Échanges commerciaux / Après l'ouverture à 80 % de son marché: Ce que la Côte d'Ivoire gagne dans son ''deal'' avec l'Ue

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echanges-commerciaux-apres-l-ouverture-a-80-de-son-marche-ce-que-la-cote-d-ivoire-gagne-dans-son-deal-avec-l-ue Les pays qui ont ouvert leurs marchés tiendront-ils face la concurrence ?
Economie

Dans le cadre des Accords de partenariats économiques (Ape) qui lient la Côte d'Ivoire et l'Union européenne (Ue), Abidjan a fini par ouvrir son marché (frontières douanières) à l'Ue. Une ouverture à 80 % là où l'Europe le fait à 100 % sous le régime de « Tout sauf les armes ».

Cette première phase de démantèlement tarifaire, entrée en vigueur depuis le 1er janvier 2019, porte sur 1 155 lignes tarifaires du Tarif extérieur commun (Tec) de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) appliqué en Côte d’Ivoire. Depuis cette date, les produits couverts par ces lignes tarifaires, identifiés et reconnus d'origine européenne (Ue), sont importés en Côte d’Ivoire en exemption de droits de douane. L’Accord de partenariat économique intérimaire (Apei) confère également, en contrepartie, aux exportations ivoiriennes, notamment le cacao, la banane et les conserves de thon, le droit d'accès au marché de l’Ue en franchise de droits de douane.

Ce démantèlement tarifaire ainsi consacré par ordonnance, a été adopté récemment en conseil des ministres, ainsi que son projet de loi de ratification. Selon le calendrier arrêté, la libéralisation se fera progressivement sur dix ans (2019 – 2029) et en cinq phases.

 

Profit. Au cours d'un atelier organisé le 19 novembre 2018 par la Commission nationale en charge de la mise en œuvre de l'Apei, la Côte d'Ivoire, dans le cadre de la mise en œuvre de cet Apei qu'elle a conclu avec l'Ue en 2007 et ratifié en 2016, a enregistré un excédent commercial de 1 500 milliards de Fcfa sur ses exportations à destination de l'Ue. Il ressort du bilan dressé par ladite Commission, que depuis la signature de l'Apei, la Côte d’Ivoire a bénéficié de préférences de l’Union européenne sur ses exportations de banane, de conserves de thon, de produits transformés de cacao etc. Et que sans cet accord, les conserves de thon vendues en Europe seraient taxées à hauteur de 20%. L'on apprend que la conséquence directe de cette taxation serait sans l'ombre d'un doute, la fermeture des trois usines nationales de production de conserves de thon. Quant à la filière banane, qui fait vivre plus 50 000 personnes, selon les chiffres avancés par les experts de la Commission, elle a connu, également, grâce à cet accord, une hausse des exportations, passant de 200 000 tonnes à 300 000 tonnes.

 

Changement. Jusqu'en 2000, l'Ue accordait aux exportations d'Afrique de l'Ouest un accès presque totalement libre au marché européen, pour contribuer à son développement grâce au commerce. De leur côté, les États d'Afrique de l'Ouest n'avaient aucune obligation d'offrir ces mêmes avantages à l'Ue. Ces préférences commerciales allaient à l'encontre des règles de l'Organisation mondiale du commerce (Omc). C'est ainsi que, sur injonction de l'Omc, et en vue de se conformément aux réglementations internationales, l'Ue a sollicité des pays de la Cedeao, un accord régional de libre-échange réciproque (Ape) à l'échéance 2007. A défaut d'obtenir cet accord global, des États de la Cedeao, individuellement, ont paraphé puis ratifié leur Apei en attendant la ratification de l'Ape régional. Cela, pour éviter de voir certains de leurs produits d'exportation qui bénéficiaient déjà de préférences tarifaires, perdre ce privilège.

Pour l'heure, c'est le Nigeria qui semble faire opposition à l'ouverture du marché sous-régional à 80 % aux produits européens sur 15 ans en échange d'une ouverture du marché européen à 100 % pour les produits ouest-africains.

 

Ça coince ? Si déjà en 2007, l'Ue est parvenue à obtenir un Apei avec des pays tels que la Côte d'Ivoire ou encore le Ghana parce que ces derniers étaient menacés de perdre leurs privilèges, vu que ne faisant plus partie des Pays les moins avancés (Pma), il n'en ait pas de même pour un grand nombre des États membres de la Cedeao. Autant dire que chaque État de la région luttait individuellement pour la préservation de ses avantages tarifaires, son économie étant basée principalement sur l'exportation de ses matières premières vers l'Ue. Autre chose, si la Cedeao n'a pas répondu présent à l'échéance de 2007, c'est beaucoup plus la robustesse des économies qui a été jaugée. Certains craignant de voir leurs marchés inondés de produits européens sachant pertinemment que leurs entreprises locales ne sont pas suffisamment solides pour faire face aux géants européens auxquels la région ouvre son marché. L'on apprend que 12 des 16 États d'Afrique de l'Ouest sont classés dans la catégorie des Pays les moins avancés (Pma). Autrement dit, ils font partie des pays les plus pauvres de la planète. Seraient-ils donc suffisamment costauds pour tenir face à cette concurrence qui pourrait leur être défavorable ? C'est d'ailleurs cet état de fait qui a milité, en son temps, en faveur des préférences commerciales unilatérales (libre accès au marché de l'Ue sans contrepartie pour la Cedeao).

 

Autre possibilité. En raison de la fragilité des économies africaines, principalement celles de la sous-région ouest africaine, les États membres et l'Ue avaient la possibilité de renégocier un accord et maintenir les préférences unilatérales en sollicitant une dérogation de l'Omc comme le préconise la Confédération européenne des Ong d'urgence et de développement (Concord). Cette organisation invoque le cas de la Moldavie pour qui il était dit que c'est « le pays le plus pauvre du continent européen [...] » et qu'il « n'a pas la compétitivité nécessaire pour prendre des engagements de réciprocité dans un accord de libre-échange avec l'Ue ». Ne seraient-ce pas des concessions démesurées de la part d'un pays comme la Côte d'Ivoire d'ouvrir ainsi son marché à son premier partenaire commercial ? Serait-elle en mesure de « protéger » ses secteurs d'activité qu'elle souhaite développer même si l'Apei dit que l'Ue n'exportera pas vers la Côte d'Ivoire les produits fabriqués sur place ?

L’Accord de libre-échange réciproque entre la Côte d’Ivoire et l’Union européenne, conclu en 2007 et ratifié en août 2016, est entré en vigueur le 3 septembre 2018.

Elysée LATH