Débat autour de la monnaie L'économiste Michel Kalife démonte les pourfendeurs du Fcfa «Le problème, ce n'est pas le Fcfa, mais la mauvaise gestion des finances publiques»


13/04/2019
Débat autour de la monnaie L'économiste Michel Kalife démonte les pourfendeurs du Fcfa «Le problème, ce n'est pas le Fcfa, mais la mauvaise gestion des finances publiques»
L'économiste Kalife pense que les attaques contre le Fcfa sont sans discernement.

Dans une contribution qu'il a faite, et qui a été reprise par Financial Afrik, l'économiste togolais Nadim Michel Kalife a avancé des arguments en faveur du Fcfa, à un moment où la plupart des personnes qui abordent la question de cette monnaie, militent pour son abandon.

Abordant la problématique par la souveraineté monétaire des pays indépendants, Nadim Michel Kalife souligne d'emblée que s’il faille choisir entre le cedi qui a été dévalué de 750 000% depuis sa création en 1972, et le Fcfa qui n’a été dévalué qu’une seule fois, de 50%, en 1994, il n’y a pas à hésiter. Pourquoi ? Tout simplement pour la confiance des populations en leur propre monnaie ! Or, dans les coffres-forts des riches ghanéens, vous trouverez des Fcfa ou des dollars, mais pas de cedi !

Il poursuit, indiquant que la Chine, 2e grande puissance économique du monde, définit sa propre monnaie en dollars Us. Il explique que depuis la création du yuan chinois, la Chine veille tout le temps sur son taux de change avec le dollar pour que ses produits industriels d’exportation demeurent compétitifs sur le marché mondial. Aussi, au lieu de demander aux États-Unis de garantir la convertibilité du yuan, c’est elle même qui s’en charge avec succès, pour éviter les pressions américaines à réévaluer sa monnaie. Et, pour ceci, cherchant à éviter les pressions des spéculateurs internationaux désireux d’acheter des yuans et donc de faire réévaluer sa monnaie, elle a interdit que sa monnaie puisse se négocier sur le marché monétaire international.

Kalife soutient que c’est justement pour éviter ces spéculations internationales sur le fcfa, pour le protéger dans une parité fixe avec l’euro (que seuls les chefs d’État de la zone fcfa peuvent modifier), que le trésor français exige que toute transaction sur le fcfa passe par lui, et ce, d’autant plus qu’il est le garant de son change au taux fixe de 1€=655,957 fcfa aujourd’hui.

Il affirme toutefois que ce taux pourrait changer à la demande des chefs d’État des 14 pays membres de la zone fcfa, s’ils le jugent bon pour les besoins de compétitivité de leurs exportations. Mais il se trouve que ces pays n’ont pas encore adopté de stratégie d’exportation de produits industriels, transformés chez eux. «Cela n’a pas changé du temps colonial où la transformation industrielle se faisait en Métropole seulement, du temps que l’on qualifiait de ''Pacte colonial''», a-t-il relevé.

Le problème ce n’est pas le Fcfa... «Pourquoi donc cela n’a pas changé avec les indépendances ?», interroge Kalife qui pense que l’expérience d’industrialisation amorcée entre 1975 et 1980, a «lamentablement échoué» par l’effet des surfacturations et de la mauvaise gestion des finances publiques. Et, c’est à cause de ces graves pertes économiques qui se sont répercutées notamment au niveau des réserves de change de la zone fcfa, que le Fonds monétaire international (Fmi), appelé à leur rescousse, a convaincu les 14 chefs d’État de la zone fcfa réunis à Dakar le 11 janvier 1994, de procéder à la dévaluation de 50% du fcfa, pour l’unique fois de son histoire depuis sa création le 26 décembre 1945.

Selon lui, si les dirigeants de l'époque avaient une vision de bâtisseurs pour l’industrialisation de leur pays, ils auraient depuis longtemps procédé à une dévaluation intelligente dite «compétitive» de leur monnaie commune avec des mesures d’accompagnement, comme l’ont fait les pays devenus émergents aujourd’hui, alors qu’ils étaient qualifiés de «sous-développés» comme les pays africains en 1960. «Mais, nos gouvernements ont préféré se contenter des recettes d’exportation de leurs matières premières en leur état brut, pour des raisons aussi bien d’absence de capacité technique immédiate de transformation industrielle que d’opportunité tactique (...)», admet Michel Kalife.

Il est d'accord qu'il faille financer les économies de la zone fcfa à des taux faibles. Puisque selon ses explications, c’est ce qu’avait fait la Corée du sud à sa sortie de la guerre de Corée en 1954. Les investissements servant à industrialiser le pays étaient financés au taux de 2%, tandis que les importations de biens concurrents des produits locaux étaient lourdement surtaxées sinon prohibées. Et la Corée du sud est alors passée de 60 Dollars Us (environ 34 000 fcfa au taux de 1Usd=581,937 fcfa) de revenu par tête en 1960, même niveau que le Ghana d’alors, à plus de 30 000 Dollars (plus 17 000 000 fcfa) aujourd’hui, alors que le Ghana avoisine 1 000 Dollars (plus de 580 000). Quant aux activités génératrices de revenus et d’emplois, il admet là également que cela n’est pas l’affaire de la Bceao/Beac, mais relève de la politique économique des gouvernements. Partant de cette considération, il fait le malheureux constat que les gouvernements africains ne se soucient pas prioritairement de leurs populations, malgré toutes les aides extérieures dont ils bénéficient. Cette situation est liée selon Michel Kalife, à «l'héritage politique des pratiques déstructurantes de la Françafrique», qui a dominé la politique de tous ces 14 pays de 1962 à 1990.

Gouvernance mafieuse. L'économiste-conseiller de feu Eyadéma, relève le fait que depuis lors, les anciennes dictatures demeurées en place ont reposé leur pérennité sur leurs propres moyens de coercition et de gestion publique douteuse pour conserver leur pouvoir. Kalife conclut que c’est l’héritage politique de ces 28 ans de Françafrique (1962-1990) qui continue à plomber la gouvernance des 14 pays de la zone Fcfa, à la différence des pays anglophones, notamment du Ghana et du Nigeria. «C’est là, dans la gouvernance mafieuse héritée de la Françafrique, que se trouve le virus des dérives autoritaires et de mauvaise gouvernance au sein des pays de la zone fcfa : mais, soyons sérieux, cela n’a rien à voir avec le fcfa», assure-t-il.

Il faut dépoussiérer. «Qui dit dépoussiérer, dit enlever la poussière sur le meuble sans démonter le meuble, sauf à en ouvrir les tiroirs et en retirer les saletés. Et en cela, je suis tout à fait d’accord (...)», met-il en exergue en terme de proposition.

«J’avais moi-même (...) réclamé aux cadres de la Bceao et de la Boad, de créer une banque spéciale pour les Pme parce qu’elles n’arrivaient pas à obtenir des lignes de crédit pour leurs activités auprès de nos banques traditionnelles, habituées au commerce colonial. Je leur avais expliqué que ces banques ne veulent pas prendre des risques à cause des défauts de paiement prévisibles, et qu’il fallait donc que la Bceao assume ces risques en finançant une banque pour les Pme dans chaque pays fcfa. Mais, ma proposition fut rejetée parce que ce sacrifice n’était pas de leur ressort», confie Kalife, avant de s'adresser aux dirigeants des pays de la zone Franc des années 70, en ces termes : «Quant à nos gouvernements, ils auraient pu industrialiser nos pays en transformant sur place nos matières premières avant exportation, grâce à la manne extraordinaire des recettes d’exportation de nos matières premières entre 1973 et 1979. Mais ils ont préféré faire des “grands travaux” sur-facturés, ce qui a plombé notre développement durant 30 ans avec une dette démesurée qu’il nous était impossible de rembourser jusqu’à leur remise gracieuse à travers l’initiative Ppte entre 2005 et 2010».

Michel Kalife présente le tableau qui est que le grand symbole, visible et décrié de toutes parts, datant de l’époque coloniale française est le fcfa. Mais il regrette malheureusement que les jeunes se soient aussi lancés dans ce débat «sans vraiment analyser le bien-fondé de ces attaques répétées aveuglément, et sans discernement ni connaissances économiques et monétaires». «Si seulement, l’on avait pensé à l’appeler” franc africain” au lendemain des indépendances en 1960, comme le “franc belge ou suisse ou comorien” nous n’aurions pas ce mouvement anti fcfa, et la jeunesse aurait cherché et trouvé les vraies raisons de leurs difficultés actuelles», croit-il savoir.

E. LATH

Elysée Lath

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  • SOURCE: L'inter
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