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Tiburce Koffi, journaliste-écrivain : « Alassane Ouattara est l’otage d’un groupe ethnique »

Politique
Publié le Source : L'inter
tiburce-koffi-journaliste-ecrivain-alassane-ouattara-est-l-otage-d-un-groupe-ethnique (Photo d'archives)

Son livre au titre révélateur, '' Non à l'appel de Daoukro '', lui a valu d'être relevé de ses fonctions de Directeur général de l'Institut national des arts et de l'action culturelle (Insaac).

Dans cet entretien exclusif réalisé via internet, le journaliste-écrivain Tiburce Koffi s'explique sur les circonstances de son limogeage. Il assène, par ailleurs, ses vérités au régime Ouattara, à Konan Bédié et dit craindre pour les élections de 2015.

Que faites-vous exactement aux États-Unis ?

Je me repose. Le repos du guerrier et du fugitif ! Ça, c’est pour rire. En fait, la fin de l’année est pratiquement la seule occasion que j’ai pour voir ma famille : mon épouse et nos enfants. Ils y résident. Depuis près d’une dizaine d’années, nous vivons comme cela. C’est devenu presqu’un rituel.

Ce départ a si bien coïncidé avec votre limogeage que certains l'ont assimilé à une fuite, de peur des représailles liées à la sortie de votre livre intitulé : '' Non à l'appel de Daoukro ''. Qu'en dites-vous ?

Vous voyez vous-même que c’est faux. C’est bien plutôt mon limogeage qui a tellement bien coïncidé avec mon absence, qu’il peut paraître suspect. On aurait pu attendre mon retour de voyage pour en envisager l’application, ne serait-ce que pour faire une passation des charges dans les règles. Où était l’urgence ? On aurait pu m’adresser une demande d’explication, m’entendre, me donner même un avertissement, s’il était établi que j’étais en faute.

Vous estimez donc que vous n’êtes pas en faute ?

Non. Mais alors, pas du tout. C’est bien plutôt le pouvoir qui est en faute vis-à-vis de moi. Ce qu’ils viennent de faire s’appelle, tout gravement, un abus de pouvoir. L’Appel de Daoukro n’est pas une décision gouvernementale, ni administrative. Il n’y a aucune note de service, aucune recommandation, aucune consigne administrative demandant aux directeurs centraux et généraux de l’Administration de veiller au respect et à l’application de cet appel qui n’est que le point de vue d’un individu. Monsieur Konan Bédié n’a même pas signé ce texte au titre de président du Pdci-Rda. Il l’a plutôt signé et bien précisé, à titre individuel, personnel. En quoi le fait que le citoyen Tiburce Koffi, écrivain de son pays, lui porte, à ce titre, la contradiction, est-il une faute administrative ? M. Bédié n’est pas le chef de l’Administration ivoirienne ; il n’est pas mon supérieur hiérarchique. Je ne travaille pas sous ses ordres. Et il ne s’agit pas d’une affaire relevant du ministère de la culture, ni de l’Etat. Il s’agit de l’Appel de Daoukro et non de l’Appel de Kong, ni même de l’Appel de l’Etat de Côte d’Ivoire'' ou du gouvernement. Encore moins une annexe de la Constitution ivoirienne. Où est donc le problème ? Franchement, je ne comprends rien à cette affaire !

Avez-vous déposé une plainte contre la décision du ministre ?

Non. Ça n’en vaut pas la peine. Bandaman ne peut pas me limoger, il n’en a pas les compétences, puisque ce n’est pas lui qui m’a nommé à ce poste. C’est le président de la République qui m’a demandé, par l’intercession d'un ministre qui lui est très proche, d’occuper ce poste, avec la recommandation suivante: réveiller cet établissement qui était en train de mourir ; ressusciter la belle époque de l’Ina des Bitty Moro, Christian Lattier, Boncana Maïga. Il m’a été cependant suggéré de laisser Bandaman, à qui ordre a été donné de m’informer de cette nomination, croire que c’était lui qui me proposait à ce poste. Et cela, par courtoisie envers le ministre de la Culture qu’il est. Et j’ai bien joué le jeu. Il a dû d’ailleurs s’en douter puisque j’avais déjà eu à refuser des postes, au sein de son cabinet, qu’il m’avait proposés. Je lui avais même présenté le Pr Armand Goran, un de mes protégés ; et je lui ai demandé de le nommer à la tête de l’Insaac. Et il avait accepté. Et c’est quelques jours après, deux ou trois, je crois, que j’ai été appelé de la Présidence pour aller diriger l’Insaac. Je n’ai donc pas été demandeur. Pour être franc envers vous, j’ai accepté ce poste par respect pour le président de la République; sinon l’Insaac ne m’apportait rien sur le double plan administratif et financier. Bien au contraire, je rétrogradais. En acceptant ce poste, je faisais un sacrifice pour mon pays car j’étais dans les possibilités d’obtenir un poste d’enseignant aux Usa où je m’apprêtais d’ailleurs à aller quand il y a eu cet appel de la Présidence qui a tout remis en cause. Venance Konan pourrait en témoigner, lui qui a assisté aux conditions de ma nomination, et qui savait que je préparais mon départ. Il l’aurait même signifié au chef de l’Etat ce jour-là. Mais il me fallait me soumettre à l’ordre du premier magistrat de mon pays et relever le challenge de l’Insaac. Et je crois, sans forfanterie, l’avoir fait.

Si donc il n’y a pas de faute, quelle serait alors la raison de votre limogeage ?

Qui, au ministère de la Culture, avait-il intérêt à profiter de ce livre pour me liquider ? Ce Tiburce Koffi dont on parlait trop dans les milieux des gens de la Culture et des Arts. Ce Tiburce dont même le chef de l’Etat était content du travail qu’il était en train d’abattre à la tête de l’Insaac ! L’année d’avant, j’ai été décoré Officier dans l’Ordre du Mérite culturel ivoirien. C’était la deuxième médaille que mon pays m’attribuait pour le travail accompli dans le domaine des Arts et de la Culture. Enfin, ce Tiburce Koffi qui, à la fin de chaque année académique et administrative, recevait les félicitations de tous, jusque du Conseil de gestion qui n’a jamais tari d’éloges sur la qualité du travail réalisé en si peu de temps et avec si peu de moyens. A qui profitait donc ce crime rapide, louche et mesquin ? Mais il n’y a pas de crime parfait. Et, sous peu, l’étau va se resserrer autour du criminel car, j’en suis convaincu, le chef de l’Etat se rendra compte qu’il a été induit en erreur ! Mon livre, à maints passages, dit mon admiration pour le président Ouattara et indique mon soutien à son action. Et, je crois que cela n’a pas plu à certains louangeurs professionnels qui veulent avoir le monopole des propos plaisants à tenir à l’endroit du chef. Ce livre dit Non à Henri Konan Bédié ; il ne dit pas Non à Alassane Ouattara. Comment donc le président Ouattara peut-il en arriver à se fâcher contre un livre en sa faveur ? Ce n’est pas clair, ça. C’est louche !

C’est là aussi qu’il devient difficile de vous suivre. En même temps que vous affirmez votre soutien au président Ouattara pour la qualité du travail accompli, vous ne voulez pas qu’il soit candidat. C’est contradictoire n'est-ce pas ?

Je n’ai jamais dit que je refuse que le président Ouattara soit candidat. Relisez bien mon livre. Ensuite, qui vous a dit qu’un chef doit forcément chercher à être reconduit à son poste pour avoir bien travaillé ? Moi qui viens d’être démis de mes fonctions, ai-je mal travaillé ? Ai-je cherché à me maintenir, à tous les prix, à la tête de l’Insaac ? N’est-ce pas ce même gouvernement qui m’a toujours félicité, qui m’a dégommé ? Nelson Mandela, qui ne s’est contenté que d’un seul mandat, avait-il mal travaillé ? Les Sud-africains étaient-ils mécontents de lui ? Je suis convaincu que Laurent Gbagbo et son régime n’ont pas bien travaillé. Mais, je vous le dis aujourd’hui : si on libère actuellement Gbagbo et qu’il se présente à la prochaine élection, il remportera tous les suffrages. Il battra aisément Ouattara, Essy Amara, Charles Konan Banny et tous les autres ! Savez-vous pourquoi ? Parce que cet homme a su toucher le cœur des Ivoiriens, et les pauvres l’ont compris et aimé. L’histoire d’un pays ne se limite pas à l’accumulation de béton le long des routes. La construction d’une nation n’est pas réductible à la réalisation de ponts et de routes. Je reviendrai plus tard sur ces questions que je suis en train de développer en ce moment dans un livre que je publierai bientôt.

Vous avez quand même émis le souhait qu’il ne fasse pas acte de candidature.

Oui. Une idée folle, audacieuse, mais juste, comme un rêve de poète. Alassane Ouattara a fait ce qu’il pouvait pour la Côte d’Ivoire. Il a mené des combats durs et justes. Il a réalisé des choses qui légitiment ces combats. Mais, sa mission s’arrête là. S’il va au-delà, il va gâcher la belle épopée qu’il vient d’écrire. Aujourd’hui, il n’est plus, en réalité, le chef d’Etat de Côte d’Ivoire. Il est l’otage d’un groupe ethnique (les gens du Nord), l’otage d’un clan politique (l’aile bédiéiste du Pdci-Rda), l’otage de puissants groupes financiers (Fmi, milliardaires africains et autres bailleurs de fonds). En toute chose, il faut savoir partir. Partir au moment où on vous aime. C’est ce qu’ont fait des gens comme Laurent Pokou, Eric Cantonna, Didier Drogba. Les chefs d’Etat africains ne savent pas sortir grandis de l’Histoire. Houphouët-Boigny a commis l’erreur d’être resté trop longtemps au pouvoir. Alassane, Bédié et Gbagbo sont responsables du fleuve de sang qui a souillé la terre de ce pays. Ils ont, tous les trois, goûté à la mamelle du pouvoir. Mais, leur temps est fini. Je souhaiterais qu’ils le comprennent et qu’ils se retirent à présent, tous. Pour nous permettre de respirer un peu. En paix. Ce sont des gens à palabres. C’est pourquoi je les appelle « Le trio infernal ».

Comment avez-vous accueilli votre limogeage ?

Franchement, dans l’indifférence totale ! Sinon avec un soupir de soulagement. J’en avais déjà discuté avec Bandaman, et je lui ai dit clairement que je ne regrettais aucun mot, aucune virgule de ce texte, et que j’en assumerais toutes les conséquences. Je dois vous l’avouer aussi : je n’avais plus envie de continuer à la tête de l’Institut. Faites-y un tour, donnez la parole à mes collaborateurs, aux enseignants et aux gens de l’administration les plus proches de moi : je leur avais annoncé mon intention et même la décision que j’avais prise, de partir. Et, ils savaient tous que je préparais mon départ. Croyez-moi, je ne pouvais pas avoir meilleur départ que celui-là, de l’Insaac. Bandaman a réussi à faire de moi un héros, un « martyr de la dictature d’un régime », un écrivain persécuté ; tandis que de lui, l’histoire retiendra l’image, disqualifiée, d’un djihadiste des lettres.

Et si on vous demandait de revenir à la tête de l’Insaac ?

Ce serait franchement me punir que de me demander ça ! Le président ne peut pas me faire ça. Quand même !!! Quel mal aurais-je fait à la République pour qu’il m’inflige un tel supplice ?

Vous avez annoncé récemment votre intention de rentrer au pays, malgré les menaces qui seraient proférées contre votre personne. Qui pourrait vous menacer ? Et à quand votre retour ?

En fait, les menaces, on en reçoit toujours, surtout dès que vous osez prendre position dans le débat politique. J’en recevais sous le régime de Laurent Gbagbo. J’en ai reçu dans le cadre du scandale et de la panique qu’a provoqués mon livre. Juste un petit livre de 120 pages ! Et ça met en branle tout un régime ! Non, je ne crois pas que ces menaces puissent venir de nos dirigeants. Le président Ouattara et son gouvernement au sein duquel je compte d’ailleurs de nombreux parents et amis, ont franchement mieux à faire que de chercher à m’occire pour un livre !!! Et qu’y gagneraient-ils d’ailleurs ? Rien. Mais il n’est pas exclu qu’un fanatique pose un acte incontrôlé. Et c’est cela le risque et les dangers que génèrent les régimes qui se sont fait remarquer et imposer par la culture de la violence. Aventurez-vous un peu sur les réseaux sociaux, et vous réaliserez combien nous sommes devenus sourds les uns aux autres : injures gratuites, menaces, réflexions de bas étages et d’un niveau de crétinisme inouï : voilà où en est la société ivoirienne aujourd’hui. Et c’est la faute de ce régime.

Où est la responsabilité du régime dans cette situation ?

Il s’est montré incapable de créer un climat de confiance et de sécurité mentale et psychologique. Dans ce pays, le débat ouvert, transparent et démocratique est interdit. Les intellectuels ont peur de parler, de donner un simple avis sur les problèmes sociaux et politiques. Mon cas en est une illustration. Qui me censure finalement ? Le ministre de la Culture ! Un écrivain. De surcroît, un des meilleurs de l’Afrique noire. Grand Prix littéraire, mérité, car oui, Bandaman est vraiment un écrivain. Lui et moi ne cessons de louer les mérites des écrivains engagés, surtout ceux du XVIII è et du XIX siècle français, qui sont nos modèles, et que nous avons enseignés aux élèves : Voltaire, Rousseau, Hugo, Zola ; et, tout proches de nous dans le temps, les écrivains de la Négritude : Césaire, Damas, Fanon. Et c’est ce Bandaman qui me pourfend, me chasse de l’administration, me dénie le droit à la liberté d’expression et, en djihaddiste hystérique de la littérature, prononce une fatwa contre mon livre qu’il traite de prose satanique ! Vous voyez comment la politique transforme les gens ? Bandaman est mon ami. Il connait parfaitement mon épouse et mes enfants qui ont été stupéfiés par tout ce zèle à mon encontre ! J’ai place à sa table, à la maison ; lui aussi, chez moi. Oh, je crois qu’il faut en rire. C’est lui qui ne saura plus comment me regarder demain, quand ils ne seront plus au pouvoir. Comment regarder, de même, mon épouse et mes enfants, demain ? Que va-t-il leur dire ?

Avez-vous des regrets après votre départ de l'Insaac ?

Il y a toujours de la nostalgie à partir. Le poète a dit : partir, c’est mourir un peu. Oui, nous avions encore de grands projets à réaliser. Mais, tout cela a été consigné dans des documents. D’autres personnes peuvent donc continuer la tâche. Quelqu’un comme Dr Alain Tailly a le profil tout indiqué pour assurer la succession. C’est un vrai manager dans l’entreprise culturelle.

Tiburce Koffi, hier avec Gbagbo, puis contre Gbagbo. Aujourd'hui avec Ouattara puis contre Ouattara. Qu'est-ce que vous recherchez exactement ?

Vous posez mal l’équation. Je n’ai jamais été avec ou au service de personne. Je ne suis le porte-sacoche d’aucun dirigeant, et je ne milite dans aucun parti politique non plus. Gbagbo, Ouattara, Bédié et la faune des politiciens de ce pays ne sont pas plus intelligents ni plus compétents que moi. Chacun d’entre nous est compétent dans son domaine. Je ne m’y connais pas en économie ; Ouattara ne s’y connait pas non plus dans les Arts et la Culture. Il est un technocrate en économie ; je le suis autant en art et culture. Il maîtrise les chiffres, je maîtrise les lettres, le théâtre, la musique et la pensée. Gbagbo est un bon opposant politique ; je suis un analyste, loin d’être nul, de la chose politique. Je ne les sens pas plus aptes que moi à diriger ce pays. Je n’ai jamais été contre les personnes de Gbagbo et de Ouattara. J’ai défendu telle ou telle cause incarnée par tel ou tel chef politique. Et, quand il m’est apparu que ces chefs ont trahi cette cause, j’ai critiqué ouvertement la ligne empruntée, puis j’ai pris mes distances avec leurs régimes. C’est clair et net. A mon avis, c’est cela être loyal envers le chef. Laurent Gbagbo reste mon ami. Et d’ailleurs, si les démarches que j’ai entreprises aboutissent, je serai avec lui bientôt, à la Haye. En tant que visiteur, bien sûr, pas en tant que compagnon de prison à la Haye. J’aime bien Gbagbo, mais pas jusqu’à ce point !

Comment peut-on vous qualifier ? Le mauvais ami ou l'incompris ? Ou alors ne doit-on pas se lier d'amitié avec vous ?

Comment peut-on qualifier ceux qui, comme ces chefs, trahissent les idéaux pour lesquels j’ai rejoint leurs combats ? De mauvais chefs, de mauvais amis ou des gens incompris ? Je compte de nombreux amis, vous le savez bien vous-même. Et, de tous les horizons culturels, ethniques et politiques de ce pays. Eux ont des amis parce qu’ils ont de l’argent, surtout l’argent de l’Etat. Notre argent. Donc j’ai, en réalité, plus d’amis qu’eux.

Certains pourraient croire que c'est parce que vous n'avez pas été satisfait de votre part du gâteau au lendemain du partage du butin de la victoire de 2011, que vous vous êtes finalement révolté contre vos alliés.

Je n’ai jamais conçu le pouvoir politique comme un gâteau, mais comme un moyen de servir l’intérêt général. C’est triste comme en Afrique, on réduit tout aux lois de la mangeaille et de la mastication. Quand je combattais le régime de Laurent Gbagbo, mettant en péril mon poste de Conseiller, au demeurant bien payé, était-ce pour de l’argent ? N’étais-je pas, en ces temps-là, le héros du Pdci-Rda et du Rdr ? C’était Tiburce par-ci, Tiburce par-là. La coqueluche de l’opposition ! Des ministres m’appelaient à toute heure. Même si j’avais été nommé à la tête de la plus riche des Directions générales de l’Administration publique de ce pays, j’aurais écrit ce livre. C’est plus fort que moi. J’ai besoin de m’exprimer. Ecrire est consubstantiel à mon existence. Je passe l’essentiel de mon temps à écrire. Ecrire pour témoigner, écrire pour respirer, pour me sentir bien dans la peau ; écrire pour éclairer notre peuple et ceux qui ne savent pas. Pour moi, servir la Côte d’Ivoire, c’est aider ses dirigeants à voir les risques de telle ou telle option, et leur rapporter ce que pense le peuple de cette option.

L'adage est clair, ''pierre qui roule n'amasse pas mousse''. Ne craignez-vous pas de perdre en crédibilité ?

Bien au contraire. S’il y a bien un intellectuel dans ce pays que les Ivoiriens, dans l’ensemble, considèrent comme crédible et constant, c’est moi. C’est simple : les autres ont choisi de ne même plus exister. Regardez même l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire. Je suis le conseiller du bureau de cette association. Je suis aussi journaliste, l’un des plus anciens de la presse ivoirienne par rapport à la génération des Venance Konan, Kah Zion, Adédé Schadé et autres qui sont mes cadets dans ce métier. Aucun écrivain ou journaliste de mon pays n’a pu, ne serait-ce que pour le principe, protester contre ce délit d’opinion dont je suis frappé. Pourtant, ces mêmes écrivains, et ces journalistes, ont manifesté quand il y a eu les tueries à Charlie Hebdo. Pour suivre la mode. J’en ai vus sur le Net brandir de petites pancartes sur lesquelles était écrit : Je suis Charlie. Personne n’a pu aussi écrire « Je suis Tiburce ». Parce qu’il est plus facile d’être Charlie que d’être Tiburce, car on ne peut pas être sanctionné pour s’être réclamé de Charlie. Et tous ces gens me faisaient pitié ! Et c’est cela nos intellectuels, nos journalistes, nos écrivains, nos poètes et romanciers engagés !

Quel est votre problème avec l'Appel de Daoukro ?

Je l’ai écrit dans le livre, et j’ai argumenté. Je ne vais pas récrire le livre. L’Appel de Daoukro insulte notre intelligence, nie notre droit à la différence, offense les maigres acquis démocratiques que nous avons obtenus au bout de trois décennies de combat. Il infantilise les Ivoiriens. Et il est dangereux car, comme l’ivoirité politique, il procède, encore, par exclusion. Konan Bédié impose « Ouattara ou rien » ; moi je propose « Ouattara et les autres ». Là où il cherche à exclure, je propose d’inclure. Où est le problème ? Et c’est toujours le même Konan Bédié qui provoque ce type de fracture non seulement au sein de son parti le Pdci-Rda, mais aussi au niveau national. Or, c’est à cause de ce type de comportements de la part du même Konan Bédié que le Rdr est né, pour protester contre ses agissements d’autocrate. C’est à cause de ce même comportement de Bédié que le coup d’Etat a eu lieu ; et tout cela nous a conduits là où vous savez. Vous le savez tous. Pourquoi ne lui dites-vous pas la vérité ? Depuis que j’ai publié ce livre, des langues commencent à se délier. Je crois que, bientôt, ils vont démettre de leurs fonctions la plupart des travailleurs de ce pays, car le refus de l’Appel de Daoukro est vécu à échelle nationale. Je n’ai fait qu’enclencher le processus, déclencher l’alarme.

On ne vous savait pourtant pas aussi grand militant du Pdci-Rda, au point de vous ériger subitement en défenseur de ce parti. Pourquoi cet engagement aussi fort ?

Mon livre n’a pas pour objet de défendre la cause du Pdci-Rda. S’il y a bien une personne morale ou physique dont ce livre défend la cause, c’est le président Ouattara. Et, chose bizarre, c’est lui seul et Bandaman qui sont fâchés contre moi, et non Bédié que ce livre pourfend. C’est incroyable !

Comment appréciez-vous la candidature de Charles Konan Banny aux prochaines élections présidentielles de 2015, et quelles sont ses chances ?

Mon livre ne parle pas de la candidature de Monsieur Charles Konan Banny, et il n’a rien à voir avec les ambitions de ce dernier. Au moment où je l’écrivais, je ne savais même pas qu’il allait être candidat. Le livre était sous presse au moment où j’apprenais qu’il venait de déposer son dossier de candidature. Mais, Monsieur Banny demeure mon choix parce que, de tous les candidats potentiels, c’est lui que je connais. Ils sont tous, Essy Amara, Alassane Ouattara et les autres, compétents ; et tous méritent de diriger ce pays. C’est pourquoi je refuse qu’on exclue qui que ce soit de ce rendez-vous électoral. Il faut que le peuple ait un large éventail de choix, et il optera pour le candidat qui lui offrira le meilleur profil. Or, l’Appel de Daoukro nous refuse cette possibilité. Je dis, je signe et je persiste : Non et non à l’Appel deDaoukro !!! De toute façon, plus personne ne peut à présent me limoger de quelque poste que ce soit !

Le président Ouattara, dans une déclaration portant sur votre limogeage a indiqué que la décision était justifiée. Que pensez-vous de ce commentaire ?

Je n’ai pas à commenter dans la presse la décision de mon chef, le président de la République. Il a dit. Et j’obtempère. Parce qu’il est l’aîné et le chef. J’ai fait l’armée, et je connais les lois de la subordination. Je relève tout simplement que le président a parlé de sape de ce que fait le gouvernement. Or, mon livre loue justement le travail du gouvernement et magnifie l’action du président. Le président n’a donc pas lu mon livre, et il n’a pas le temps de le lire. Il est alors clair que quelqu’un lui a dit que mon livre « sape le travail du gouvernement » ; ce qui est faux. Qui lui a servi ce gros mensonge ? Vous devinez l’identité de cette personne ! Un jour, le président découvrira le pot-aux-roses. Je lui fais confiance.

On ne trouve plus votre livre dans les librairies. Qu'est-ce qui explique cette rupture ?

Les Ivoiriens se le sont arrachés, c’est le cas de le dire. C’est la preuve que son auteur est crédible et que les Ivoiriens attendaient de lui ou des intellectuels du pays, une telle réaction. Et, cela devait pouvoir alerter un régime lucide. Le premier stock a vite été épuisé. Mais, l’imprimeur ne veut plus réimprimer le livre car des pressions sont faites sur lui au niveau politique. On lui interdit de réimprimer le texte, sous peine de représailles contre son entreprise. Il détient les dernières épreuves du livre qui sont sur des plaques à partir desquelles on fait les tirages ; et, selon les informations que j’ai reçues, il refuse de nous les livrer. Or, je n’ai plus d’argent pour assurer de nouveaux frais de fabrication du livre. J’ai financé tout seul, les frais de la première édition.

A quand votre retour au pays, vous avez promis de rentrer malgré tout ?

Pour l’heure, ma famille au pays et mes enfants me dissuadent de rentrer en Côte d’Ivoire. J’attends encore. Mais, si cela doit perdurer outre mesure, je saisirai Amnesty international et je n’hésiterai pas à poursuivre le régime ivoirien devant la communauté internationale et provoquer, au besoin, un vaste scandale. Des ambassades et des organismes aux Usa m’ont déjà saisi pour envisager cette perspective. Je n’en suis pas encore là, car j’ai décidé de ne plus exposer, ni disqualifier mon pays et ses dirigeants quand je suis à l’étranger. On a fait ça contre Gbagbo, ce n’était pas bien. Jusqu’à nouvel avis, la Côte d’Ivoire est mon pays. Ceux qui sont au gouvernement ne sont pas plus Ivoiriens que moi. Et, les dirigeants ont l’obligation étatique d’assurer ma sécurité ainsi que celle de tout citoyen. Nul ne peut m’exclure de ce pays par des menaces. J’ai simplement et clairement exprimé mon désaccord avec le citoyen Henri Konan Bédié sur une question d’intérêt national, je n’ai pas dit que je ne suis pas d’accord avec le régime du président Ouattara. Il faut que cela aussi soit net et clair.

Francis Wodié, président du Conseil constitutionnel, a rendu le tablier depuis le mardi 03 février dernier, que vous inspire cette démission ?

La démission du Pr Wodié est une alerte. Je n'en sais pas les raisons exactes, mais elle montre déjà une fissure dans le fonctionnement de l'appareil judiciaire ainsi que des institutions chargées de conduire la prochaine présidentielle ivoirienne. Je connais un peu le Pr Wodié, l'un de nos modèles. Un homme droit et de droit. Un homme d'une rigidité de pierre, quand il s'agit de dire le droit. Y a-t-il eu des tentatives de corruption, des pressions sur lui ? A-t-il décelé de graves anomalies juridiques dans la conduite de certains dossiers relatifs à la présidentielle d'octobre 2015 ? Je n'en sais rien. Mais, nous qui le connaissons pour sa droiture et sa rigueur intellectuelle et éthique, nous savons que c'est un homme incorruptible. Je ne connais pas un régime qui va soumettre cet homme à ses fantaisies, ses fantasmes et autres tricheries. Bref, c'est un signal lumineux, un click à suivre. Avec l'appel conflictuel et louche de Daoukro, cela constitue des motifs de craintes pour octobre 2015.

Entretien réalisé par Germain DJA K

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Germain Dja K.
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