Mauritanie

Lutte pour l'abolition du racisme et de l'esclavage/ M.Biram Dah Abeid( Pdt d'Ira-Mauritanie) : « L'UA ne fait rien pour mettre fin à l'apartheid qui sévit en Mauritanie contre les noirs »

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lutte-pour-l-abolition-du-racisme-et-de-l-esclave-m-biram-dah-abeid-pdt-d-ira-mauritanie-l-ua-ne-fait-rien-pour-mettre-fin-a-l-apartheid-qui-sevit-en-mauritanie-contre-les-noirs L’abolitionniste Biram Dah s'insurge contre l'esclavage et le racisme en Mauritanie.
Afrique & Monde

Biram Dah Abeid est le président d'Initiative résurgence mouvement abolitionniste en Mauritanie(IRA-Mauritanie). Nous l'avons rencontré lors d'un séjour qu'il vient d’effectuer à Abidjan en Côte d'Ivoire.

Il parle de la structure qu'il dirige et surtout du phénomène de l'esclave que vivent, selon lui, certaines franges de la population mauritanienne, singulièrement les Noirs. Il ne manque pas de dresser un réquisitoire contre l'Union africaine et le pouvoir militaire en place. Interview.

Qu'est-ce qu'Ira-Mauritanie, la structure que vous dirigez ?

Ira-Mauritanie est un mouvement de défense et de protection des droits de l'homme mais aussi un mouvement d'idées, un creuset de mouvements des droits civiques, de toutes les revendications, des bonnes causes en Mauritanie. Le mouvement a été créé depuis 2008. Plusieurs franges de la population mauritanienne sont mises au ban de la citoyenneté à cause d'une gouvernance ethnique et dictatoriale. Ira-Mauritanie est donc un mouvement qui se dresse contre l’oligarchie militaire qui s'est arrogé le pouvoir depuis 1978 jusqu'à nos jours. Nous combattons l’injustice sans distinction de race ni d’ethnie.

Quelle est la raison de votre présence à Abidjan ?

Ma présence à Abidjan s'inscrit dans le cadre d'une campagne africaine en vue d'une sensibilisation des sociétés civiles et politiques ainsi que de tous les mouvements de jeunes , des mouvements sociaux des universités africaines sur la situation en Mauritanie, situation caractérisée par la persistance de l'esclavage.

Qu'avez-vous fait concrètement à Abidjan ?

A Abidjan, nous avons pu entrer en contact avec des membres de la société civile ainsi que certains membres de la classe politique ivoirienne sans oublier certaines structures de défense des droits de l'homme telles que l'Oidh, le Fidh , Amnesty international(...) Ces derniers à l'instar des autres sociétés civiles et classes politiques africaines, doivent sensibiliser leurs gouvernements afin d'agir contre cette forme d'apartheid non écrit qui sévit en Afrique de l'Ouest, principalement en Mauritanie.

Contrairement à vos propos, le gouvernement mauritanien a toujours affirmé que la Mauritanie est un pays de liberté, un pays laïc où les droits de l'homme sont une réalité.

Je vous renvoie à tous les organes internationaux indépendants chargés de la défense des droits de l'homme et de la démocratie dans le monde. Les différents rapporteurs spéciaux des Nations unies sur les droits de l'homme, le racisme, l'esclavage, la torture, l'extrême pauvreté ont tous épinglé la Mauritanie quant aux graves violations des droits de l'homme, et d'exercice du racisme du groupe dominant.

Avez-vous des exemples palpables de rapports sur la violation des droits de l'homme de ces structures dites indépendantes ?

Oui, il y a par exemple le rapport des rapporteurs spéciaux de l'Onu du mois de mai 2016 sur les violations des droits de l'homme en Mauritanie. Je vous renvoie aussi à l'autre rapport de Philip Alston, Rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits humains en Mauritanie. Il y a aussi le rapport de World free sans oublier les rapports de Amnesty international qui dans leur index ont classé la Mauritanie comme le pays qui a le plus fort taux d'esclavage au monde.

Concrètement qui est victime de racisme en Mauritanie ?

Ce sont tous les Noirs de Mauritanie qui font près de 80 % de la population. C'est la population qui a été assujettie à l'esclavage suite à la conquête des populations arabo-berbères depuis les siècles passés. Il y a aussi les peuples noirs afro-Mauritaniens , les Sohninkés, les Wolofs, les Bambaras, les Haratines les Maures noirs assujettis aussi à une discrimination raciale pour la couleur de leur peau. En Mauritanie, ceux qui dominent , ce sont ceux de la peau blanche à l'instar de l’Afrique du Sud au temps de l'Apartheid. C'est un racisme d'Etat qui gangrène la société mauritanienne tout comme l'esclave toléré par l'Etat, pérennisé et encouragé par ce dernier à travers un groupe dominant.

Il y a eu récemment des manifestations suite au procès de certains leaders abolitionnistes. Manifestations réprimées par les forces de l'ordre. Que comptez-vous faire au niveau de la société civile pour mener à bien votre lutte ?

La société civile et politique est en ébullition parce qu'elle devient de plus en plus impatiente d'opérer le changement en Mauritanie. Elle veut voir une société qui prend en compte l'égalité entre les hommes, entre les races, l’égalité de naissance c'est à dire la fin de l'esclavage. Un changement qui implique la démocratie et un affranchissement totale de la dictature militaire du pouvoir en place qui est de l'extrême droite arabo-berbère raciste. Cet engagement a été freiné, cette ébullition vous l'avez souligné a été réprimée par le régime en place et fait des prisonniers d'opinion incarcérés dans les prisons mauritaniennes. Officiellement, ces détenus d'opinion sont au nombre de 21 incarcérés dont treize de notre organisation, condamnés à des peines allant de trois à quinze années de prison.

Ne pensez-vous pas que la société civile a fait le jeu politique des régimes militaires qui se sont succédé depuis les indépendances ?

Depuis les années 1978, les militaires sont certes au pouvoir, mais je ne pense pas que ce soit la faute de la société civile qui a de tout temps exprimé son rejet des régimes militaires et s'est sacrifiée pour la lutte pour les droits de l'homme et la démocratie. Je pense que cela est dû plutôt au soutien dont bénéficient les différents pouvoirs militaires en place par l'Union africaine(UA), par la commission africaine des droits des peuples. Parce que jamais les Africains ni au niveau des Etats, ni de l'UA, n'ont condamné le racisme qui sévit en Mauritanie, bien qu'il leur incombe de le dénoncer comme ils l'ont fait pour l’apartheid qui a sévi en Afrique du Sud. Par contre , nous constatons que les Occidentaux que ce soient les Européens ou les Américains, ont toujours condamné, exprimé verbalement leur rejet de la dérive ethnique et raciste en Mauritanie. Donc, c'est ce soutien tacite de l'Ua qui a favorisé la longévité des régimes militaires.

L'opposition a tout de même sa part de responsabilité, avec les clivages en son sein. Ne le pensez-vous pas ?

L'opposition mauritanienne a certes ses faiblesses, avec les divisions en son sein, mais, je pense que depuis un moment, d'autres mouvements populaires, tel que celui que je dirige ont mené une lutte épique contre les dérives du pouvoir militaire. Un combat pacifique, un combat d'idées sans relâche, plein de sacrifices, d'engagement populaire. Un combat salué au sein des Nations unies et par la communauté internationale. Seule l'Afrique reste silencieuse, elle reste alignée dans une sorte de solidarité entre chefs d'Etat africains.

Quels sont les moyens dont vous disposez dans ce combat que vous menez ?

Les moyens dont nous disposons sont la création de mouvements populaires très forts, avec des idées fortes, qui ont fait leur chemin. L'autre atout que nous avons, c'est que nous avons pu avoir une visibilité au sein des organismes internationaux. Il nous reste à mobiliser les Africains pour faire tomber les écueils du racisme en Mauritanie. Notre mouvement fonctionne grâce au sacrifice de ses militants et de volontaires.

Aujourd'hui est-ce que votre message passe au niveau de la diaspora mauritanienne ?

Oui, on peut le dire ainsi. Notre message passe très bien au sein de la diaspora mauritanienne puisque nous avons pu créer des bureaux un peu partout dans le monde. Au delà, le message passe au sein des élites africaines, des sociétés civiles , de certains gouvernements africains. Surtout depuis ces dernières semaines où nous avons enclenché une campagne africaine. En Côte d'Ivoire, nous avons rencontré nos compatriotes, qui ont d'ailleurs fondé un bureau de notre mouvement dans ce pays ami.

Pour vous, quelles sont les perspectives ?

Pour nous, le combat se poursuit et surtout il faudra amener l'Union africaine à véritablement faire sienne la cause des populations opprimées en Mauritanie. Je réitère ici que notre lutte est celle de tous les Africains, de toutes les personnes éprises de liberté, de dignité et de reconnaissance de la personne humaine. Notre lutte reste pacifique, basée sur le droit international.

Interview réalisée par Sébastien KOUASSI

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Sebastien Kouassi
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