété. Avant d’ajouter : « On aurait voulu qu’on nous indemnise maintenant, pour nous permettre de déménager tranquillement nos familles et nos biens. Ils attendent, on ne sait pas quoi. Et puis, ils cachent tout. On n’a aucune information. Nous sommes allés croiser le coordonnateur une fois, et il nous a dit que c’est à cause de la lenteur administrative. Il ne paie pas. A un moment, ils ont lancé l’idée de délocaliser les populations de manière provisoire, le temps de construire leurs maisons etc. Vraiment, c’est un flou, un cafouillage ».

M. Loa a dénoncé le fait qu’aucun acte n’est posé pour nous permettre de partir tranquillement, et libérer le site. « Ils n’auront pas besoin de déguerpir les populations parce qu’elles seraient déjà parties. On nous avait dit que fin novembre, tout le monde devrait partir. Aujourd’hui, nous sommes 31 décembre, et il n’y a rien en vue », s’est-il plaint.

Par ailleurs, ce propriétaire de maison a confié que des choses peu catholiques se passent dans cette affaire. « Lors de l’expertise, les jeunes gens qui sont venus, ont été corrects ; ils nous ont montré les montants prévus. Après, eux-mêmes sont revenus nous prévenir que les équipes qui viendront vont les changer. Parce qu’ils ont décidé de vous donner le quart. C’est le quart, ils proposent comme base de la discussion. Si on te dit que ton bâtiment vaut 40 millions de francs Cfa, tu ne peux pas demander d’ajouter 100 millions de francs Cfa. C’est à partir des 40 millions de Fcfa que vous allez commencer la négociation. Moi-même, à un moment, ils m’ont menacé. En me disant : ‘’prends le peu qu’on te propose, au risque de tout perdre. Donc, contre mon gré, j’ai accepté. Pis, ils ne nous ont pas donné de copie des documents qu’on a signés. Ils ont dit que c’est quand tout sera finalisé, qu’on aura une copie. Donc, on n’a aucun document. On a peur que demain, ils disent qu’ils nous ont déjà payé, voilà les traces, ils ont signé », a-t-il laissé entendre. Nous le quittons et prenons la direction de Yopougon, cette fois à bord de notre véhicule de reportage. La circulation, ce début d’après midi du 31 décembre est dense. Il faut faire preuve de prudence et de patience.

 

Des sites de recasement

Le quartier Doukouré est également impacté par ce projet. Adama Diomandé, le chef central qui nous a reçu, a exprimé ses préoccupations. « Depuis le lancement de ce projet, nous y avons adhéré. Nous avons demandé à l’État, des sites de recasement, avec toutes les commodités et les infrastructures qu’il faut : une école, un marché etc. Tout ce qu’il faut pour un quartier moderne », a-t-il réclamé. M. Diomandé a, en outre, dénoncé le manque d’informations officielles sur le mode de déplacement des populations. Une situation qui fait prospérer la rumeur. «  Aujourd’hui, avec l’évolution des choses, nous-mêmes, en tant que leader d’opinion, en tant que chef de communauté, nous avons des difficultés à expliquer les choses aux populations. Parce que nous n’avons pas d’information. Nos parents qui sont déjà allés à la négociation, reviennent un peu déçus. On leur dit : ‘’l’État n’a pas de maison à vous donner. Non, nous avons un gouvernement sérieux, avec un président de la République sérieux. Nous pensons qu’on ne peut pas chasser cette population comme cela, les mettre dans la rue. Nous demandons la clémence de l’État. Notre souhait, c’est de nous recaser. Nous voulons un site de recasement pour nos enfants », a-t-il insisté. Le chef des 48 quartiers précaires de cette vaste commune, a révélé que la population ne sait plus à quel saint se vouer. « On nous a dit qu’il y a deux types de recasement : nous qui habitons nos maisons, on allait nous reloger. Mais, les propriétaires qui n’habitent pas ici, on va leur donner un dédommagement en numéraire. Maintenant, on dit que l’État va faire pour nous tous, deux pièces (chambre-salon), quel que soit le type de maison que tu as. On ne comprend plus rien. Qu’on nous donne la version réelle. Honnêtement, nous sommes troublés », a-t-il avoué.

Notre visite prend fin à la Sicogi 216 logements. Yacouba Traoré, chef d’établissement, a exprimé son amertume. « Depuis 2007, nous fonctionnons. A la rentrée 2018-2019, le 7 septembre 2018, on nous appelle pour nous dire que notre établissement est impacté par le projet du 4epont. Donc, de libérer l’établissement. Nous avons répondu que les enfants sont déjà inscrits. On dit non, il faut libérer. Ils ont même envoyé des missions ici, pour nous voir. Or, cet établissement n’est pas sur un domaine public. C’est un domaine de Sicogi que j’ai acheté à la Sicogi. J’ai mon certificat d’achat. Mais, personne ne veut regarder nos documents. On dit que c’est un terrain précaire. Comme cela, ils vont démolir notre établissement sans rien nous donner. Ce n’est pas un terrain précaire, j’insiste. C’est un domaine de laSicogi qui nous l’a vendu. Les gens sont là depuis 1970. J’ai acheté mon terrain en trois ans, 2012-2015. Nous avons l’Acd global de la Sicogi », a-t-il expliqué. Il a fait savoir que cette situation lui a été très préjudiciable. « J’ai perdu près de 500 élèves cette année. Cela fait un manque à gagner très important », a-t-il évalué. Et d’expliquer sa mésaventure : « Quand on libère les enfants en juillet, en même temps, ils commencent à s’inscrire. Le 6 juillet, des agents de l’Ageroute sont allés au foyer des jeunes. Ils ont dit aux parents d’élèves, de ne pas inscrire leurs enfants chez nous, parce que l’établissement va être démoli. Et, c’est de bouche à oreille que j’ai eu l’information. À fin octobre, j’ai appelé ces agents là pour leur demander ce qu’il en est. Ils m’ont répondu que sur le premier plan, l’école n’était pas impactée. Mais, sur le second plan, nous le sommes. Alors, j’ai demandé à voir les différents plans. Ils sont partis et ne sont jamais revenus ». Pour lui, un projet de cette envergure ne doit pas être traité ainsi. « Depuis que ça a commencé, tous ceux qui sont impactés devraient être informés, deux ans avant. On vous recense, on vous dédommage et on vous reloge, avant qu’on ne démolisse votre établissement. Chez moi, rien de tout cela n’a été fait. Et, on dit : « on va casser ». Comme je ne suis pas fort, c’est par vous que je passe pour me faire entendre, afin que ceux qui peuvent m’aider, le fasse. On dit que c’est l’État. Mais, ce n’est pas un État bandit. Ce sont des responsables, voyons !», s’est-il écrié avec une pointe d’agacement dans la voix.

Jonas BAIKEH

Jonas BAIKEH

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  • SOURCE: Soir info
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