Reportage / Coronavirus : L’autonomisation de la femme à l’épreuve du Covid-19, voici les secteurs les plus touchés

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reportage-coronavirus-l-autonomisation-de-la-femme-a-l-epreuve-du-covid-19-voici-les-secteurs-les-plus-touches Au carrefour du quartier Houphouët-Boigny à Koumassi, cette vendeuse de nuit se tourne pratiquement les pouces parce que rien ne marche.
Economie

L’impact socioéconomique de la pandémie du Covid-19, préoccupant en Côte d’Ivoire, constitue une menace pour l’autonomisation de la femme. Notre reportage va au coeur de la souffrance des femmes, qui luttent pour survivre.   

Koumassi, Terminus du bus 05. Ce vendredi 10 avril 2020, jour ouvrable, l’atmosphère est calme, les rues presque désertes. L’ambiance est loin d’être celle qui précède les fêtes en ce jour marquant la fin du carême chrétien et les débuts des festivités de Pâques avec la célébration de la Passion du Christ. Les espaces de rencontres conviviales communément appelés ‘’maquis’’ et les restaurants, qui drainent habituellement du monde à pareil moment, sont tous vides et fermés. Point de commerçants ni de clients. Chacun, observant les mesures-barrières et le couvre-feu instaurés par le gouvernement dans le cadre de la lutte contre le coronavirus, reste confiné prudemment chez soi, en télétravail, ou dans l’oisiveté pour ceux contraints d’arrêter les activités. Notamment les tenanciers des maquis, bars et autres lieux de restauration directement touchés par les mesures.
Le Grand-Abidjan, connu pour son ambiance festive, ses places animées et ses nuits chaudes, est devenu l’ombre de lui-même. Les populations, confinées et isolées, limitent leurs déplacements aux activités essentielles. Elles évitent, à leur corps défendant et sur recommandation du gouvernement, de traîner dehors. Les dispositions du gouvernement sont salutaires, pour éviter la propagation du virus mortel. Mais elles ne sont pas sans conséquences. Plusieurs activités génératrices de revenus sont aujourd’hui arrêtées. De vrais drames quotidiens dans un pays où le secteur informel est le plus grand pourvoyeur d’emplois. Des emplois certes précaires mais qui permettent de faire bouillir la marmite de millions de familles vivant souvent en dessous du seuil de pauvreté.
Depuis la découverte des premiers cas et la prise des dispositions pour endiguer la propagation du virus, la vie socio-économique du pays est presqu’au point zéro. Un véritable revers pour des milliers d’Abidjanais, et surtout d’Abidjanaises exerçant pour la plupart des activités dans l’informel pour conquérir leur autonomie et faire vivre leurs familles.

 

Restauratrices sinistrées

 

A défaut d’avoir totalement fermé, le secteur de la restauration est fortement impacté par les mesures contre le Covid-19. En effet, beaucoup de restaurants ont fermé et libéré leurs personnels. Mais certaines restauratrices, beaucoup plus dans l’informel, tentent de poursuivre, bon an mal an, leurs activités. C’est le cas notamment de Dame Alice Azan qui se fait appeler Alice placali. La quarantaine révolue, elle tient sa petite activité de vente de placali. Elle poursuit discrètement son activité, car sa clientèle, composée d'habitants du quartier 05 dans la commune de Koumassi et des quartiers périphériques, en raffole. « Je voulais tout arrêter, mais les clients me réclament et m’ont suggéré de faire des plats à emporter », explique cette tenancière de ”placalidrome” (restaurant de fortune spécialisé en ‘’placali’’, un mets ivoirien à base de manioc accompagné de sauce gluante, prisé des populations ivoiriennes aussi bien au petit-déjeuner, au déjeuner qu’au dîner, et même par les noceurs).
Devant son modeste domicile de deux pièces, se trouve sa place d’accueil des clients où sont disposés des chaises et de tables de fortune. Ce ‘’restaurant-maison’’ qui ne désemplissait jamais est désormais vide. La dame ne reçoit que quelques rares clients. Un service minimum pour ne pas les perdre à jamais. Et ce, malgré la mesure de fermeture des maquis, restaurants, bars et boîtes de nuit prise par le gouvernement et abondamment relayée dans les médias. Des difficultés, la restauratrice, en proie au doute et à l’incertitude, en égraine avec beaucoup de trémolo dans la voix. «Je ne fais plus beaucoup de plats comme avant. Depuis que cette maladie est arrivée en Côte d’Ivoire et que le gouvernement recommande le respect des mesures barrières, plus rien ne marche. Moi-même, je veux arrêter», explique-t-elle, redoutant que ses charges habituelles ne constituent un fardeau pour elle si la situation se prolonge.

 

Des femmes racontent leurs misères

 

Comme elle, Dame Aka Amenan, vendeuse d’attiéké (semoule de manioc cuite à la vapeur) et de poisson du côté du grand marché de Koumassi, se bat quotidiennement pour sa survie comme de nombreuses autres femmes. Installée en bordure de la voie publique, Dame Aka Amenan est contrainte elle aussi de tout arrêter et de fermer au risque de s’exposer aux contrôles de la police ou des agents de la mairie. « On a tout abandonné, mes filles et moi, en plus des autres filles que j’emploie et qui vivent sous le même toit que nous. Nous sommes désormais livrées à nous-mêmes sans savoir jusqu’à quand on va tenir le coup », confie-t-elle.

Les difficultés que vivent ces restauratrices révèlent la situation à laquelle sont confrontées les femmes du secteur informel en cette période de crise sanitaire du Covid-19. Sont aussi concernées, des employées des milliers de caves, de boîtes de nuit que compte la ville d’Abidjan, y compris les coiffeuses, plus exactement celles du grand marché de Marcory. Les clientes qu’elles recevaient de toutes les communes d’Abidjan, ne déferlent plus. Cette commune étant présentée comme le deuxième épicentre de la pandémie en Côte d’Ivoire après celle de Cocody. Quid des vendeuses de poisson et de poulets braisés dont les activités drainaient du monde dès la tombée de la nuit ?
Dans la chaîne de cette activité du tertiaire, les vendeuses de poisson frais de la zone portuaire ne sont pas épargnées, puisque les commandes ne suivent plus. Les mareyeuses du débarcadère Mohamed VI de Locodjoro sis à Yopougon voient également leurs recettes chuter et devenir une vraie peau de chagrin. Depuis des semaines, elles se tournent pratiquement les pouces et appréhendent l’avenir avec inquiétude. « Avec le couvre-feu, c’est un peu dur. Les pirogues qui nous livrent le poisson ne peuvent plus aller en mer les nuits. Il est difficile d’avoir le poisson », explique Kouakou Hortense, secrétaire générale de la Coopérative des mareyeuses et transformatrices des produits halieutiques de Cote d’Ivoire (Cmatpha)-Femmes unies. Selon notre interlocutrice, l’arrivée le samedi 11 avril 2020, veille de la fête de Pâques, d’un bateau chinois de pêche au débarcadère, a été une bouffée d’oxygène. Une aubaine pour chacune d’elles de faire des provisions, mais pas à leur goût habituel. Les barques même remplies de poissons étaient loin de répondre à leur attentes. « Chaque barque coûte 110.000 fcfa. C’est trop cher. En plus, il y a beaucoup de petits poissons et de mélanges. (…). Mais, nous n’avions pas le choix. Chaque jour, on vient attendre en vain. Il faut payer le transport. Il faut manger et nourrir nos enfants. Avec quels moyens ?», s’interroge dame Brou Jeanne qui fait le commerce de poisson depuis 20 ans.
A côté de ces vendeuses de produits de mer, les commerçantes de vivriers vivent aussi à leur manière, la crise sanitaire. La mesure d’isolement du Grand-Abidjan de l’intérieur du pays complique leurs activités. Les dispositions liées à la distanciation dans les marchés limitent leurs marges de manœuvre. Elles subissent de plein fouet la crise et redoutent qu’elle se prolonge. « On entend dire que les prix grimpent sur les marchés. Mais, les provisions sont devenues rares. Cela s’explique car, on a de plus en plus de mal à faire venir les produits de la brousse à cause des mouvements limités », confie Mme Rosalie Kouadio Adjoua, vendeuse de vivriers, qui s’approvisionne dans des villes de l’intérieur pour couvrir des marchés d’Abidjan.
D’autres femmes ont décidé d’abandonner momentanément leur activité première pour s’intéresser à autre chose. Sylviane fait partie de ces femmes qui refusent de se laisser aller au désespoir. Vendeuse d’attiéké, elle a choisi tout simplement de se reconvertir en commerçante de mangue, le fruit de saison que l’on trouve actuellement en abondance.

Marcelle AKA

 

Encadré 1 : Survivre

 

Malgré leur situation qui se complique, des femmes continuent de se battre comme elles peuvent pour ne pas subir la crise sanitaire. Elles ne sont pas peu nombreuses celles qui essaient de trouver des stratégies pour tenir le coup. Florentine Ettien Allou, vendeuse de poisson et de poulets braisés à l’attiéké la nuit tombée, brave les interdits pour tenter de survivre. Traquée par la mairie qui l’a sommée de fermer son commerce, elle a eu la ruse de préparer les commandes depuis chez elle, à son domicile, qu’elle va livrer à domicile, quelques heures avant le couvre-feu. « On ne peut pas vendre comme on le voulait, puisqu’avant on pouvait rester dehors jusqu’à 2h du matin. Mais, on maintient au moins une partie de nos clients, et on arrive à vendre un peu pour manger, mes filles (ses employées, Ndlr) et moi, en attendant la reprise », affirme-t-elle. D’autres opératrices ont choisi le service personnalisé pour continuer d’exister. Notamment la stratégie qui consiste à livrer leurs services à distance ou à domicile. « J’ai informé toutes les clientes que compte tenu des mesures contre le coronavirus, le magasin est fermé, mais, elles peuvent faire des commandes sur ma page facebook que j’ai créée. Je leur envoie aussi des images par whatsapp », indique dame Koffi, propriétaire d’un grand magasin de lingerie et de soins de beauté dans la commune de Marcory. Comme elle, Amadou Awa Adja, coiffeuse, propose des services à ses clientes à domicile. « Elles m’appellent, et je fais mon programme pour aller les coiffer là où elles se trouvent, à domicile. Elles ne se déplacent plus pour venir vers moi », souffle-t-elle. Depuis qu’elle a créé son profil Facebook qu’elle a partagé avec des modèles de coiffe, les sollicitations ne manquent plus. Elle ne s’en plaint pas. Une stratégie qui marche bien et qu’elle compte poursuivre, même quand elle reprendra ses activités dans des conditions normales. Déborah Adou, vendeuse de poisson, squatte une place dans un marché de Koumassi. Elle utilise, elle aussi, la même stratégie de la livraison à domicile. Elle, qui a perdu sa place dans le marché en raison des mesures de distanciation, a eu l’idée d’appeler ses clientes pour leur livrer directement des commandes chez elles. « Je connais la plupart de mes clientes qui viennent acheter chez moi. Je les appelle, je prends leur commande, et je vais livrer chez elles. Ça me permet de survivre, sinon c’est dur. On ne va pas aller se prostituer pour vivre », déclare-t-elle.

M.A


Encadré 2 : Retour à la case départ

 

Si cette crise sanitaire se prolonge, la situation sera inévitablement catastrophique pour de nombreuses femmes commerçantes. Elle pourrait accentuer la pauvreté dans leur rang et saper les efforts d’autonomisation de la femme menés par le gouvernement. En effet, en plus d’avoir un ministère dédié et un Secrétariat en charge de leur autonomisation, les femmes ivoiriennes ont désormais accès à des financements grâce à des fonds mis en place par ledit ministère, le Fonds d’appui aux femmes de Côte d’Ivoire (Fafci) géré par la Première dame, Dominique Ouattara. Ce qui leur permet d’initier des activités génératrices de revenus, ou d’accroître leurs affaires déjà en cours. Objectif : assurer l’autonomie financière des femmes. Mais, depuis la survenue de la crise du coronavirus, plus rien ne marche pour beaucoup d’entre elles. Certaines, bénéficiaires des fonds mis à disposition, sont dans la phase de remboursement pour permettre à d’autres initiatrices de projet sur la liste d’attente d’en bénéficier à leur tour. Nombreuses sont les femmes qui redoutent l’évolution de la situation. Laquelle pourrait les ramener à leur statut initial. Un retour à la case départ. « Depuis quelques semaines, je ne tiens plus. Mes enfants et moi avons droit désormais à un seul repas par jour. Je ne peux même pas payer mon loyer », pleure Koné Aminata, résidant dans la commune de Port-Bouët, où elle tient un restaurant et un débit de boisson naguère très achalandé. Cette dame, à l’image de Mme Ettien Florentine, pense déjà au déséquilibre social que la crise pourrait accentuer dans une société où les disparités hommes-femmes sont profondes. « On se débrouille pour ne pas compter sur un homme. Voilà que cette maladie va nous entraîner encore dans des situations où les hommes vont faire le malin sur les femmes encore », charge-t-elle. Sans commentaire !

M.A

 

Encadré 3 : Le coup de pouce du gouvernement

 

Le gouvernement ne reste pas indifférent face à l’impact de la pandémie du covid-19 sur les affaires. Pour maintenir l’équilibre social par la maîtrise de cet impact sur l’économie nationale et sociale, la Côte d’Ivoire a prévu deux fonds dotés d’une enveloppe globale de 250 milliards de fcfa en vue d’atténuer les effets du Covi-19 sur les entreprises. Il s’agit du fonds de soutien aux grandes entreprises (Fsge) doté de 100 milliards de fcfa et du Fonds de soutien aux petites et moyennes entreprises (Fspme) doté de 150 milliards de fcfa. Selon les autorités ivoiriennes, ces fonds devraient aider à préserver des outils de production et des emplois en vue de garantir l’équilibre de l’économie nationale. Depuis le mardi 21 avril 2020, l’Agence Côte d’Ivoire Pme bat le rappel des opérateurs touchés, y compris des Toutes petites entreprises (Tpe) dans lesquelles évoluent la plupart des femmes, afin qu'ils s’inscrivent pour être pris en compte. Mais, jusque-là, en majorité analphabètes, des milliers d’opératrices dans le secteur informel, ignorantes de l’existence de ce coup de pouce et des procédures pour en bénéficier, sont en train de laisser filer leur chance. Malgré les appels de la Secrétaire d’État en charge de l’Autonomisation de la Femme, elles sont nombreuses qui ne bénéficieront pas de ces fonds, faute de ne pas y comprendre grand-chose. Encore la barrière de l’analphabétisme, une de ces tristes réalités qui continuent de maintenir des femmes dans la précarité. Au cours de sa deuxième adresse à la nation dans le cadre de la gestion de la crise du Covid-19, le jeudi 7 mai dernier, le président Alassane Ouattara a indiqué que 190 milliards de fcfa ont déjà été décaissés pour le compte des différents mécanismes de soutien au titre du plan de soutien économique, social et humanitaire. Selon lui, 50 milliards de fcfa sont affectés au fonds de solidarité, 40 milliards de fcfa au fonds de soutien aux Petites et moyennes entreprises ( Pme), 30 milliards de fcfa au fonds de soutien aux grandes entreprises et 20 milliards de fcfa au fonds d’appui au secteur informel. Le secteur agricole a obtenu un appui de 50 milliards de fcfa, dont 10 milliards de fcfa pour le vivrier. Le chef de l’Etat a indiqué avoir donné des instructions fermes afin que la gestion des fonds soit transparente et conforme aux standards internationaux. Des cabinets privés de renommée internationale sont recrutés à cet effet pour définir les critères de sélection et le mode opératoire, en accord avec le secteur privé. Dans l’urgence, des dispositions transitoires vont être mises en place, en vue de la matérialisation des premiers soutiens à compter du vendredi 15 mai 2020.

M.A