Menace sur la campagne cacaoyère 2020-2021 :

N'Guessan Édouard (Ex-dirigeants de la filière café-cacao) : « Pour que le DRD s’impose au marché, il aurait fallu qu’il soit adopté par... »


21/12/2020
N'Guessan Édouard (Ex-dirigeants de la filière café-cacao) : « Pour que le DRD s’impose au marché, il aurait fallu qu’il soit adopté par... »
"Aujourd’hui, exporter des fèves en payant le DRD vous fait perdre en moyenne 100 FCFA le Kg même avec un différentiel d’origine à +0"

Interrogé sur les risques auxquels s'expose la Côte d'Ivoire face à la crise survenue entre la Côte d'Ivoire, le Ghana et les industriels, N'Guessan Édouard, ancien dirigeant de la filière café cacao et auteur de plusieurs ouvrages sur le cacao affirme que la campagne 2020-2021 lui apparaît assez difficile parce que comportant de nombreuses incertitudes.

La Côte d'Ivoire a fixé le prix bord champ du cacao à 1 000 FCFA au titre de la campagne 2020-2021, en intégrant la prime de 400 dollars (DRD / Différentiel de revenu décent) sur la tonne à la charge des négociants et industriels. Mais certains industriels refusent de payer le DRD ; ce qui engendre des difficultés dans la commercialisation du cacao. Quelle analyse faites-vous de cette situation conjoncturelle.

Cette campagne 2020-2021 s’est ouverte avec la fixation d’un prix bord champ de 1000 FCFA, le kg intégrant un Différentiel de revenu décent (DRD) de 400$ la tonne, soit en moyenne 229 FCFA le kg. Depuis le début des négociations avec le Conseil café cacao (CCC), plusieurs industriels et négociants étaient réfractaires au paiement du DRD. En effet, il faut expliquer que le DRD vient en supplément sur le prix du contrat. Ce qui veut dire que tous les engagements pris par les opérateurs sont majorés du DRD. Quand vous vous retrouvez sur le marché mondial, vous avez d’autres contrats à 229 FCFA le kg moins chers que nos contrats d'origine Côte d’Ivoire et Ghana. Sans oublier, l’ajout du différent d’origine qui s’est fortement renchéri durant la présente campagne. Pour que le DRD s’impose au marché, il aurait fallu qu’il soit adopté par tous les pays producteurs de cacao. Aujourd’hui, seule 60% de la production subit le DRD. Il s’agit donc de trouver des stratégies pour impliquer tous les pays afin d’impacter l’ensemble de l’offre mondiale par le DRD. Personne n’a envie de payer 229 FCFA plus que le marché ne le permet. Il faut avoir des ressources supplémentaires propres pour payer le DRD. Les industriels membres de grands groupes peuvent le faire plus aisément. Même ces derniers demandent une baisse du différentiel d’origine, donc une baisse des valeurs des contrats pour pouvoir équilibrer leurs comptes. Là-dessus, je pense que le CCC a commencé à accorder quelques réductions sur le différentiel d’origine pour pouvoir vendre ses contrats plus rapidement. J’espère qu’en jouant ainsi sur le différentiel d’origine, le CCC parviendra à vendre suffisamment de volume pour garantir le prix fixé aux producteurs.

Malheureusement, dans cette configuration, les opérateurs nationaux restent les plus fragiles.

Quel est le risque auquel la Côte d'Ivoire s'expose dans un contexte où le pays se voit dans l’impossibilité d'écouler aisément sa production ?

Cette campagne 2020-2021 m’apparaît assez difficile parce que comportant de nombreuses incertitudes. Les volumes invendus restent importants à la date d’aujourd’hui, et la tendance des prix reste baissière sur le marché international. A cela, il faut ajouter la crise sanitaire qui a pour conséquence, la forte réduction des demandes. Tout cela fait apparaître de sérieux risques de défauts d’exécution des contrats à terme. Ces événements et incertitudes vont sûrement entraîner des difficultés dans la gestion de la campagne avec probablement une réduction du prix bord champ sur la campagne intermédiaire. Par ailleurs, si on n’arrive pas à écouler les produits, on risque d’avoir des engorgements de nos ports. Les producteurs auront des difficultés pour vendre leurs productions. Les stocks vont s’accumuler à l’intérieur du pays entraînant des sous paiements, la baisse de la qualité et une baisse des recettes fiscales …etc.

On constate une détermination de la Côte d'Ivoire (et du Ghana) à tout mettre en œuvre pour faire respecter les engagements pris par les parties (producteurs et industriels) dont le paiement du DRD. De quelle marge de manœuvre dispose le pays pour faire plier ces géants de l'industrie du cacao ?

On l’a déjà indiqué plus haut, c’est le marché qui fait le prix. Si on veut imposer le DRD, il faut le faire accepter par tous les pays producteurs comme une taxe nouvelle au commerce du cacao. Il s’imposera, puisqu’il, s’appliquera à toutes les origines. Ou bien, il faut trouver une justification dans le cadre de la durabilité du cacao. Sinon, on sera obligé d’avoir un DRD qui va se négocier suivant l’évolution du marché entre le Ghana, la Côte d’Ivoire et les industriels.

Quelle est aussi la marge de manœuvre dont disposent les industriels pour imposer leurs conditions aux pays producteurs, principalement le Ghana et la Côte d'Ivoire qui représentent plus de 60% de la production mondiale ?

Les industriels ont toujours été réticents à s’engager pour le DRD. Ils savaient qu’avec l’ouverture de la campagne, les choses pouvaient se compliquer avec le désir des planteurs de se dessaisir de leurs productions. Ils préfèrent acheter d’autres origines avant d’être contraints de se rabattre sur l’origine Côte d’Ivoire-Ghana. Ils se disent qu’avec les pressions, la Côte d'Ivoire (et le Ghana) finiront par baisser le coût des contrats lorsqu’ils seront confrontés aux difficultés pour leur exécution.

Ce bras de fer, a-t-il lieu d'être ? Et quelles sont les postes de dénouement de cette crise ?

Imposer le DRD est un combat noble pour nos États, puisqu’il s’agit d’améliorer le revenu du producteur. Toutefois, n’oublions pas que c’est le marché qui fait le prix. On n’imposera pas facilement le DRD, si on ne mène pas cette politique dans le cadre d’un cacao durable qui mette l’accent sur la qualité, la suppression du travail des enfants et la lutte contre le changement climatique puis la protection de la forêt. Le marché intégrera le DRD comme une prime qualité pour du cacao durable en faveur des origines Côte d’Ivoire - Ghana. Dans le cas contraire, ce sera difficile de l’imposer. Les opérateurs nationaux auront des difficultés à payer le DRD parce que n’ayant pas suffisamment de ressources additionnelles et propres.

Aujourd’hui, exporter des fèves en payant le DRD vous fait perdre en moyenne 100 FCFA le Kg même avec un différentiel d’origine à +0. Les industriels qui transforment le produit arriveront à équilibrer leurs comptes. Toutefois, si rien n’est fait, une réduction du DRD sera nécessaire.

Irène BATH

Irene Bath

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  • SOURCE: Linfodrome

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