Interview

Avant la visite de François Hollande : Un Economiste critique la coopération France-Côte d'Ivoire


16/07/2014
L'économiste-politologue Dr Maurice Fahé (Ph:B.G.)
L'arrivée du chef de l'Etat français, François Hollande, prévue demain jeudi à Abidjan, a été saisie par l'économiste-politologue, Dr Maurice Fahé, pour passer en revue la coopération entre la France et la Côte d'Ivoire. Entretien!

Plus de trois ans après son arrivée au pouvoir, le président ivoirien Alassane Ouattara reçoit, à Abidjan, la visite de son homologue français, François Hollande. Comment analysez-vous le contexte de cette visite?

Je vais essayer de donner une réponse qui, certainement ne sera que la mienne. Vous me demandez dans quel contexte se tiendra la visite de français François Hollande en Afrique? Il n'y a qu'à reconsidérer l'ensemble des relations franco-africaines. Si on dit franco-africaine, il s'agit essentiellement des 15 États, anciennes colonies françaises. Que ce soit en Afrique centrale ou occidentale, c'est dans ces pays que Hollande va. Deuxièmement, les visites en Afrique ne sont pas un épiphénomène pour le président français.

En France même, où il est dans une situation de légitimité précaire, M. Hollande a besoin de redorer son blason. Il l'a fait de façon spectaculaire au Mali, en Centrafrique. S'il vient en Côte d'Ivoire, c'est dans la suite de ce mouvement d'ensemble qu'il faut considérer son voyage. Maintenant pour un pays comme la Côte d'Ivoire, si François Hollande vient ici, ça dénote de beaucoup de choses. Il y a certainement des gens qui diront que François Hollande n'avait pas à venir ici. Et s'il vient, c'est pour consacrer des relations particulières.

D'ailleurs, on ne peut dire autre chose, parce que de toute façon c'est le président de la France. Et la France n'a qu'une politique extérieure qui est la suite de la politique intérieure de la France. Et la politique intérieure de la France aujourd'hui est la poursuite de la politique qui a été menée hier. Par conséquent, et Mitterrand l'a dit, que ce soit un socialiste ou un homme de droite qui soit au pouvoir à Paris, cela ne change pas l'attitude de Paris vis-à-vis de ses anciennes colonies. Donc l'Afrique constitue une sorte de cour arrière qui permet à la France d'exister en temps que puissance. La France se rend dans ses territoires, ses pré-carrés, c'est tout à fait normal.

Pourquoi rechercher une légitimité bafouée dans son propre pays à l'extérieure?

Oui, ici en Afrique, il y a une situation de précarité institutionnelle qui permet au président français, quel qu'il en soit, de se valoriser en Afrique. Puisque c'est lui qui va servir de bouclier, d'arbitre et quelquefois de parti-pris. C'est lui qui règle les problèmes. Et de ce point de vue il apparaît toujours que celui qui règle les problèmes en tire un bénéfice quelconque.

On sait bien que l'ex-chef d'Etat français, Nicolas Sarkozy, était très lié au président ivoirien, Alassane Ouattara. Est-ce qu'on va assister à la continuité des relations qui existaient entre son successeur et le président Ouattara?

Ce qu'on peut dire, c'est que, peut-être, du point de vue de la forme, les rapports ne seront pas les mêmes. Parce que les deux personnages politiques n'ont pas le même tempérament. Mais, du point de vue du fond, ce sera la même chose. Parce que la France n'a que des intérêts, elle n'a pas d'amis, comme tous les autres puissances d'ailleurs. Donc, de ce point de vue, je comprends que la visite du président Français ne fait que poursuivre la politique qui a été menée avant lui. C'est la politique de la France.

François Hollande aura une forte coloration économique et écologique. Qu'est ce qui motive le choix de ces deux facteurs?

Coloration économique et écologique... Je ne sais pas parce que de toutes les façons la Côte d'Ivoire n'est pas un des premiers qui favorisent la création du gaz à effet de serre au monde. Donc son action est certes nécessaire, mais pas indispensable. Donc ce n'est pas en Côte d'Ivoire que la transformation de l'humanité ou du climat mondial va se faire. Certes, ici on peut en parler, on peut contribuer, mais ce n'est pas décisif.

Donc l'enjeu est véritablement économique pour les deux pays?

Évidemment! Pour la France, il est important de garder ses positions en Côte d'Ivoire. Il faut rappeler que lorsque vous parlez de la France, il y a en Côte d'Ivoire une classe d’entrepreneurs, pour ne pas dire une bourgeoisie étrangère à dominance française. Les petits fils de colons d'hier, les fils de Jean Rose, de Jean Abilgaël, de Maserin Ferass, de Blohorn, de Billon, etc. qui sont là. Ce sont des Ivoiriens certes, mais ce sont aussi des Français. On a pu le voir à l'occasion de la crise. Et l'économie ivoirienne est fondée sur les affaires de ces gens. Donc il est important qu'au moment où nous avons besoin de relancer l'activité économique intérieur, que la France prenne le devant comme toujours. Parce que c'est elle qui a été à l'origine de ce qu'on appelle l’industrie ivoirienne. Les entreprises ivoiriennes sont d'abord des entreprises françaises. Donc que la France soit sollicitée ou qu'elle vienne, cela est dans l'ordre des choses.

Votre perception du partenariat économique entre la France et la Côte d'Ivoire?

Le partenariat entre la Côte d'Ivoire et la France n'a jamais été un partenariat gagnant-gagnant. Il y a un partenariat déséquilibré. Parce qu'au profit de la France. Nous vendons du Cacao, mais du Cacao en fève et en pâte. Et plus en fève qu'en pâte. Et donc on s'appauvrit, on détruit la forêt etc. Ça contribue à nous appauvrir plus qu'à nous enrichir. Vous savez que la rentabilité que capitalise la Côte d'Ivoire est très élevée en Afrique par rapport à d'autres pays. Donc les entreprises françaises qui s'installent ici, le font à souhait en espérant tirer le maximum de leurs investissements qu'elles font en Côte d'Ivoire.

Sur quels principes devrait reposer ce partenariat?

Les affaires ont besoin d'hommes d'affaires. Si vous prenez une entreprise comme la Cie. C'est une entreprise française avec un noircissement de la matrice (la direction). Mais pour qui travaillent ces gens ? Donc il faut une représentation nationale suffisante. Étant donné que les capitalistes nationaux ne sont pas nombreux en Côte d'Ivoire. Ceux qui détiennent des capitaux et qui sont capables de concurrencer ou de participer ne sont pas nombreux. Il est important que l'État joue ce rôle. Mais aujourd'hui l'État ne doit pas faire, il doit laisser faire. Alors sans l’État je ne sais pas s'il y a suffisamment de privés ivoiriens capables d'apporter un élément qui soit concurrentiel par rapport aux capitaux français. C'est vrai qu'il y a des capitalistes ivoiriens, mais souvent en petite quantité.

On a vu qu'en 2004, il y a eu de nombreuses entreprises françaises qui avaient été sinistrées, touchées par la crise. Et l'État a décidé d'indemniser uniquement les entreprises françaises. Comment analysez-vous un tel privilège alors que les entrepreneurs nationaux continuent de dénoncer cette injustice?

Mais écoutez, c'est un privilège du fait de Prince. Bien qu'on dise l'indépendance de la Côte d'Ivoire date du 7 août, elle date en réalité du 11 juillet 1960. C'est le 11 juillet que l'accord particulier qui fait que la Côte d'Ivoire est devenue un État indépendant a été signé. C'est la véritable date de notre ''indépendance'' entre griffe. Parce que entre-temps les Français ont modifié la Constitution. L'article 86 de la Constitution qui permet aux pays membres de la communauté d'être indépendant et de continuer à demeurer membre de la communauté. Or quand vous être membre de la communauté cela veut dire que vous abandonnez entre les mains du président de la république française un certain nombre de prérogatives. C'est ce que nous avons fait. Ces dispositions, on dira ce qu'on veut, mais elles n'ont jamais été abrogées. En matière de droit, un texte qui n'est pas abrogé produit toujours ses effets. Voilà la réalité. Donc la France est chez elle ici. Qu'on choisisse de n'indemniser que les entreprises françaises, les patrons français, ça se comprend.

La France, c'est aussi un allié incontournable dans le cadre de l'aide publique au développement. Cela profite-t-il à la Côte d'Ivoire?

Le pays, c'est qui? La question qu'on doit se poser souvent lorsqu'on parle du pays, de l'intérêt national, il faut savoir ce que ça cache en réalité. De mon point de vue, le pays véritable, ce sont les travailleurs, les paysans. Ceux-là ne profitent pas véritablement de l'aide au développement. Parce que cette aide ne parvient pas jusqu'à eux. C'est ce qu'on constate. Pour le reste, ils payent et quand il s'agit de rembourser, ils remboursent comme tous les autres. Puisque c'est sur eux qu'on prélève les impôts... qui permettent de rembourser les emprunts. Il faut s'interroger sur l'origine de l'argent qui constitue l'aide au développement. Certains racontent, et c'est démontré d'ailleurs, que ce sont les intérêts des sommes déposées sur le compte d'opérations.

Quand on entend dans les discours officiels que l'intérêt de la Côte d'Ivoire réside dans la diversification de ses partenaires, est-ce que dans l'effectivité, on sent une volonté de nos dirigeants?

Il y a les proclamations et il y a les faits. Il y a un auteur que j'aime bien qui a dit que ''les hommes ne sont pas ce qu'ils disent, ils sont ce qu'ils font''. Il n'y a qu'à prendre les faits. Est-ce que les partenaires de la Côte d'Ivoire son diversifiés ? On parle par exemple d'émergence à l'horizon 2020. Mais pour le moment on attend la politique industrielle qui va nous y conduire. Parce que sans industrie, il n'y a pas d'émergence. Or l'industrie ivoirienne est morte. On a qu'à bien regarder et vous verrez qu'on n'est pas à la situation de 1980 ni de 1970. On a subi un recul extrêmement important. Il faut d'abord remettre cette industrie en route avant de parler d'émergence. Et puis où est le marché financier? La bancarisation ne fait que reculer. Alors dans une telle situation, comment peut-on devenir pays émergent? C'est clair qu'il y a les besoins des hommes politiques et il y a la réalité politique et économique.

Si vous vous retrouvez devant le président français, que lui diriez-vous au nom des populations ivoiriennes?

Ce n'est pas le président français qui décide pour les populations ivoiriennes officiellement. Les populations ivoiriennes ne votent pas pour François Hollande. Elles ont voté en Côte d'Ivoire entre Gbagbo et Alassane Ouattara. C'est à ceux-là que je peux adresser mes questions. Si je dois dire une chose à François Hollande, c'est : Foutez-nous la paix. L'Afrique a besoin de sa souveraineté: souveraineté monétaire, économique, politique. Certains croient qu'on est indépendant et qu'il suffit simplement de travailler dur pour devenir indépendant économiquement. Mais, tant que vous n'avez pas l'indépendance politique, vous ne pouvez pas décider souverainement sur le plan économique. Donc l'indépendance économique est déterminante en dernière analyse plus que l'indépendance économique. Ce sont là, les faits.

On vous répondrait qu'on n'est pas assez solide pour voler de nos propres ailles. On a vu au Mali voisin, en Centrafrique...

Bien sûr, mais la Tunisie, le Maroc, l'Algérie, ce sont des pays d'Afrique aussi. A moins que pour les occidentaux ceux-ci ne constituent pas des pays d'Afrique. Ils étaient eux aussi colonies françaises. Comment ça se fait que l'Algérie, la Tunisie le Maroc, chacun à sa monnaie, même le Ghana, et la Côte d'Ivoire ne peut pas en avoir. On n'est pas fort... Est-ce qu'on peut se proclamer fort? Devient-on fort complètement avant d'apprendre à se battre? C'est en se battant qu'on se rend compte qu'on n'est pas fort ou qu'on l''est. Il faut se battre pour s'apercevoir que dans tel ou tel domaine il nous manque encore des choses à acquérir et on cherche à les avoir. Si on s'arrête pour dire jamais on n'aura la force nécessaire pour faire ceci ou cela, on attendra des années encore.

Interview réalisée par Bertrand GUEU

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Bertrand Gueu

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