Violences au campus de Cocody: Des révélations sur les étudiantes violées

Nathalie Kouakou-Tra, Amnesty Côte d'Ivoire : « Les policiers qui ont violé portaient des cagoules »
« Disons la vérité à Ouattara »
Nathalie Kouakou-Tra réclame la mise en place d'une commission d'enquête sur l'expédition policière au campus de Cocody pour permettre l'indemnisation des étudiantes violées (Photo d'archives)
Le 13 avril dernier, des policiers avaient mené une expédition au campus de Cocody. Un mois après ces faits, la présidente de la section Côte d'Ivoire d'Amnesty international, Nathalie Kouakou-Tra est montée au créneau. Dans cette interview, l'activiste ivoirienne brise le silence et fait des révélations exclusives.

Un mois en arrière, comment avez-vous vécu les événements survenus au campus de l'université Félix Houphouet-Boigny de Cocody ?

C'est avec le cœur brisé que j'ai vécu les événements qui se sont produits à l'université le 13 avril dernier. C'était à nouveau une violence inouïe sur nos jeunes frères et sœurs, nos étudiants, que nous vivions. C'est une intervention policière qui a été grave, en termes de violations des droits de l'homme, d'atteinte à la dignité humaine, notamment de la femme. Il y a eu vol, parce que des étudiants ont vu leurs téléphones portables et leurs ordinateurs emportés. Les portes des chambres universitaires ont été cassées, les biens des étudiants ont été endommagés, saccagés.

Quelques heures après la descente policière, vous avez mené des investigations sur cette affaire. Peut-on avoir les conclusions de votre rapport d'enquête ?

Il faut dire que j'ai été fortement interpellée par cette énième descente musclée de la police sur le campus. J'ai donc effectivement mené pour le compte d'Amnesty Côte d'Ivoire, dont je suis la présidente, des investigations pour comprendre ce qui s'était véritablement passé cette nuit-là. J'ai pu rencontrer certaines victimes, dont des blessés. L'un de ces blessés a eu la jambe cassée, et l'os du pied était sorti. Il est là, sans aucune prise en charge, et se débrouille pour se soigner en cantimini. J'ai échangé également avec 2 des jeunes filles victimes, agressées sexuellement. Ce sont des faits vrais. Il y a donc bel et bien eu viol.

Pourtant, le gouvernement est formel en déclarant qu'il n'y a eu aucun cas de violence sexuelle sur le campus ce jour-là...

C'est une polémique inutile. La solution pour y mettre fin est pourtant toute simple. Il revient à l'Etat, et c'est mon souhait, de prendre des mesures pour que la vérité éclate. Il faut, dans ce sens, mettre en place une commission nationale indépendante d'enquête pour éclairer l'opinion sur ce qui s'est passé. Nous réclamons de tous nos vœux cette commission pour que les responsabilités soient situées et que tous ceux qui se sont rendus coupables de sévices corporels, d'agressions physiques atroces, de torture, et surtout de violences sexuelles, puissent être identifiés et sanctionnés.

Si le gouvernement ne le fait pas, on pourrait, fort malheureusement, conclure qu'il poursuit la culture de l'impunité. C'est une forme de violence de l'Etat sur ses propres concitoyens, qu'il a pourtant le devoir de protéger. C'est une descente policière que nous, en tant que défenseurs des droits de l'homme, vivons très mal. Revenant à notre rapport sur l'affaire, je note qu'il s'agit de jeunes femmes. Je ne sais pas pourquoi elles fabriqueraient pour dire qu'elles ont été violées. En outre, j'ai pu voir 2 des femmes violées. Elles ont été suivies par un médecin, qui a recommandé un suivi psychologique parce qu'elles ont été traumatisées et elles le sont encore. Elles ne veulent même plus entendre parler de l'université, encore moins d'études supérieures. C'est dire que ce sont des âmes en peine, écartées du circuit universitaire par la faute des policiers inhumains qui ont abusé d'elles, de leurs corps, de leur jeunesse et leur vulnérabilité. Elles ont été agressées. Elles ont été violées. Il faut que l'Etat prenne ses responsabilités. J'ai écouté attentivement leur récit.

Que vous ont-elles rapporté comme faits ?

Elles m'ont décrit une scène de terreur et d'horreur qui leur hante encore l'esprit, et Dieu seul sait quand est-ce qu'elles pourront sortir ces images atroces du viol de leurs esprits, de leurs têtes. Elles étaient dans des chambres du bâtiment C, qui est celui des garçons. Une était dans la chambre d'un parent, et l'autre dans celle d'un de ses camarades étudiants. A leur arrivée, les policiers, selon leurs explications, ont cassé les portes. La première a déclaré que la chambre a été fouillée de fonds en comble. Tout a été mis sens dessus dessous. Puis, elle a été soumise à un interrogatoire musclé sur de supposés liens avec les meneurs de la Fesci. Elle a été terrorisée avec des questions sur son parent pour savoir s'il était membre de la Fesci, s'il participait aux réunions de cette organisation syndicale et quel était son degré d'intervention dans l'exécution des activités dudit syndicat. Elle a avancé qu'elle n'en savait rien.Ceux qui l'interrogeaient étaient 2 et portaient des cagoules. Quand le premier est sorti de la pièce, le second est resté et l'a agressée sexuellement. La 2ème, c'est un peu le même schéma. Ils ont cassé la porte. Ils sont entrés. Dans la chambre, un l'a déshabillée et l'a violée. Il lui aurait dit ceci : « De toutes les façons, tu ne peux pas me reconnaître. Tu ne peux rien me faire». Je m'interroge : Pourquoi l'Etat envoie des policiers cagoulés la nuit dans des chambres d'une cité universitaire ? Les policiers, qui ont volé les affaires des étudiants, et qui ont violé des étudiantes, portaient des cagoules lors de l'opération. Pourtant, nous ne sommes pas en situation de guerre. Pourquoi cagouler des agents de police pour les envoyer dans une cité universitaire, la nuit ? N'est-ce pas pour éviter qu'on les reconnaisse et on les sanctionne s'ils faisaient mal le travail, comme c'est le cas actuellement avec les violences physiques et sexuelles ? Partant de là, ils pouvaient donc commettre toutes les exactions qu'ils voulaient. Nous dénonçons cela.

Cette version des victimes que vous avez rencontrées n'est-elle pas contestable ?

C'est possible. Leurs témoignages, on peut en douter. Mais, si on veut se faire une idée réelle du préjudice subi, il faut mettre en place une commission d'enquête. A ce moment-là, on saura si ce sont les activistes des droits de l'homme, les victimes qui ne disent pas la vérité et sont à fond dans la diabolisation du pouvoir, ou si ce sont ceux qui nient les faits qui sont dans le faux et le dilatoire. Si on n'institue pas cette commission, on va rester dans les allégations et les supputations. Il y a eu viol et il faut que l'Etat prenne ses responsabilités en menant des enquêtes crédibles pour dire si oui ou non il y a eu violences sexuelles contre des étudiantes. On pourrait alors nous dire que ceux qui ont fait le travail l'ont mal fait. Si maintenant, l'intention de la descente policière était de punir les étudiants, qu'on nous le dise aussi. Mais, de grâce, qu'on arrête de raviver la douleur des jeunes filles violées en niant les faits dont elles sont victimes. Je pense que l'Etat n'a pas le droit d'exercer une telle violence sur nos enfants, sur nos jeunes frères et sœurs.

Comment expliquez-vous le mutisme de leurs parents et autres proches ? Pourquoi ces derniers ne saisissent-ils pas la justice ?

Les parents, que nous avons rencontrés aussi, ont peur. Quoiqu'ils soient tous du Nord et supposés partisans du pouvoir en place, ils ont peur. Ils nous dit : « Nous, on ne veut pas avoir de problème avec le gouvernement, qui a déjà dit que nos enfants n'ont rien eu, que les policiers ne les ont pas violées ». Voyez-vous, les parents, comme tous les Ivoiriens, puisque le gouvernement s'est empressé de dire, par la voix de son porte-parole, qu'il n'y a pas eu d’agression sexuelle, la ministre de la Femme, celle qui est chargée de protéger les enfants, les jeunes filles, surtout que les victimes ont 20 et 22 ans, donc ce sont encore des enfants, celle qui est chargée de protéger les femmes, a dit qu'elle n'a pas de preuve. Mais, qui doit aller chercher ces preuves pour elle ? Qui doit se battre pour avoir ces preuves, pour réclamer des enquêtes ? C'est au gouvernement de chercher les preuves, de trouver les éléments de preuve. Qui doit apporter les preuves à l'Etat qui, lui-même refuse d'utiliser les moyens à sa disposition pour une enquête sérieuse, crédible ? Quand on dit que le président de la République, Alassane Ouattara, ne peut pas envoyer des policiers pour aller violer des étudiantes, des jeunes filles, là, nous sommes dans la politique. Or, nous ne sommes pas des politiciens et nous n'avons jamais dit que c'est le président Ouattara qui a envoyé les policiers pour commettre des viols sur des étudiantes. Nous disons tout simplement qu'il y a eu viol, et nous demandons à l'Etat de faire une enquête sur cette affaire qui est tout de même un problème de droits de l'homme, de mépris surtout de la dignité et de l'intégrité de la femme. Il faut donc que nous soyons tous guidés par le souci républicain de dire la vérité au chef de l'Etat. Il y a eu des violences physiques et sexuelles à l'université, il ne faut pas lui cacher cette vérité. On ne l'aide pas ainsi. On ne montre pas ainsi qu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas. Il faut sortir des amalgames politiciens pour ne voir que des sévices subis par de jeunes citoyennes dont l'avenir est gâché. C'est pourquoi je suis indignée de voir des parents si tétanisés par la peur qu'ils n'ont pas le courage de se plaindre, de porter plainte pour que des décisions courageuses de justice soient prises. Je suis révoltée de savoir que l'Etat de Côte d'Ivoire, qui doit protéger tous ses citoyens, surtout les plus vulnérables, ne puisse rendre justice à ces innocentes jeunes étudiantes blessées dans leur chair à vie et qui portent aujourd'hui une blessure qui ne va pas disparaître de sitôt. Je suis outrée du mutisme des associations des parents d'élèves et d'étudiants, des organisations de défense des droits de l'homme dont des activistes, par peur des intimidations, soit se déculottent, soit, préfèrent se taire. Et aujourd'hui, toute la population ivoirienne regarde ses propres enfants agressés sexuellement sans rien pouvoir faire ou dire.

Selon des informations en notre possession, un activiste du milieu, lors d'une séance de travail avec des émissaires du gouvernement, avait eu la promesse que des enquêtes seraient diligentées et qu'une communication en Conseil des ministres aurait été faite dans ce sens. Qu'en est-il ?

Je n'ai pas cette information. Et, si c'était vrai, cet activiste a été roulé dans la farine parce que le Conseil des ministres du mercredi dernier n'a pas abordé la question. Le communiqué final le démontre bien. C'est pourquoi je veux lancer un cri du cœur. Je veux que le gouvernement montre un visage humain devant la douleur des étudiantes violées en mettant en place une commission d'enquête indépendante pour évaluer les sévices subis et identifier les agents qui se sont rendus coupables de ces viols, et prendre en charge toutes les victimes, que ce soient les personnes qui ont été agressées physiquement ou celles qui ont été violées. Ces filles qui ne veulent même plus entendre parler de l'université, ce sont des années de dures études perdues par la faute de policiers qui leur ont volé leur intimité. Il faut les dédommager. L'Etat a l'obligation de les assister. Et advienne que pourra, partout où je pourrais prêter ma voix pour faire entendre cet appel à l'humanité, je le ferai. Nous n'avons échangé qu'avec 2 étudiantes victimes. Elles nous ont dit qu'il y en a d'autres. S'il y a une enquête, alors on pourra les identifier toutes, savoir les circonstances du viol et les prendre toutes en charge, les remonter psychologiquement. Tout le monde y gagne, je pense. C'est mon cri du cœur.

Réalisée par TRAORE Tié

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  • SOURCE: L'inter
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