Rupture des Arv de soins des hépatites virales/ Dr Emile Allah Kouadio, directeur-coordonnateur du Programme de lutte: «Une commande spéciale a été passée »


Photo d'illustration

La rupture des anti-rétroviraux (Arv), pour les soins contre les hépatites virales, constatée ces temps-ci, pourrait être un vieux souvenir dans quelques jours. Dr Emile Allah Kouadio, président du Programme national de lutte contre les hépatites virales en Côte d’Ivoire, tout en levant le voile sur la rupture des produits de soins des hépatites, rassure les patients quant au réapprovisionnement des pharmacies dans un bref délai.

 Les malades éprouvent des difficultés pour avoir, depuis plusieurs semaines, des médicaments. Peut-on savoir ce qui se passe au juste ?

Bien avant, il faut comprendre l’historique du problème. A cet effet, il faut noter que dans le traitement des hépatites d’une façon générale, il existe 2 circuits d’approvisionnement en médicaments. Il y a le circuit public et le circuit privé. Concernant le circuit public, les médicaments qui ont été mis en place grâce à une convention que l’Etat de Côte d’Ivoire, sous l’égide du ministère de la Santé, a signée avec un partenaire, concernent une molécule. On l’appelle l’interféron-pégylé qui existe dans les CHU (Centres hospitaliers universitaires, ndlr) de Côte d’Ivoire et au CHR (Centre hospitalier régional, ndlr) de Yamoussoukro. Ce médicament coûtait initialement 153.000 F cfa l’injection. Il fallait à peu près 600.000 F cfa pour traiter un malade à raison d’une injection par semaine. Si vous faites un traitement d’un an, vous êtes à 7 millions 600.000 F cfa. Grâce aux efforts du ministère de la Santé, on a pu obtenir du fabricant une réduction du prix de ce médicament si bien qu’aujourd’hui, il revient à 13.600 F cfa. Il faut 4 injections par mois pour un an de traitement soit 60.000 F cfa par mois sur 12 mois.

 

Au niveau du Vih-Sida, le Programme national de lutte contre le Sida (Pnls) s’est battu pour la gratuité des Arv. Pourquoi vous n’en faites pas autant ?

Nous nous battons. C’est même une priorité pour nous. Nous sommes en tout cas en train de faire des efforts pour que cela revienne gratuitement aux patients comme le Pnls a réussi à rendre gratuit le traitement du Sida. Des efforts sont en train d’être faits par madame la ministre (Raymonde Goudou-Coffie, ndlr) dans ce sens. Revenant à l’historique, il faut relever qu’à côté de ce traitement qui est un traitement par voie injectale, il existe un autre par voie orale qu’on utilise généralement dans l’hépatite B. On l’appelle le Ténofovir. Mais, il faut préciser que ce ne sont pas tous les agents qui peuvent être éligibles à ce traitement. Il y a des critères qui permettent d’administrer l’un ou l’autre des 2 traitements. Mais, il est important d’avoir les deux parce que cela met le prescripteur beaucoup plus à l’aise avec un éventail thérapeutique étoffé pour voir dans chaque cas ce qu’il faut prescrire. Parfois, on associe même les deux. Le traitement à partir du Ténofovir n'a été mis en place en Côte d’Ivoire et délivré gratuitement dans les hôpitaux que pour les malades infectés par le Vih ou co-infectés Vih-Hépatites B. Si vous avez le Vih ou si vous êtes infectés Vih et Hépatite B à la fois, vous avez droit au Ténofovir gratuitement en raison du Vih que vous portez.

 

Comment se fait-il que ce traitement exclut les mono infectés ?

C’est le Pnls qui l’a conçu et c’est ce programme qui en a décidé ainsi. Ceux qui sont mono-infectés Hépatite B, eux, n’ont pas accès à ce médicament dans nos formations sanitaires publiques. Ils doivent l’acheter. A ce propos, à côté de l’offre de soins publique, vous avez l’offre de soins privée avec les pharmacies qui commandent ce médicament et qui vendent la boîte de Ténofovir à 360.000 F cfa. Sur cette base, les patients mono-infectés devraient l’acheter à 360.000 F cfa dans les pharmacies privées pour un mois de traitement.

 

On y voit là une entrave à l’accessibilité aux soins. Que faites-vous, de votre côté, sur ce point précis ?

Nous le savons bien. La plupart de nos patients sont démunis et très peu ont une assurance, donc contraints de payer de leurs propres poches. Face donc à cet obstacle majeur qui limite l’accessibilité à cette molécule, nous avons approché un laboratoire qui fabrique ce médicament sous forme de générique. Nous mené cette démarche en tant que responsable du Programme de lutte contre les hépatites virales, en association avec les membres du Réseau ivoirien contre les hépatites virales qui est un réseau de spécialistes qui s’occupent de la maladie. Ce laboratoire nous a compris. Face à la forte demande et au coût élevé de ce médicament, le fabricant nous a confié qu’il peut faire entrer le médicament en Côte d’Ivoire en nous faisant la boîte du générique à 10.000 F cfa. Ce laboratoire est en train d’enregistrer son médicament pour respecter les procédures administratives de commercialisation en la matière. Les responsables du laboratoire ont déposé un dossier à la Direction de la pharmacie, du médicament et des laboratoires (Dpml). Cette procédure suit son cours. Mais, face à la demande croissante et au désarroi de nos malades, nous avons encouragé ce laboratoire à déposer une demande d’ATU. C’est-à-dire, une autorisation temporaire d’utilisation qui permet de commander ses médicaments avec des volumes assez réduits pour pouvoir résoudre le problème, le temps que ce médicament-là soit enregistré et qu’il puisse être commandé en des volumes plus importants pour le circuit des grossistes. Nous sommes même allés plus loin. Nous avons demandé au laboratoire, dès lors qu’il sera enregistré, de faire tout pour que le médicament puisse être dans les hôpitaux publics. Cela suppose qu’il faut participer aux appels d’offres de la Nouvelle Psp.

 

On n’en est pas encore là…

Pas encore pour le moment. Vous ne pouvez pas soumissionner tant que vous n’êtes pas enregistrés. C’est la règle. Un médicament qui doit être vendu en Côte d’Ivoire doit être enregistré. Dans tous les pays à travers le monde, c'est ainsi. Le laboratoire est en attente de cette procédure d’enregistrement. On lui a donné une autorisation temporaire qui lui impose de ne pas commander un volume important si bien que quand il commande, il approvisionne un certain nombre de pharmacies avec lesquelles il a signé une convention. Les malades arrivent à se procurer à 10.000 F la boîte de Ténofovir dans le circuit classique. Dès que les stocks commencent à s’épuiser, les pharmacies-partenaires relancent le laboratoire qui, à son tour, sollicite le quitus de la Dpml. Quand cela est accordé, la commande est passée. Le problème de rupture qui est réel comme vous l’avez relevé sur le terrain, est lié plus à des aspects techniques qu'autre chose.

 

On a l’impression que, malgré tout, les choses ne bougent pas pour soulager des milliers de malades qui sont dans la détresse...

Nous bougeons. Pour preuve, nous avons approché les responsables de la Dpml pour leur faire comprendre qu’il faut accélérer la procédure d’autorisation de mise sur le marché ivoirien qui permettra au laboratoire d’avoir des volumes de commande beaucoup plus importants. Ainsi, le maximum de pharmacies sera approvisionné et les malades pourront facilement acquérir cette molécule. Sinon, la rupture n’est pas une situation créée de manière artificielle. Nous n’avons aucun intérêt à ce que nos malades ne soient pas soignés. Cette maladie est déjà assez coûteuse parce que jusqu’à ce que vous arriviez à la prescription, il y a tout ce que le malade doit dépenser pour faire les bilans initiaux. Nous comprenons leur désarroi, leur inquiétude. Mais, une commande spéciale a été lancée et d’ici la fin de la semaine, les médicaments seront là. Mais, nous sommes d’accord que le problème doit être résolu dans le fond.

 

Comment comptez-vous y prendre ?

Il faut qu’on puisse délivrer l’autorisation de mise de ce médicament sur le marché de notre pays pour que le laboratoire puisse jouer sa partition en commandant des quantités plus importantes et en se déployant sur toute l’étendue du territoire. Mais, bien avant, je voudrais rassurer les patients. Le problème, il est connu non seulement des structures en charge du suivi des patients. Mais aussi de celles en charge de la question du médicament, à savoir la direction de la pharmacie, du médicament et des laboratoires. Vous savez, ce sont des commissions qui siègent pour accréditer les demandes de mise sur le marché. Ces commissions regroupent d’autres entités qui ne sont pas de la Santé. Ce sont des expertises de différents ministères qu’on regroupe pour plancher sur le dossier et trancher. Après avoir analysé le dossier, le rapport doit indiquer qu’il y a un intérêt et un bénéfice à vendre le produit en Côte d’Ivoire. C’est sur cette base que le verdict est rendu et est notifié au laboratoire-requérant qui, à partir de ce moment, est autorisé à commander le médicament. En dehors de cela, il y a ce qu’on appelle les Atu, qui ne sont que des autorisations spéciales pour des durées limitées et des volumes limitées. Quand l’autorisation de mise sur le marché sera obtenue, au risque de me répéter, le problème sera définitivement résolu. En attendant, il faut que les patients sachent que des commandes sont en cours. Les commandes ont été passées et elles vont venir par Dhl et non pas par bateaux. Dès qu’elles seront là, les pharmacies que nos malades connaissent, seront réapprovisionnées.

 

Pourquoi votre réseau est-il réduit à 7 pharmacies dont 5 à Abidjan et seulement 2 à l’intérieur du pays ?

Ces pharmacies-là épousent la cartographie de nos centres de traitement des hépatites virales. Ces centres-là, pour le moment, sont essentiellement localisés à Abidjan, Bouaké et Yamoussoukro. C’est là-bas qu’il y a les médecins prescripteurs, les médecins spécialistes des hépatites virales. Lorsqu’on va renforcer la capacité des autres médecins à prescrire ces médicaments, d’autres centres de traitement vont voir le jour dans d’autres régions de la Côte d’Ivoire où nous voyons que les praticiens hospitaliers ont des compétences pour suivre un malade porteur de l’hépatite virale. C’est un problème, c’est vrai, qui crée des désagréments sur le terrain, mais, il est en voie de résolution.

 

Plusieurs malades sont tout de même inquiets. Leur état ne va-t-il pas en pâtir ? Ne craignez-vous pas le risque que des malades, faute de médicaments dans les pharmacies, s’orientent vers les tradi-praticiens ?

Les malades même nous appellent justement pour exprimer ces inquiétudes-là. C’est vrai, c’est un traitement qui ne doit pas être interrompu sans certaines conditions. Mais, il faut qu'ils soient rassurés. Le temps d'attente des médicaments ne va rien changer au pronostic de la maladie. Sur ce plan, en tant que spécialiste hépato-gastro-entérologue, je leur demande de garder leur calme et de nous faire confiance.

 

Réalisé par TRAORE Tié  

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