Bénin/Affaire d'empoisonnement du président

Yayi- Talon :Qui a comploté contre qui?


par Charles d’Almeida | Publié le 30/10/2012 à 21:45 | source : L'inter
Yayi- Talon :Qui a comploté contre qui?
Entre le président Boni Yayi et son ex- allié Patrice Talon, la guerre semble bien déclarée à travers cette rocambolesque affaire d'empoisonnement.

La tentative d'empoisonnement contre le président béninois révélée le 19 octobre dernier par le procureur de la République, suscite de nombreuses interrogations. Patrice Talon, le présumé cerveau de l'opération, est finalement sorti de son mutisme. Mais les déclarations du puissant opérateur économique n'ont apporté le moindre faisceau de lumière à cette obscure affaire qui a tout l'air d'un scénario hollywoodien.

Patrice Talon, le riche homme d'affaires béninois a rompu le silence hier lundi sur RFI. Le magnat du coton et financier des deux campagnes du chef de l'Etat béninois Boni Yayi, a catégoriquement rejeté les accusations de tentative d'empoisonnement contre le chef de l'Etat portées contre lui. « C'est un canular, c'est grotesque » a répliqué le présumé instigateur du coup.

L'ancien allié en affaires du président béninois a saisi l'occasion pour livrer certains secrets sur ses relations avec M. Boni Yayi. A en croire Patrice Talon, ses déboires avaient commencé lorsqu'il avait refusé de soutenir le président dans sa volonté de tripatouiller la Constitution pour briguer d'autres mandats après celui en cours. Selon lui, le chef de l'Etat l'avait même indirectement menacé de mort, en lui faisant comprendre qu'il est quand même le No1 du pays. La preuve du divorce entre les deux hommes, est le retrait des marchés juteux attribués par la présidence à Patrice Talon, notamment au port de Cotonou et dans l'importation des intrants pour la culture du coton.

Le 20 août 2012 le ministre béninois de l'Intérieur avait déclaré être en possession d'informations relatives à un projet de déstabilisation ourdi par des hommes politiques en relation avec des opérateurs économiques. Se sentant incontestablement dans le viseur du pouvoir, il n'en fallait pas plus pour que l'homme d'affaires tourne vite les talons. Dépouillé de ses marchés juteux et contraint à l'exil, Patrice Talon voulait-il réellement faire payer à son ex- allié de président son « ingratitude » ? C'est fort possible, mais de quelle manière ? C'est la grande question. Les coups d'Etat étant de plus en plus décriés par la communauté internationale, l'exemple du Mali est encore frais dans les mémoires, fallait -il procéder autrement pour écarter le chef de l'Etat?  Tout est possible.

                          Un scénario du crime un peu surréaliste 

Le scénario de la présumée tentative d'empoisonnement monté depuis Bruxelles, tel que décrit par les autorités béninoises, suscite beaucoup de questions. C'était le 17 octobre dernier, dans un hôtel de Bruxelles, que l'élimination par empoisonnement de Boni Yayi aurait été décidée. Patrice Talon aurait  rencontré à cet effet Mme Zoubérath Kora-Séké, 61 ans, la nièce du président qui était du voyage du chef de l'Etat dans la capitale belge. Il lui aurait proposé contre la faramineuse récompense de un milliard de Fcfa, de faire avaler au président des comprimés empoisonnés.

C'est le médecin personnel du chef de l'Etat, le Dr Ibrahim Mama Cissé qui devait remettre le produit létal à la nièce. Le 19 octobre 2012, deux jours après la rencontre de Bruxelles, les analgésiques arrivent effectivement par avion et sont récupérés par un autre proche de Boni Yayi, en l'occurrence l'ex- ministre du Commerce et de l'Industrie Moudjaidou Soumanou. Mais il y a plus surprenant dans ce scénario. Les autorités ont également présenté à la télévision un produit dit « radioactif » censé « asphyxier le président et tuer tout témoin potentiel ».

Pour couronner le tout et c'est probablement la fin de ce scénario dramatique, un commando devait «exécuter» le médecin et la nièce du président. Tout en qualifiant de grotesque ce scénario qu'on lui impute, Patrice Talon n'a pour autant pas nié lors de son entretien avec le journaliste de la radio française, sa rencontre avec les acteurs du scénario. Alors, s'il reconnaît avoir effectivement rencontré la nièce et le médecin personnel du président à la date indiquée, on pourrait se demander à quelle fin il l'a fait ? L'ancien ami du chef de l'Etat a t-il tenté une réconciliation avec celui-ci par le truchement de ces deux proches du palais comme il l'a laissé supposer ou bien il a effectivement planifié un sale coup? Il y a certainement quelque chose qui s'est passé dans cet hôtel bruxellois. Yayi Boni qui chercherait peut-être des poux dans les cheveux d'un ancien proche devenu un redoutable adversaire, aurait-il tendu un piège à ce dernier pour l'accabler de tous les maux et l'éloigner pour longtemps du pays ? Si tel est le cas, l'affaire semble tout de même mal ficelée.

La récompense proposée aux complices, à savoir la somme de un milliard de Fcfa chacun, fait sourciller. Les présumés « tueurs à gages » ont -ils touché tout ou partie de la manne promise ? Si c'est le cas, la justice béninoise devrait logiquement pouvoir en produire les preuves, en remontant les circuits bancaires nationaux ou internationaux. Or, il est irrationnel pour ces présumés empoisonneurs de se porter volontaire pour une telle aventure, s'il n'ont pas reçu et planqué en lieu sûr le gain de la trahison. En mettant secrètement en place un plan d'élimination de ses complices, comme on l'accuse, Patrice Talon viserait deux objectifs : éviter de se voir réclamer plus tard cette dette colossale et effacer toute trace de son présumé crime en éliminant les témoins gênants que sont ces deux acteurs clés. Les preuves matériels de ce complot laissent également dubitatif.

Le produit présumé « radioactif » et supposé asphyxier le président et tuer tout témoin potentiel » était curieusement manipulé avec une imprudence déconcertante par un officier qui n'avait pour seule protection qu'une simple paire de gants. Concernant toujours ces antidouleurs  exhibés à la télévision, il s'agit de simples tablettes de « Dafalgan et de Spasfon ». Des calmants qu'on pouvait facilement trouver dans  n'importe quelle officine de la place et les enrober ensuite de poison pour réussir l'assassinat. Avait-on vraiment besoin de les faire venir spécialement par avion ? Une semaine après que ce présumé complot ait été éventé, des zones d'ombre demeurent. Une enquête sérieuse devrait permettre d' élucider cette affaire rocambolesque qui risque de ternir dangereusement l'image de cet autre pays de l'Afrique de l'ouest dont la jeune démocratie est citée en exemple.

 

Charles d'Almeida