Profanation de la tombe d'Arafat DJ, dérives sur les réseaux sociaux… Un Enseignant-chercheur en Sociologie, accuse, ce qu'il pense des arrestations

Dr Séhi Bi: «Il faut avoir le courage de se déclarer responsable. L'éducation ne se porte pas bien»
11/09/2019
Profanation de la tombe d'Arafat DJ, dérives sur les réseaux sociaux… Un Enseignant-chercheur en Sociologie, accuse, ce qu'il pense des arrestations
Dr. Sehi Bi estime que la Côte d'Ivoire doit repenser ses instituions

Enseignant-chercheur au département de Sociologie à l'Université Félix Houphouët-Boigny, Dr Sehi Bi Tra Jamal, Maître-Assistant, porte un regard sur la profanation de la tombe d’Arafat Dj, dans la foulée de son inhumation au cimetière d’Adjamé-Williamsville, samedi 31 août 2019. Le sociologue se prononce sur les arrestations liées aux publications sur les réseaux et propose également quelques solutions pour la pérennisation de la société ivoirienne.

Dr Sehi Bi Tra Jamal, comment expliquez-vous le comportement des jeunes, dont des filles et des enfants qui ont profané la tombe d'Arafat Dj ?

Avant tout propos, je prie pour que l'âme du jeune Houon Ange Didier dont l'un de ses noms d'artiste est Arafat Dj, repose en paix. Revenant à votre préoccupation, je voudrais juste dire que cet acte de désymbolisation s'inscrit sur la très longue liste de pratiques déviationnistes auxquelles les Ivoiriens semblent être désormais habitués. Ce qui étonne plus d'un, ce n'est nullement de voir des filles et des enfants s'adonner à de tels actes, c'est justement le fait qu'on s'en étonne aujourd'hui après leur avoir délivré une sorte de «passeport délinquantiel» par bien des formes de tolérance face à ces dérives sociales de ces cadets sociaux.

Qu'entendez-vous par la notion de «passeport délinquantiel» ?

Le «passeport délinquantiel», c’est le fait d’autoriser les enfants à faire ce qu’ils font, des choses qui ne nous arrangent pas ou qui ne nous plaisent pas. Quand on donne un passeport à quelqu’un, on ne lui dit pas où il faut aller. Tant qu’il a la possibilité de prendre un billet d’avion, il peut aller partout. Donc, tolérer les enfants, c’est leur donner la possibilité de faire ce qu’ils veulent aussi longtemps que possible.

Pourquoi en est-on arrivé là ?

Au commencement était une création artistique, c'est-à-dire un rythme musical de type nouveau, le "coup"-décalé", né de la volonté de jeunes ivoiriens vivant à Paris et sa banlieue. C'est en août 2003 que Stéphane Doukouré Alias Douk Saga, paix à son âme, atterrit à Abidjan pour faire la promotion de son premier disque "Sagacité". On est dans une période de ni paix, ni guerre en Côte d'Ivoire après la rébellion de 2002. Qui dit guerre, dit horreur. Je n'invente rien. L’expérience des Ivoiriens en fait foi. Cette musique est alors accueillie avec faste par les jeunes, c'est-à-dire les filles comme les garçons, qui ont d'ailleurs payé le plus lourd tribu dans cette tragédie ivoirienne. Dans la foulée, Arafat Dj, un artiste reconnu pour son talent, fait son apparition. Il devient très vite une star de cette musique urbaine et devient le symbole de l'incontrôlable, l'indomptable, dans un contexte marqué par l'explosion du numérique. Comme par hasard, le numérique symbolise lui aussi l'incontrôlable. Un mariage parfait allait-on dire. Le fait que ses fans d'ici et d'ailleurs se comptent par milliers procède de cela. Mais cette contribution à l'enrichissement de la culture ivoirienne à travers Arafat Dj a amorcé un dépérissement de la société ivoirienne et africaine au plan éthique, moral et social. Il en est ainsi parce que dialectiquement, l'ordre s'accompagne toujours du contre-ordre. L'ordre ici, c'est le gain culturel et le contre-ordre, ce sont les dérives sociales comme la profanation de la tombe de cette star de la musique ivoirienne. Si on est heureux d'avoir eu Arafat Dj, le faiseur de culture, il faut aussi avoir le courage de se déclarer responsable des dérives sociales que les Ivoiriens ont vu naître mais qui n'ont pas pu être domestiquées ou re-socialisées. Autrement dit, ces enfants (cadets sociaux), aujourd'hui abonnés à la déviance, sont excusables pour moi, mais les aînés (au sommet comme à la base de la pyramide sociale ivoirienne) sont comptables de ce que ces "Chinois" sont devenus pour la Côte d'Ivoire, pour n'avoir pas été à la hauteur de l'action éducative que Durkheim définit comme «l’action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale. Elle a pour objet de susciter et de développer chez l’enfant un certain nombre d’états physiques, intellectuels et moraux que réclament de lui et la société politique dans son ensemble et le milieu spécial auquel il est particulièrement destiné » (Durkheim, 1973, p.51).

Qu'est-ce qui explique qu'il y ait eu autant de supputations autour des obsèques et qui continuent jusqu'à présent ?

D'un point de vue sociologique et je dirai même anthropologique, autant la venue d'un enfant au sein d'une communauté suscite la joie, autant son passage de vie à trépas suscite également l'amertume surtout si sa vie a gagné en relief. Dans les deux cas, chaque société ou communauté se donne des possibilités plus ou moins diverses de ritualiser la gestion de la vague d'émotions qu'elle vit. Dans le cas du décès, comme c'est le cas ici, organiser des obsèques, c'est générer des émotions au triple plan psychologique, économique et culturel mais suivant bien entendu les canons culturels dont se réclame le disparu. A-t-on agi en tenant compte par exemple de son origine wê et bété ? Ce que vous appelez rumeurs ici peuvent être fondées sur ces attentes légitimes, par exemple.

Votre sentiment sur ces personnes qui cherchent absolument à créer le buzz sur les réseaux sociaux?

Le numérique est un facteur de démocratisation. Quand des individus pensent qu’ils n’ont pas la possibilité de s’exprimer ou qu’on ne leur en donne pas la possibilité, ils utilisent le numérique. Le numérique leur offre toutes les possibilités de dire ce qu’ils pensent. Cet outil crée une autre scène qui est vaste et qui dépasse parfois la limite d’un territoire. Pour contrer cela, il faut organiser l’environnement social pour que chacun puisse avoir la possibilité de s’exprimer. Parce que la démocratie, c’est aussi cela. Si on a la possibilité de dire ce qu’on pense, on peut être contrarié par celui qui pense le contraire. C’est de la contradiction que jaillit la lumière. Et c’est avec la lumière que la société progresse. C’est pour cela que la science est aujourd’hui un moyen de prédilection qui fait évoluer les sociétés. Ici en Côte d’Ivoire, il serait intéressant de donner plus de place à la démocratie et de permettre à tous ceux qui ont envie de dire quelque chose de s’exprimer. Parce qu’une société ne peut pas prospérer si elle n’a pas la possibilité de gérer ses contradictions. Or la meilleure façon de gérer les contradictions, c’est d’ouvrir les débats. Il faut initier les débats et créer des espaces dédiés. Il faut créer des possibilités de participation de tout le monde, non pas les médias qu’ils créent, mais dans les médias que l’État met en place parce qu’il est le premier responsable de l’avenir de la société ivoirienne. Pour moi, c’est la soif de la démocratie, ou c’est leur envie d’apporter leur contribution à la démocratie qui procède de cela. Et il faut savoir gérer tout cela. Si on arrive à le faire, on inscrit durablement la Côte d’Ivoire sur sa lancée qui est d’aspirer ou de se condamner à l’éternité. Alors, elle doit y aller avec un visage radieux qui est l’émanation de toutes ses contradictions. La Côte d’Ivoire en a besoin. Il faut lui en donner la possibilité.

Quels risques court la Côte d'Ivoire en laissant prospérer ce genre de comportement ?

Quel genre de comportement ? Les actes comme la profanation d'une tombe ? Cet acte s'inscrit sur la très longue liste de pratiques déviationnistes auxquels les Ivoiriens semblent être désormais habitués depuis l'expérience douloureuse de la guerre que la Côte d'Ivoire a connue dès 2002. Pour moi, le risque le plus important pour un pays comme la Côte d'Ivoire, c'est de ne pas être capable de se reproduire identique à elle-même. Si une société n'est pas capable de se reproduire, elle disparaît. Il n'y a que les valeurs morales, éthiques et sociales qui font la prospérité et la longévité d'une société. Si elle n'en a plus assez, elle se condamne à disparaître.

Comment amener la jeunesse à respecter les codes moraux de la société ivoirienne, les institutions du pays... ?

Pour moi, tout passe par l'action éducative. L'enfant est un trésor à travers lequel la société assouvit son désir d'éternité. Mais à condition que cette société se donne les moyens d'en faire des adultes de demain polarisés sur des valeurs et ancrés dans des pratiques sociales qui garantissent l'identité du groupe d'appartenance. C'est le rôle de l'éducation qui ne se porte surtout pas bien en ce moment. Pour ça, la Côte d'Ivoire a besoin de renforcer les structures existantes (les familles, les écoles, les universités, etc.) mais surtout de créer de nouvelles institutions sociales de régulation du corps social, bien entendu à la suite d'études scientifiques d'intérêt pluridisciplinaire portant sur ces pratiques déviationnistes. Par exemple, les jeunes gens qu'on arrête aujourd'hui, on les envoie certainement en prison. Est-ce que toutes les dispositions sont prises pour que pendant leur séjour carcéral leur re-socialisation leur permette de ne plus fonctionner comme une gangrène à la sortie ? Je doute fort. Est-ce que les pénalistes ont pris en compte la métamorphose de la délinquance juvénile en Côte d'Ivoire ? J'en doute également. Est-ce que mettre chaque enfant qui commet un tel délit en prison ne va-t-il pas nous obliger à construire plus de prison que d'école ou de maternité ? On n’a pas le droit de condamner la société ivoirienne à disparaître, tôt ou tard. Il faut faire quelque chose, ici et maintenant. La sociologie peut efficacement aider en cela. Nous sommes là pour ça.

La sociologie peut-elle aider efficacement en cela ?

La sociologie peut aider en cela, surtout en initiant des études parce qu’il serait hasardeux pour un homme de science de dire, par rapport à ce qu’il vient de voir, voilà la solution. Nous ne sommes pas des magiciens. Pour un homme de science, il faut aller vers tout le monde, même ceux qui s’adonnent à ces actes qu’on condamne aujourd’hui. Je pense qu’ils sont dans leur registre parce qu’on les a accompagnés par notre tolérance, notre manque de gestion de leur pulsions d’enfants. Un enfant est condamné à être encadré par des aînés. Arafat Dj, l’artiste dont on parle, est né en 1986. Il fait partie des personnes qui sont nées dans la vague des contestations. De la période des années 90 jusqu’à maintenant, nos institutions sociales sont essoufflées. Il faut repenser nos instituions. Et tout cela doit procéder ou doit partir des études pluridisciplinaires. Quand je dis des études pluridisciplinaires, je veux parler des sociologues, économistes, juristes, et psychologues, entre autres, qui doivent se mettre ensemble pour analyser ces pratiques sociales et faire des recommandations au politique, qui à son tour, doit les mettre en application. J’ai ma petite idée sur la question mais je me dis que ça ne pourra être une proposition concrète que lorsqu’on m’associe à une idée, et qu’on a des résultats de terrain qu’on analyse. En ce moment-là, cela devient une proposition constructive et non une spéculation.

 

Réalisé par Eddy BIBI

Linfodrome.ci

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  • SOURCE: L'inter
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