Côte d'Ivoire

Yacourwa Koné (Vice-Pdt de Lider) au président de la Cei : « Voici les défis majeurs qui vous attendent »


10/10/2019
Yacourwa Koné (Vice-Pdt de Lider) au président de la Cei : « Voici les défis majeurs qui vous attendent »
Pour Yacourwa Koné, les élections appartiennent au peuple et non à l’Etat

Yacourwa Koné, vice-président de Liberté pour la Démocratie et la République (Lider), dans cette lettre ouverte au nouveau président de la Commission électorale indépendante (Cei), Ibrahim Kuibiert Coulibaly, met celui-ci face à ses responsabilités. Il indique au successeur de Youssouf Bakayoko, le défi majeur qui l’attend pour la présidentielle de 2020.

Si j’étais vous, Kuibiert Coulibaly-désormais, très sobrement et trop secrètement élu par vos pairs-Président de la Commission électorale ivoirienne ; si j’étais vous, dussé-je insister, je rappellerais à mon intelligence les principes anciens, rénovés à travers les âges, qui sont ceux de la démocratie et de la République en faveur de l’Etat de droit où la justice est la règle en tant qu’elle restaure partout et toujours la textilité du liant de la loi génératrice du vivre ensemble harmonieux.

Je ne préjuge ni ne méjuge pas que vous ignoreriez ces principes, homme de droit que vous êtes, c’est-à-dire légataire du sceptre de la justice et évaluateur des normes juridiques, pour avoir siégé qui-plus est- éminemment au Conseil Constitutionnel. Ces seuls rappels eussent dû emporter ma réserve, pour respecter le pré jugement herméneutique-au sens ecclésiastique plus que juridique-que vous nous avez commandé, à savoir la foi en la condition humaine : la vôtre toutefois. Mais voyez-vous, Monsieur le Président, sur la rectitude morale, la fidélité au Peuple plutôt qu’au Prince (or il faut craindre le fait du prince), l’honneur de la figure intellectuelle, tant des nôtres nous ont si violemment déçu que notre caution n’est plus disponible pour quelque gage que vous auriez peut-être pu mériter du reste. Nous aurions voulu, Monsieur, pour qu’il nous soit possible de vous faire crédit de quelque bonne foi, que votre arrivée à la tête de cette institution, manifestement soumise aux desiderata du Président de la République, se fasse solennellement à la lumière de l’attention du peuple, plutôt que dans l’occultisme des arrangements politiciens et le secret du vote d’une assemblée privée. Notre confiance ne peut donc venir à priori ; pour vous, cela attendra quelques manifestations probantes. Des actes et non plus des paroles.

A la bonne heure donc, Monsieur le Président de la Commission électorale, la preuve du devoir d’ingratitude à l’égard du Président de la République et du Parti-Etat qui étend son voile sur tous les secteurs de la vie publique, qu’il croit devoir lui revenir archaïquement. Or, les élections appartiennent au Peuple et non à l’Etat ; et cela est plus vrai dans les démocraties représentatives où le suffrage universel quinquennal, septennal etc. a remplacé la prytanie populaire grecque et où le bureau de vote joue désormais le rôle de l’agora et de la Pnyx : la dévolution de l’élection à l’Etat et au politique est une lecture inintelligente de la vérité démocratique. Voici en premier ce que vous devrez corriger en vous assurant de la sincérité du vote, comme devant se rapprocher au plus près de la volonté populaire. Volonté populaire avons-nous dit ? Si le mot renvoie au peuple, il s’accompagne toujours d’une évocation numérique dont la massification, le volume sont le meilleur témoignage. Voyez-vous, les meilleurs commentateurs de la démocratie Athénienne évaluent le peuplement de l’antique cité, à 30 000 âmes. Sur ce total, pour des raisons géographique (l’éloignement des paysans par exemple) et pratique (le Pnyx n’était aménagé que pour 9 000 personnes environ), c’est le quart ou le tiers de la population qui se rassemblait quatre fois par Prytanie (4 fois par an) ou de façon exceptionnelle pour décider de la vie de la cité. Lorsqu’il fallait trancher des questions majeures comme le bannissement ou la peine de mort, un quorum de 6 000 votants était exigé pour que la mesure, prise à la majorité, soit applicable. Plus tard, pour encourager la participation des citoyens, on entreprit de verser des misthos (sortes de salaire) aux participants aux réunions de l’assemblée.

Vous noterez avec moi, au-delà des creuses incantations qu’on entend sur la démocratie, que les Athéniens avaient le souci de lever les obstacles à la participation populaire. D’ailleurs, cela s’est manifesté dans l’enhardissement des pauvres qui votaient régulièrement sur des ostrakos (bouts de vers cassés), l’ostracisation des puissants qui manquaient gravement à leur devoir citoyens, faisant progressivement passer le Kratos (le pouvoir) du côté du demos (le peuple en général, les pauvres donc). Aujourd’hui, les peuples qui ont le mieux imité les Grecs (donc la démocratie originelle) ont une meilleure pratique démocratique assurée par des collèges électoraux épais. Or, qu’en est-il de la Côte d’Ivoire ? Depuis 2010, c’est un collège électoral rabougri, fortement ethnicisé et sectarisé qui est entretenu par les pouvoirs publics à qui il manque la volonté pour l’étoffer grandement. Certes les dynamiques sociales et de peuplement sont différentes pour citer le cas du Ghana voisin en exemple, mais il est surprenant que sur une somme de 27 000 000 d’habitants, on ne puisse mobiliser 9, voire 10 000 000 d’électeurs en temps de grande consultation, laissant ainsi à une infime minorité, le soin de décider du sort de la multitude. C’est là, Monsieur le Président, l’autre défi majeur qui vous attend. N’y manquez pas comme ne manquez pas à votre office d’une élection apaisée, libre et transparente. L’histoire, tout en vous regardant sévèrement, vous donne ici une opportunité inespérée !

Enfin, Monsieur le Président, la Côte d’Ivoire qui aspire à la modernité-car un pays où l’on meurt d’avoir voté n’est pas moderne-vous attend à ce carrefour décisif. Alors oui, vous aurez place dans l’histoire de notre pays, pour y être entré par la petite porte mais pour avoir su, proprement, révolutionner le rapport au vote, pour la bonne santé de la démocratie.

 

Yacourwa koné, vice-président de LIDER

Adolphe ANGOUA

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  • SOURCE: Linfodrome

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