Interview / Pêche artisanale, pollution des eaux, insalubrité des côtes : Dr. Shep Helguilè (Directeur de l’aquaculture et des pêches) parle

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interview-peche-artisanale-pollution-des-eaux-insalubrite-des-cotes-dr-shep-helguile-directeur-de-l-aquaculture-et-des-peches-parle Selon le directeur de l’Aquaculture et des pêches, Dr Shep Helguilè le ministère des Ressources animales et halieutiques est engagé à œuvrer pour une pêche durable en Côte d’Ivoire.
Economie

L’apport de la pêche artisanale à la sécurité alimentaire est indéniable. Cependant, la pollution des eaux notamment des océans et celle des côtes constituent un véritable problème pour l’humanité.

L’insalubrité au niveau de la côte est de plus en plus inquiétante, avec la problématique des déchets plastiques et le phénomène de défécation à l’air libre. A quoi s’expose l’humanité ?

L’insalubrité de nos côtes, liée à la présence des déchets plastiques, constitue un problème très complexe. L’océan a tout donné à l’humanité : nourriture, oxygène et emplois. On ne peut pas parler du concept de l’économie bleue sans l’existence des océans. En outre, l’océan est un régulateur du climat. Malheureusement les océans sont quotidiennement pollués par les déchets plastiques. Une étude récente indique qu’environ 8 millions de tonnes se retrouvent chaque année dans les océans. Il faut revoir notre dépendance aux déchets plastiques. Cette quantité de plastiques dans les océans menace la faune et les êtres humains. D’après les résultats de l’étude citée, le plastique se retrouve dans la chaîne alimentaire des aliments consommés par l’homme. Les poissons, les mollusques et les crustacés ingèrent des sachets plastiques. Des plastiques ont été trouvés dans les estomacs de certaines de ces ressources halieutiques. Cette réalité qui n’est pas spécifique à la pêche artisanale, est aussi vécue au niveau de la lagune. La mauvaise gestion des déchets plastiques constitue un véritable danger et menace la durabilité de la pêche artisanale.

 

A ce jour, combien de points de débarquement des produits de la pêche artisanale marine compte la Côte d’Ivoire ?

Avec l’appui financier et technique de l’Union monétaire ouest africaine (Umoa), le ministère des Ressources animales et halieutiques a réalisé en 2018 une enquête cadre pêche artisanale maritime. Cette enquête a permis d’identifier le long du littoral ivoirien plus de 114 sites de débarquement régulièrement fréquentés par les pirogues de la pêche artisanale maritime pour le débarquement des produits de pêche. Au niveau de la pêche continentale (fleuves, rivières, barrage et lagunes), près de 1650 sites de débarquements des produits de pêche ont été également identifiés dans le cadre des enquêtes cadres réalisées par le ministère en collaboration avec l’Union économique et monétaire ouest africaine ( Uemoa). Dans la plupart de ces sites, les conditions d’hygiène sont précaires, entraînent des pertes post-capture très importantes donc un manque à gagner à la fois pour les pêcheurs et les mareyeuses. Il reste donc beaucoup à faire au sujet des sites de débarquement.

 

Face à cette réalité, que prévoit le ministère en terme de solution ?

Conscient de cette situation, le ministre des Ressources animales et halieutiques Moussa Dosso, a donné des instructions fermes pour que la construction des sites de débarquement s’inscrive dans un programme plus global. Sur la base de tous ces sites déjà identifiés, une étude sera faite pour évaluer leur viabilité et les coûts afférents en vue de les inscrire dans un programme cohérent de constructions des débarcadères. Des termes de référence sont en cours de finalisation et le ministère s’attellera à rechercher des financements pour cette importante étude.

 

En attendant, quelles sont les dispositions prises pour assurer la sécurité sanitaire des produits halieutiques débarqués par les pêcheurs marins artisans et prévenir d’éventuelles contaminations ?

Les sites des débarquements identifiés sont certes nombreux mais la plupart sont couverts et contrôlés par ces différents agents. Le Mirah dispose d’agents chargés des pêches dans les directions régionales et départementales du pays. Ainsi, nous avons des services à Tabou, San-Pédro, Grand Béréby, Sassandra, Fresco, Jacqueville, Grand-Bassam et Assinie. Dans le district d’Abidjan, on a la Direction des services vétérinaires (Dsv) qui a en charge la santé animale et la sécurité sanitaire des aliments consommés par la population. En outre, un effort de sensibilisation des pêcheurs aux bonnes pratiques de pêche est fait. Comme vous le savez, la loi n°2016-554 du 26 juillet 2016, relative à la pêche et à l’aquaculture , interdit certaines pratiques de pêche, notamment l’utilisation des pesticides et divers autres produits toxiques. Il faut donc continuer la sensibilisation des populations à travers les opérations de nettoyage de certains sites et la gestion et le recyclage des déchets plastiques. Il faut aussi penser à l’application des lois pour la protection de notre environnement.

 

«  Les méduses consomment les œufs de poissons et colmatent les mailles des filets de pêche »

 

Peut-on faire un lien entre la pollution et le peuplement des méduses dans la mer ?

Les pollutions et les engrais agricoles qui se déversent dans l'eau favorisent le développement du plancton, dont se nourrissent les méduses. On peut dire qu’il y a un lien entre la pollution et le peuplement des méduses. La surpêche pourrait être aussi responsable de la prolifération des méduses. En mer, il y a l’existence des chaînes trophiques qui assurent l’équilibre de l’écosystème. Si trop de poissons consommateurs de plancton sont pêchés, le plancton disponible devient plus nombreux et les méduses s'en nourrissent abondamment et peuvent connaître une croissance exponentielle. Ces animaux constituent une menace pour la durabilité de la pêche maritime car ils consomment les œufs de poissons et colmatent les mailles des filets de pêche rendant ceux-ci peu efficaces.

Cependant, les scientifiques mènent actuellement des travaux pour l’utilisation des méduses dans la lutte contre les micro-plastiques dans les océans. Des prototypes de filtres à base de mucus de méduses sont fabriqués pour être utilisés par certaines stations d’épuration car les chercheurs ont remarqué la capacité du liquide visqueux des méduses à capturer les microparticules des plastiques.

 

On ne peut parler de pêche durable sans amélioration des conditions de travail des acteurs et la disposition d’ouvrage. Qu’en est-il au point de débarquement de Locodjoro, de Grand-Lahou et de Sassandra?

Les travaux de construction des sites que vous venez de citer sont terminés et les conditions de travail des pêcheurs et des femmes y sont excellentes. Le ministère continue de travailler sur l’amélioration des conditions de travail des acteurs de la pêche artisanale (les pêcheurs, les mareyeuses, et les fumeuses de poissons).

 

Quel est l’apport de ces débarcadères dans le relèvement des défis d’approvisionnement en poisson et de collecte de données, indispensables au développement de la pêche artisanale ?

Les statistiques des pêches constituent un défi majeur pour le ministère. Ces sites aménagés permettent d’améliorer la collecte des statistiques. A ce jour, les statistiques relevées sont 2 087 tonnes au niveau de Sassandra, 601 tonnes au niveau de Locodjro et 200 tonnes au niveau de Grand-Lahou. La fréquentation de ces sites par les navires continuent de s’améliorer et d’ici peu les volumes des captures débarquées dans les différents sites vont s’accroître.

 

Il nous revient que la survenue récurrente des conflits entre chalutiers et pêcheurs artisans, est préjudiciable aux acteurs de la pêche artisanale qui n’ont pas de recours. Qu’en dites-vous ?

Ces conflits sont récurrents et remontent aux années 1980. Toutefois les données pour une meilleure connaissance de ces conflits sont fragmentaires. La Direction continue de travailler sur cette problématique en réglant au mieux les cas de conflits connus. Ces conflits concernent à la fois les navires sardiniers et les navires chalutiers. L’organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (Fao) a élaboré en 2018, les directives Volontaires sur le marquage des engins de pêche. Selon ce document, tous les engins de pêche doivent être balisés à chaque extrémité. Toutes les bouées, les boules et flotteurs de balisage doivent être identifiés et marqués par les deux lettres du quartier et le numéro d'immatriculation du navire ou de la pirogue.

 

Qu’est ce qui est fait concrètement sur le terrain ?

En vue d’assurer un contrôle et un suivi efficaces des activités de pêche et de gérer durablement les ressources marines, le ministère s’est doté d’un centre performant de surveillance satellitaire des navires de pêche. Ce centre, grâce aux technologies satellitaires dont il est doté, permet l’identification des navires équipés d’une balise, de mieux visualiser en temps réel leurs positions et leurs zones d’activités ce qui permet de mieux gérer les conflits entre pêche artisanale et pêche industrielle.

Ces technologies devraient nous permettre de mieux identifier les navires responsables des différents actes de destruction des filets des pêcheurs artisans.

 

Y’a-t-il eu des interpellations ? Si oui quelles sont les sanctions applicables?

Les infractions et les sanctions sont prévues par les dispositions de la loi n°2016-554 du 26 juillet 2016, relative à la pêche et à l’aquaculture. Depuis 2014, la collaboration de la Direction de l’aquaculture et des pêches avec la Marine nationale dans le cadre d’une convention a permis d’interpeller et de sanctionner plusieurs navires à cet effet. Dans le cadre général en matière d'infractions à la pêche, les pirogues de la pêche artisanale sont aussi concernées.

Réalisée par Marcelle AKA