Enquête/ Industrie agro-alimentaire

Le premier chocolatier ivoirien dans la tourmente

Les employés crient famine
La direction générale appelle à l’aide
Une vue de l’usine de Chocodi, aujourd’hui fermée.
Le chocolatier SN Chocodi se meurt. L’usine est fermée, les employés en chômage technique. Malgré tout, l’entreprise a foi en l’avenir, pourvu que la Côte d‘Ivoire, premier producteur mondial de cacao, s’engage à apporter une assistance. Notre enquête !

En arrivant dans les locaux de la société SN Chocodi, on est frappé par une atmosphère de deuil. A l'entrée, quelques vigiles se tournent les pouces. Dans le gigantesque parking, les véhicules de livraison portant les marques Choconut, Mambo, Chocopunch ou encore Tartina, sont garés. Aucun bruit de machine n'est perceptible. Cette absence de vie se poursuit dans les rayons des magasins : il est de plus en plus difficile de trouver ces produits au goût chocolat Made in Côte d'Ivoire. En clair, le premier chocolatier ivoirien est dans la tourmente.

Ses employés accusent des arriérés de salaire. Ils sont d'ailleurs en chômage technique depuis deux mois. Il s'agit-là de la deuxième mesure du genre après celle de mars 2011. Elle touche 26 agents sur 59. A bout de souffle, les travailleurs crient famine et éprouvent des difficultés à joindre les deux bouts. « On ne tient plus », fait remarquer le porte-parole des délégués, N'Dia Amani Thierry, qui avait à ses côtés ses camarades Kouakou Kouadio André et Cissouma Mohamed. «Nous accusons des arriérés de salaire et notre souci, c'est que l'entreprise se penche sur notre situation car nous n'avons plus rien», ont indiqué nos interlocuteurs. «Nos avantages sociaux ne sont pas perçus depuis deux ans», ont-ils ajouté.

Pour amener l'employeur à payer les acquis sociaux, les travailleurs ont adressé une demande d'assistance à l'Inspection du travail. Salaires irréguliers depuis octobre 2010, non reversement des cotisations CNPS ainsi que de l'assurance maladie, prélèvements non reversés du projet immobilier, arrêt de l'assistance à la scolarisation depuis deux ans, sont autant de problèmes posés par les travailleurs. Du côté de la direction générale, l'on évoque les difficultés financières rencontrées par l'entreprise. L'employeur dit avoir engagé des négociations avec des partenaires en vue de financer SN Chocodi, mais prévient que celles-ci pourraient prendre du temps. Il n'y a donc pas de visibilité à court terme quant à la satisfaction des réclamations des travailleurs. D’ailleurs, révèle la direction générale, un autre chômage technique qui va concerner cette fois-ci l’ensemble des travailleurs, interviendra dans quelques jours. Comment en est-on arrivé à cette situation de détresse? Pour le comprendre, remontons le temps.

Histoire chaotique d'une vie

Nous sommes en 1964, quatre années seulement après l'accession de la Côte d'Ivoire à l'indépendance. A cette époque, le pays, en tant que premier producteur mondial de cacao, avait pour souci la transformation sur place de fèves de cacao. La Société Africaine de cacao(Saco) est alors créée par le groupe suisse Barry Callebaut, leader mondial de la fabrication du chocolat. En 1975, est née la Chocolaterie et Confiserie de Côte d'Ivoire (Chocodi), en tant que filiale de Saco. Si à l'origine, Chocodi avait pour unique activité la transformation du cacao en produits semi-finis, l'entreprise va étendre son activité à la production de produits finis.

Passé les secousses ressenties dans les années 80, consécutives à la crise financière ainsi qu'à l'affaiblissement de la filière chocolatière, Chocodi va connaître un autre rebondissement à partir de 1991 lorsqu'elle obtiendra la distribution exclusive des bouillons de marque Jumbo, suite à une négociation avec l'entreprise espagnole Pasa. Seize ans plus tard, c'est la fusion, et Chocodi devient un établissement de la Saco, qui est une filiale du groupe Barry Callebaut, et va prendre la dénomination Saco Ets Chocodi, pour ensuite changer d'appellation en 1998 parce que rachetée par le groupe hollandais Van Houten. La SN Chocodi ainsi créée, va décider de se concentrer sur ses propres produits et augmenter son chiffre d'affaires en produits chocolatés, au terme de son contrat avec Pasa. Mais 2008 sera le tournant décisif.

En février de cette année, l’Ivoirien Charles Kader Goré, à la tête du groupe qui porte les initiales de son nom, CKG Holding, rachète la Société nouvelle Chocodi. Coût du rachat, 6 milliards de francs CFA.Le patron de CKG promet un investissement de 10 milliards de francs CFA, et vise à doubler la capacité de production de l'usine à 40 000 tonnes par an dès la campagne 2008-2009. Selon la direction générale, les résultats des deux premières années d’exercice ont été positifs. Stratégie adoptée par le président de CKG Holding, ne pas redistribuer le bénéfice à l’actionnaire, mais améliorer les conditions de vie des employés.

« L'environnement financier n'était pas propice à notre développement. Malgré cela, nous nous sommes battus et dès la première année, nous avons eu des résultats positifs. Ces résultats ont été multipliés par trois à la deuxième année d'exercice. Donc on était bien parti sur notre lancée », explique la directrice générale, Mme Marie-Thérèse N’guessan. Mais l’entrée d’un Ivoirien dans le cercle très fermé du monde du chocolatier va lui jouer des tours. Le suisse Barry Callebau qui était le client exclusif à la fois sur les produits industriels et sur les produits consommateurs, lâche SN Chocodi.

Une rupture inattendue qui sera fatale pour une entreprise qui avait du potentiel à revendre. « On a vraiment ressenti le coup », reconnaît la directrice générale, sur un ton de déception. « Etant donné que nous n'avions pas encore bien travaillé la consommation locale, le monde des chocolatiers est tellement fermé que cela nous a pris énormément de temps pour essayer de trouver de nouveaux clients en Europe. En plus, comme c'était eux notre fournisseur exclusif du beurre et de la pourpre. Du coup, on a eu du mal à satisfaire la consommation locale », ajoute-t-elle.

Première mesure prise par l’entreprise pour alléger ses charges, la mise en chômage technique du personnel, en attendant de trouver d’autres partenaires. Mais l’espoir va renaître lorsqu’un nouveau client se signale. Il s’agit d’un partenaire russe. L’espoir sera de courte durée. En visite en Côte d’Ivoire, le PDG ainsi que son financier trouvent la mort dans un clash d’avoir à Daloa. Les russes décident de se retirer, laissant SN Chocodi se débattre seul contre les géants mondiaux du chocolat. La société plonge à nouveau dans la tourmente.

Les dettes s’accumulent. En février 2011, elle est mise sous administration séquestre. Les banques s’abstiennent à financer le développement de l’entreprise. Chocodi s’affaisse, même après la levée de la décision de justice, 11 mois plus tard. Ne tenant plus, un deuxième chômage technique est décidé en août 2012, le temps de voir aboutir les négociations avec de nouveaux partenaires. Le président de CKG Holding, Charles Kader Goré, s’active dans ce sens.


Encadré 1

Mme Marie Thérèse N’guessan (DG de Chocodi)

« L’espoir est permis »

Mercredi 26 septembre 2012. Il est 10h lorsque la directrice générale de la SN Chocodi, Marie-Thérèse N'guessan, nous accueille, avec à ses côtés sa directrice des ressources humaines, Mme Yéboua. Pour cette dame qui totalise 5 années de présence à la tête de la direction générale de cette entreprise, Chocodi peut rebondir. D’où cette décision de ne pas opter pour le licenciement économique. L’entreprise a du potentiel et un personnel compétent. Certes, l’arrêt de l’usine laisse la place à d’autres concurrents qui étaient en embuscade.

Mais pour la directrice générale, la reconquête du marché, si tous les moyens sont réunis, sera chose aisée, non seulement sur la base de l’expérience, mais aussi et surtout du fait de la qualité de son chocolat. « Malgré nos difficultés, les gens continuent de chercher nos produits », affirme-t-elle. « Le problème de Chocodi est un problème de financement. Sinon, l’usine est là, les compétences aussi », poursuit-elle.

C’est dans cette foi en l’avenir que la société s’est engagée depuis le 1er août dernier, à procéder au paiement des arriérés de salaire. Elle compte améliorer les délais de paiement jusqu’à épuration des arriérés. Pour l’heure, Mme N'guessan souhaite que par patriotisme, l’Etat desserre l’étau fiscal et s’engage à soutenir l’entreprise. Pour un pays comme la Côte d’Ivoire qui caracole en tête des pays producteurs de cacao, avoir une unité industrielle typiquement ivoirienne et procéder à la transformation sur place des fèves de cacao en produits finis, devrait constituer une fierté nationale.

Bertrand Gueu

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  • SOURCE: Linfodrome
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