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Résidences universitaires d'Abidjan, ce qu’il en reste


par Elysée Yao | Publié le 28/2/2012 à 17:50 | source : Soir info
Résidences universitaires d'Abidjan, ce qu’il en reste
Résidences universitaires d'Abidjan, ce qu’il en reste

Après la crise post-électorale, l'une des premières mesures prises par les nouvelles autorités a été la réhabilitation des résidences universitaires du district d'Abidjan. Pour ce faire, les étudiants ont été déguerpis de ces cités et des travaux de réhabilitation ont été engagés. 9 mois après, quel est l'état des lieux ? Nous avons parcouru les résidences universitaires d'Abidjan. Notre reportage.

Reportage

 

 

Il est 9 heures du matin ce samedi 18 février 2012 lorsque nous arrivons à l’université de Cocody. Depuis le feu tricolore de l’école de police, on aperçoit à travers la grande grille du portail que ce temple du savoir est en chantier. Des centaines de bobines de câbles, des fils électriques, des trous creusés par endroit, des gravas, des repiquages de gazons, des cadres de fenêtres et de portes, des barres de fer etc. sont visibles partout.

De nouveaux amphithéâtres sont sortis de terre. Ils sont à l’étape du crépissage. Lorsque nous arrivons au cœur de l’université, des centaines d’ouvriers sont à la tâche. Ils sont de plusieurs secteurs d'activités.  Maçons, peintres, puisatiers, menuisiers, carreleur, électricien, plombiers, ferronniers…, sont tous occupés à accomplir une tâche. Mais notre attention est attirée par le campus ancien. Dans ce périmètre de l’université, on reconnaît difficilement les bâtiments autrefois délabrés et dégarnis qui s'y trouvaient. C’est plutôt des résidences rafraîchies par la réhabilitation qui s’offrent au visiteur. La réfection des 11 bâtiments que compte le campus ancien est en voie de finition. Les fenêtres en bois ont fait place à des vitres. Les cadres des fenêtres et des portes ont épousé d’autres formes architecturales. Une architecture qui cadre à cet environnement dédié aux futurs cadres et gouvernants de la Côte d’Ivoire.

 

Le Campus ancien en réhabilitation

 

La transformation est nette et tous ceux qui ont connu cet endroit avant la fermeture le 7 mai 2011 de cette résidence universitaire et son corollaire de pillage seront sous le coup du charme. De jeunes plants de gazons plantés autour  des bâtiments et dans l'enceinte de la résidence donnent un éclat verdoyant à l’environnement du campus ancien. Un ouvrier que nous avons approché nous apprend que les travaux de réhabilitation ont démarré depuis octobre 2011.

Au campus ancien, 700 chambres sont à réhabiliter. Et cette réfection va de la maçonnerie à la peinture en passant par le carrelage, l’électricité, la vitrerie, la ferronnerie, l’étanchéité, la plomberie, la menuiserie etc.  « Tout a été repris à zéro, même certains murs. Car tout a été emporté ici, même les cuvettes de WC, les robinets, les fils électriques, les placards, les lits, les chaises, les tables d’études, les ampoules et bien d’autres choses », indique l’ouvrier. Selon lui, les travaux de réhabilitation vont durer 10 mois et les bâtiments du campus ancien doivent être livrés aux autorités fin mai 2012. Idem pour la cité Iptnept. Mais contrairement au campus ancien, les travaux sont moins avancés. Les menuisiers sont encore à l’étape de fabrication de baquettes et de planches pour les cadres des fenêtres, des portes et les battants des placards. Les maçons n’ont entamé que le deuxième niveau de la résidence principale. Cependant, l’un des menuisiers trouvé sur place est optimiste et affirme qu’ils livreront le campus Ipnept à temps. C’est sur ce message d’espoir que nous mettons le cap sur la citée universitaire Mermoz. Il est 10 heures quand nous arrivons sur les lieux. Le chant des vautours nombreux dans cette zone de la commune de Cocody est révélateur. La cité porte encore les stigmates des pillages perpétrés en cet endroit après l'arrestation du président Laurent Gbagbo le 11 avril 2011. La résidence universitaire est en ruine. Les bâtiments ne possèdent ni toit, ni fenêtres ni portes.

 

La cité Mermoz en ruine

 

Tout a été emporté dans cette cité. Même les cuvettes des WC ont été arrachées et emportées. La cité Mermoz où régnait une folle ambiance du fait des centaines d'étudiants qui y résidaient est devenue un espace de jeux et un dortoir pour les enfants de la rue. Les nombreux magasins implantés tout autour n'existent plus. Ils ont été détruits. Aucun début de travaux de réhabilitation n’est perceptible. Mermoz est méconnaissable et ressemble à un champ de bataille. A la Cité rouge, le décor est moins triste. Cette résidence universitaire est en cours de réfection.

Des maçons trouvés sur place expliquent qu'ils ont presque fini leur part de marché. Ils sont là depuis des mois pour le recrépissage  des murs des bâtiments. Dans cette cité universitaire, tout a aussi été emporté, mais les toits sont intacts. Le fait frappant à la Cité rouge, c'est que les commerçants installés par les étudiants y exercent encore leurs activités.  A l’exception des photocopieurs qui étaient installés dans la cité. On y vend de la nourriture, de la viande boucanée, de la  friperie, des chaussures, etc. Il est 11 heures lorsque nous quittons Cocody pour Abobo. Quand notre voiture s’immobilise devant le gros portail gris, l’image qui s’offre à nous est loin de nos attentes. Point de travaux de réhabilitation dans cette résidence universitaire mythique. De hautes herbes ont  plutôt envahi les alentours des deux bâtiments de ladite cité. L’espace goudronné est relativement propre, mais les murs des bâtiments sont défraîchis et certaines fenêtres sont recouvertes de bâches noires servant de séchoirs. Spectacle repoussant pour le regard, à première vue. Les chambres sont occupées. Et cela se remarque par les serviettes et les habits accrochés aux fenêtres.

 

Abobo, Adjamé, Williamsville : les cités  squattées par les Frci

 

Sous le préau mal entretenu implanté entre les deux bâtiments de la résidence universitaire d’Abobo 2, un homme et une jeune fille devisent tranquillement sur un matelas posé à même le sol. Renseignement pris, la cité universitaire a été cédée aux éléments des Frci depuis la crise post-électorale. L’un des soldats que nous avons interrogés indique qu’ils sont au nombre de 150 présentement dans cette cité. « Nous étions 1000, mais une grande partie a été démobilisée sur le site de groupement de Yopougon. Seuls les éléments en instance de ré profilage occupent encore des chambres », nous situe-t-il. Pour leur pitance, les 150 éléments des Frci sont servis à la cuisine « ordinaire » de la cité.

Cette cuisine relève de l’Etat major qui l’approvisionne en vivres. Des repas froids sont distribués aux éléments qui assurent la patrouille. Pour les loisirs, l’une des chambres au rez-de-chaussée du premier bâtiment a été aménagée et dotée d’un poste téléviseur, d’un DVD, de jeux électroniques acquis après une levée de cotisation par les éléments des Frci. Idem pour la cité universitaire d'Abobo I située en face du commissariat du 13ème arrondissement. Dans cette résidence, les chambres sont occupées par des éléments des Frci. Un marché s'est développé autour de cette cité et permet à certains éléments des Frci d’y faire leurs emplettes si le menu du jour n’est pas à leur convenance. Une femme qui y vend du pain indique qu'elle est installée à cet endroit depuis quatre ans. C'est sur cette révélation que nous mettons le cap sur la commune d'Adjamé à 12 h30 pour la visite des cités universitaires de Williamsville et des 220 Logements. Comme à Abobo, elles sont occupées par des éléments des Frci. Le délabrement des murs, la moisissure et une partie du toit décoiffé d’un des bâtiments de la cité universitaire de Williamsville ne semblent inquiétés outre mesure les occupants. Même le tas d’ordure entreposé devant la résidence  universitaire n’indispose en rien cet élément des Frci qui nous fait savoir au portail que le responsable est absent. Son attention est plutôt captivée par sa belle amie de teint clair qui se rendait à la boutique pour l’achat d’un morceau de savon. C’est avec cette image que nous empruntons la route pour la commune de Port-Bouët.

 

Port-Bouët :  désolation et dépotoirs à ciel ouvert

 

Sur le chemin, nous étions loin de nous imaginer ce que nous attendait dans la commune balnéaire.  La cité universitaire située non loin de l’abattoir offre un spectacle désolant. Peinte en rose, cette résidence universitaire est à l’abandon, comme si elle avait été inhabitée depuis des lustres. Les chambres ne disposent ni fenêtres ni de portes. Les placards, les lits, les WC, les robinets ont été démontés et emportés. Il ne reste que les murs des bâtiments. L’enceinte de la cité universitaire est devenue un dépotoir et un WC à ciel ouvert. Dès l’entrée principale de cette cité, une odeur d’excréments humains frais et secs et d’urine vous repousse et vous donne la nausée. A cela, il faut ajouter l’odeur nauséabonde des ordures ménagères. Les tas d'ordures se disputent désormais l’espace avec les mauvaises herbes qui poussent à loisir.

Malgré cet environnement insalubre et les odeurs nauséabondes, Adia Armel ; âgé de 14 ans ; et son petit frère jouent à la balançoire sur l’une des branches d’un arbre planté à droite de l’entrée principale. Peu après, ils abandonneront ce jeu pour se joindre à un groupe d’enfants jouant au ballon dans l’allée d’un des bâtiments de la cité. L’un des enfants du groupe nous confie que, la nuit, la cité devient un hôtel de passe gratuit pour les amoureux qui n’ont pas de moyens de s’offrir une chambre d’hôtel. Les dires du gamin sont confirmés par la présence de préservatifs usagés. Et par  un « doyen » du quartier qui prenait de l’air sous un manguier. « A une certaine heure de la journée, il est difficile pour les riverains de rester dans les maisons. L’odeur de caca et de pipi nous faire fuir nos maisons. En plus de devenir un dépotoir, les chambres de la cité servent de chambre de passe à de nombreux jeunes. Maintenant, ils ne se gênent plus pour y amener leurs  partenaires», révèle le doyen Konaté. L’image qui s’offre à tout visiteur laisse entrevoir une cité universitaire en ruine. Alors que 10 mois (avril 2011) plutôt, ce lieu grouillait d’étudiants. Même décor pour la cité universitaire de Port-Bouët 3. Dans cette résidence universitaire, le spectacle est plus que désolant. Tous les bâtiments sont décoiffés. Les cadres des fenêtres et ceux des portes n’existent plus. Ils ont été arrachés et emportés. Les placards ne disposent plus de battants. C’est à croire qu’un ouragan est passé par là. L’environnement est insalubre. Des excréments humains sont éparpillés un peu partout dans l’enceinte de cette cité.

Des préservatifs usagers y  traînent aussi  à même le sol. Seul décor vivant, les deux cocotiers plantés en bas de l’un des bâtiments du flanc gauche, dont des palmes séchées pendent de part et d’autre. A quelques pas de là, des mouches  vrombissent  sur des tas d’ordures. Une fillette qui transportait une cuvette sur la tête a fait demi-tour précipitamment à notre vu. Elle venait sûrement déverser le contenu de son  récipient dans la cité, devenue depuis la fermeture des cités universitaires d'Abidjan, un dépotoir à ciel ouvert.

 

Elysée YAO