Le phénomène des microbes: un autre regard


06/09/2015 | | Commenter l'article
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Depuis la fin de la crise postélectorale, est apparue une nouvelle forme de criminalité urbaine motivée par le profit. Cette forme de criminalité violente et « lucrative » est majoritairement perpétrée par des adolescents appelés « microbes ». Une appellation inspirée des gangs d’enfants des favelas dans le film, la « Cité de Dieu » du Brésilien Fernando Meirelles sorti en 2002. En effet, depuis 2011, de jeunes gens, munis de machettes, de couteaux opérant en bandes, agressent et détroussent de jour et de nuit, dans les rues, lieux publics et habitations, les honnêtes populations de certaines communes du district d’Abidjan. Aujourd’hui, la question est passée d’un simple fait divers anecdotique de la commune d’Abobo à un problème public porté sur l’agenda gouvernemental. Face à cette criminalité singulière du fait de son modus operandi invraisemblable, chercheurs, medias, société civile et professionnels de la sécurité mutualisent leurs efforts afin de proposer un diagnostic et des solutions aux décideurs. Notre contribution s’inscrit dans cette dynamique générale et elle tente de rationaliser le phénomène et proposer une solution.

Dans de nombreuses enquêtes qui tentent d’établir une criminogenèse des comportements infractionnels des « microbes », la variable qui annexe le développement du phénomène à la crise postélectorale semble faire le consensus. En effet, les « microbes » à l’instar d’autres jeunes gens de plusieurs communes du pays, profitant de l’anarchie et de l’absence d’organes de régulation lors de la crise, se sont livrés à une criminalité acquisitive en toute impunité et avec la complicité et le soutien de certains adultes. En somme, les populations étaient devenues pour le moins ambivalentes vis-à-vis de la manifestation de certains types d’infractions telles que les cambriolages et les vols.

Ainsi, que ce soit donc à Abobo ou ailleurs, il ne se passait pas un jour sans qu’on assiste à la commission d’actes répréhensibles sur les personnes contre lesquelles pesaient des soupçons de soutenir l’un ou l’autre camp politique ou d’être simplement des « étrangers ». Durant cette période qui a connu l’affaiblissement, voire la disparition des valeurs sociales et républicaines, le port d'arme illégal était accepté, le bagarreur courageux était admiré, pourchasser un voleur ou un adversaire politique et le tuer était considéré comme un acte « civique », « patriotique » ou « héroïque ».

In fine, la relative anomie crée par l’instabilité politique, a certainement fini par convaincre beaucoup de délinquants primaires que l’État étant « mort », un nouvel ordre social et moral dans lequel tout pouvait s’obtenir aux forceps devait s’établir. L’insécurité qui en a découlé à fait dire à Doudou N’Gueye, l’expert indépendant commis par les Nations Unis dans son rapport de 2012 que : « L’un des facteurs lourds de la crise ivoirienne concerne la sécurité ». Prenant toute la mesure de la situation, le gouvernement ivoirien s’est engagé dans le cadre du plan national du développement à faire en sorte que : « Les populations vivent en harmonie dans une société sécurisée dans laquelle la bonne gouvernance est assurée ».

Pour atteindre cet objectif, l’État initie une réforme du secteur de la sécurité qui contribue fortement à l’amélioration de l’indice général de sécurité ivoirien qui passe de 3,3 en 2012 à 1,12 en 2014 et celui des Nations Unies de 4 à 2 sur la même période. Au final, on ne peut qu’admettre avec lucidité et objectivité que l’ensemble des actions préventives et répressives des pouvoirs publics ont plus ou moins permis, d’inhiber les effets pervers de la crise tels que, la question des supplétifs « dozos-Frci » et celle des milices « étudiantes et patriotiques » dont les activités criminelles n’étaient pas contraires à celles des « microbes ». La question reste donc de savoir pourquoi les « microbes » continuent de prospérer dans les communes comme Abobo, Adjame et Attecoube, tandis que des situations similaires semblent avoir été relativement circonscrites ailleurs. Notre diagnostic dénonce l’existence d’un certain laxisme sécuritaire ayant occasionné une inflation des opportunités délinquantes. D’ailleurs, l’originalité du mode opératoire des auteurs est telle, qu’il ne peut prospérer que dans les zones ou on observe un réel affaiblissement du monopole étatique de la violence physique légitime. A priori, les communes citées présentent un tableau symptomatique de ce type de situation ou pour des raisons affectives, politiques ou stratégiques, on constate un relâchement volontaire du contrôle social policier contrairement aux gigantesques opérations de police observées ailleurs. Or, dans une société, lorsque, les mécanismes de la régulation permettant de réduire la probabilité qu'un crime soit commis sont affaiblis, il en résulte une augmentation du taux de la délinquance.

C’est pourquoi, en guise de réponse, nous préconisons une réaction sociale plus expressive et plus démonstrative avec une intensification des mesures de police administrative et criminelle. Et le suggérer ainsi, n’a rien de spéculatif dans la mesure où, les progrès scientifiques démontrent aujourd’hui que l'ensemble des réponses au crime apportées par les pouvoirs publics et par la société civile structurent véritablement les choix des délinquants.

En d’autres termes, comme le suggère le ministre d’État en charge de la sécurité monsieur Hamed Bakayoko : « (…) Nous devons nous battre. La police y fera face. On ne se laissera plus déborder par aucun phénomène ».

Ce qui revient à dire que, l’État doit affirmer son autorité et sa fermeté car la sécurité est une composante essentielle de la bonne gestion des affaires publiques, un moyen de légitimation politique et un coup d’accélérateur des initiatives en faveur de la paix. Toutefois, admettre ici que la coercition contribue puissamment à structurer la criminalité ne saurait signifier que son efficacité est totale sans l’action concertée de prévention et de sensibilisation de tous acteurs sociaux, telles que les structures de réinsertion des ex-combattants. Car qui sait, peut-être a-t-on trop vite fait de penser seulement à désarmer et à réinsérer uniquement les ex combattants armés de kalachnikov, ignorant que des adolescents « traumatisés et armés psychologiquement par la guerre » étaient eux aussi en quête de thérapie.

 

Dr Pregnon Claude Nahi

Université Peleforo Gon Coulibaly de Korhogo

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