Sites de regroupement, démobilisation, traitement dans les camps, rapport avec la hiérarchie...

Binaté Moussa (ex-responsable du service casernement): « Des responsables ont encore armé des ex-combattants »

Politique
Publié le Source : Soir info
binate-moussa-ex-responsable-du-service-casernement-des-responsables-ont-encore-arme-des-ex-combattants Dans ses ex-bureaux à la Bae, Binaté pointe un doigt accusateur sur sa hiérarchie. (Photo DR)

Après avoir quitté le camp de la Brigade anti-émeute ( Bae) à Yopougon, Binaté Moussa, ex-combattant et anciennement responsable du Service casernement de la cellule d'hygiène et d'entretien du site de regroupement des ex-combattants de la zone 1 Fir 8, à la Bae de Yopougon, accuse ses supérieurs hiérarchiques de s'être sucrés sur le dos des ex-combattants.

Il se réjouit également de ce que son appel ait été entendu par le Chef de l'Etat qui a ''nettoyé'' les sites de regroupement de leurs occupants. Suivons-le dans cet entretien qu'il nous accordé le 17 mai 2015. Et il n'y va pas du dos de la cuillère pour faire des accusations et dire des vérités fracassantes.

Vous vous dites ex-combattant, cela suppose que vous avez été démobilisé...

A dire vrai, je n'ai jamais été démobilisé. Être démobilisé, c'est après le désarmement et la réinsertion qu'on peut parler de démobilisation. Pour le moment, je suis un officier de réserve. C'est ce qu'on m'a promis. Donc j'attends.

Qui vous l'a promis ?

C'est le commandement. Nous sommes une vingtaine dans ce cas, qui attendons. On devrait aller suivre un stage, et ensuite sortir comme des officiers de réserve, et attendre qu'on nous affecte. Mais tout ne réside pas forcement dans l'Armée. Je peux servir à d'autres postes.

Depuis quand avez-vous commencé à combattre pour espérer avoir le grade d'officier de réserve ?

C'est depuis la rébellion de 2002, et moi j'étais au nord du pays.

Où étiez-vous précisément ?

En fait, j'ai fait Bouaké, Man, Danané, Biankouma et Séguéla qui est mon village natal.

Mais si vous avez combattu tout ce temps, comment expliquez-vous votre mise à l'écart, alors que nombre de vos camarades de cette époque ont été reversés dans l'Armée, dans des régies financières et autres ?

C'est tout simplement par la mauvaise foi des différents commandements. Pourtant, moi j'ai servi à des poste de responsabilités. Comme par exemple le casernement sur un site de regroupement d'ex-combattants. Ce qui n'a jamais été chose aisée. J'étais au four et au moulin avec tous les ex-combattants. Qu'il s'agisse de pro-Gbagbo, pro-IB et même pro-Ouattara.

A quel moment êtes-vous arrivé à Abidjan pour qu'on vous confie un si important service, comme vous le dites vous-même ?

C'est pendant la crise post-électorale, avant l'arrestation de Gbagbo. Ma nomination date de 2011.

Et quel était exactement votre rôle ?

Je m'occupais du service de logement et de l’assainissement de l'environnement dans la caserne. Un peu l'administration.

Vous étiez élément de quel commandant ?

Je n’apprécie pas qu'on parle d'élément de qui ? Je préfère dire qu'on a servi sous l'actuel chef d'état-major de l'Armée qui était le chef d'état-major des Forces armées des Forces nouvelles ( ). C'est lui qui était le grand patron. Mais il faut dire aussi que j'ai eu plusieurs responsables directs. A Séguéla, il y avait Dosso Inza. Le commandant Loss m'a trouvé à Man. J'étais également à Biakouman avec un autre chef. Et ainsi de suite. Ça changeait chaque fois. A Yopougon, j'ai eu la chance de servir sous le commandant Coulibaly Ousmane alias Ben Laden, l'actuel préfet de San Pedro.

Mais pourquoi avec toute cette fidélité, vous vous en sortez avec presque rien ?

Je m'en remets à Dieu. Si je suis en vie, c'est le plus important. Mais je le répète, tout cela m'arrive par la mauvaise foi de certains de nos anciens dirigeants. Surtout ceux des sites de regroupement d'ex-combattants. Il y a même un qui m'a lancé au visage à l'état-major, qu'ils choisissent qui ils veulent. Ceux qui font leur affaire, bien entendu. Voilà le raisonnement de ce responsable.

De qui s'agit-il exactement ?

C'est Fofana Inza alias Gruman, et je ne peux oublier cela. Même devant le Chef de l'Etat, je peux le répéter. L’administration est une continuité. Cependant, après le départ de la Bae du Gt8 ( Coulibaly Ousmane alias Ben Laden), promu préfet de San Pedro, Gruman a été accueilli à bras ouverts. J'ai été celui-là même qui lui a remis les clés de la Bae. Je l'ai ensuite logé, ainsi que ses éléments avec qui il est arrivé. Et, il m'a confirmé à mon poste. C'était la confiance. Et il devait travailler avec les hommes de son prédécesseur. Comme dans toute administration, dans l'Armée, on ne choisit ni celui avec qui travailler, ni son chef.

Mais depuis 2002, n'y avait-il pas un fichier où étaient inscrits tous ces éléments venus des zones Cno (Centre, nord, ouest) ?

Si, je suis enregistré dans les bases de données. J'ai travaillé pour mon pays. J'ai tous mes papiers. Je peux me démobiliser quand je veux. J'ai déposé les armes depuis l'arrestation de Gbagbo. J'étais parmi les premiers à le faire avec l'Onuci. Donc je n'ai pas de problème à ce niveau.

Vous avez donc été démobilisé de fait...

Non, déposer les armes ne veut pas dire qu'on est démobilisé. C'est une carte de désarmement que j'ai établie avec l'Onuci (Il brandit une carte). Je fais partie des premières personnes à avoir déposé les armes.

Depuis quand avez-vous quitté le site de la Bae ?

Je suis parti de ce site longtemps même avant l'appel du Chef de l'Etat. En décembre 2014, pour être précis.

Mais pourquoi alors n'avez-vous pas encore été démobilisé, comme vous le prétendez ?

Justement, c'est parce que j'ai eu des problèmes. Mon domicile a été pillé par les hommes du commandant Gruman, le lundi 24 novembre 2014. A ma demande, il m'a reçu et a cherché à savoir la raison pour laquelle j'avais deux appartements sur le site. Je lui ai fait savoir que le premier me servait de bureau, quand le second, une maison inachevée que j'ai réaménagée avec mes propres frais, me servait de logis avec ma famille, en attendant d'aller en stage.

Et qu'a-t-il fait ?

Il a donné des instructions afin qu'une enquête soit diligentée pour mettre le grappin sur les cambrioleurs de ma maison. Mais, alors que je regagnais mon bureau à la fin de cette rencontre, le caporal Sorbonne, qui m'avait menacé ouvertement devant le commandant Gruman et d'autres éléments, ceux-là mêmes qui ont pillé mon domicile, m'ont suivi. Ils m'ont brutalisé et dépouillé de mes téléphones-portables, avant de me jeter en prison au blindé, toujours à la Bae.

Mais pourquoi subitement vous la victime, vous vous retrouvez dans la peau de l'indésirable ?

Sous le prétexte fallacieux que c'est moi qui fournit des informations à la hiérarchie militaire et à des journalistes. De ma prison, grâce à un téléphone-portable que j'ai camouflé, j'ai pu envoyer des messages au commandant Gruman, pour lui signifier ce que je subissais. (Il nous montre quelques textos datés dans le temps).

Et quelle a été sa réaction ?

Aucune ! J'ai eu recours à mes relations, en dehors du camp et à des parents. Et tard dans la nuit, j'ai été libéré. Mais, je ne me sentais plus en sécurité sur ce site. Le commandant Gruman ne m'a jamais appelé pour me demander quoi que ce soit. Je me suis senti isolé. Aussi, subissais-je des menaces et autres humiliations quotidiennement. C'est pourquoi, j'ai préféré déserté le camp. Sur conseil et par l'intermédiaire d'un ami, j'ai expliqué aux agents des droits de l'homme à l'Onuci, tout ce que j'ai subi à la Bae. Voilà comment je me suis retrouvé dans la nature.

En quittant le camp, à quoi vous attendiez-vous concrètement ?

Je suis prêt à abandonner l'Armée.

Nos voulez pas être réinséré ?

Non, je ne parle même plus de tout cela. Être démobilisé et réinséré, non... Mon problème ce n'est pas l'Armée. Je connais ma valeur. Je ne cours pas après un poste.

C'est quoi alors votre problème ?

Je recherche la justice pour tout ce que j'ai subi à la Bae. Si j'ai commis un crime, qu'on me le signifie et que la rigueur de la loi suive. Dans le cas contraire, vivement que justice soit rendue.


Mais comment cela est-il possible, puisque vous êtes dans la nature ? Donc considéré comme un déserteur.

Oui je suis dans la nature, c'est pourquoi je préfère le terme ex-combattant. Étant dans cette posture, j'ai une certaine liberté. Le Chef d'état-major n'a pas apprécié mes interviews dans la presse. Je me dis alors qu'il me faut beaucoup de vigilance après les informations que j'ai divulguées. Mais, c'était le seul moyen pour moi de me

libérer et de me faire entendre par les autorités. Vous savez, j'ai fait aussi du renseignement. Et je sais de quoi je parle. J'ai donné toutes ces informations après avoir fait la prison et quitté le site. Et j'en suis fier. J'insiste et je persiste, que j'ai soif de justice.

Nous persistons. En étant dans la nature, comment voulez-vous que votre soif de justice soit étanchée ?

Mais ils savent où je suis. Ce sont des responsables. Un État fort, c'est celui qui est basé sur le renseignement et l'information. Logiquement, après ces informations confidentielles livrées, je devrais être arrêté immédiatement. Mais s'ils ne m'ont pas interpellé, c'est que c'est grave. Mais moi, je l'ai fait dans l'intérêt du pays.

Quelles sont ces informations prétendues secrètes que vous avez divulguées et dans quelle intention l'avez-vous fait ?

Je pense qu'il ne faut plus revenir sur ces informations. J'en ai déjà assez données et je pense que le message est passé.

Nous, on veut le savoir absolument...

(Rires) En fait, ces informations ne sont pas aussi graves, ni confidentielles. Mais c'est juste que j'ai interpellé les autorités sur ce qui se passait sur les sites de regroupement des ex-combattants. Au lieu d'encourager ces ex-combattants à la démobilisation, ils étaient plutôt utilisés à d'autres fins. Les responsables se sucraient sur leur dos. On les postait dans les plantations, devant des magasins, des sociétés... moyennant de l'argent que ces responsables utilisaient pour renflouer leurs comptes. Les ex-combattants ne profitaient guère du fruit de leur sueur. C'est vraiment dommage et triste.

Êtes-vous certain de ce que vous avancez ?

Je sais de quoi je parle. J'ai été un des responsables sur le plus grand site de regroupement ( Bae) et j'ai travaillé avec tous les ex-combattants, toutes tendances confondues, comme les Maguy...

N'est-ce pas pour toutes ces frustrations que ces ex-combattants « se payaient » sur le terrain en commettant des attaques, comme on l'aappris ?

(Rires). Moi aussi j'ai entendu dire cela. Mais je ne pense pas que ce soit totalement vrai.

Dites-nous ce que vous faisiez avant de vous engager dans la rébellion ?

Binaté Moussa était un jeune citoyen comme tout autre, qui servait un peu dans la sécurité.

Doit-on retenir, aujourd'hui, que vous êtes militaire ?

Je préfère le langage civil. Le côté militaire, j'en sais beaucoup mais j'évite de rentrer dans les détails. Je ne veux offenser personne. J'explique juste, ce que j'ai vécu et subi à la Bae.

Êtes-vous soutenu dans votre combat pour ce que vous appelez justice ?

J'ai côtoyé presque tous les ex-combattants et j'ai beaucoup d'amis un peu partout. Ce sont eux qui me soutiennent. Depuis que j'ai eu mes problèmes à la Bae, ce sont eux qui me font vivre.

Qui sont ceux-là exactement ?

Mais ce sont des ex-combattants. Ce sont mes collègues. Pas d'autres personnes.

Même des pro-Gbagbo ?

Non, on ne peut plus parler de pro-Gbagbo. Un ex-combattant est un ex-combattant. Dès lors que le Chef de l’État lui-même a appelé à un cessez-le-feu et demandé que tous les ex-combattants soient regroupés sur des sites, on ne peut plus parler de pro-ceci, pro-cela. Moi j'ai travaillé avec eux tous, sur un pied d'égalité. Et je pense avoir rempli ma mission.

Quelle était cette mission ?

C'était de mettre de l'ordre, de donner des conseils. Au fait, j'allais dire encadrer les ex-combattants. Et je peux dire que j'ai accompli ma mission. Et j'ai même demandé, depuis le mois de janvier 2015, que les sites soient libérés. Parce ce que ces sites devenaient un lieu de business pour les différents chefs. C'est pour ces vérités qu'on m'accuse d'avoir changé de camp.

N'est-ce pas vrai, dans le fond ?

Mais de quel camp parle-t-on ? Moi je n'ai fait qu'attirer l'attention de l'autorité. Et je pense que je n'ai pas eu tort. J'ai agi dans l'intérêt suprême de la Nation. Je devrais être félicité pour avoir fait mon devoir. Et ces chefs doivent comprendre clairement qu'ils ont échoué. Sinon, comment comprendre que ce soit le Chef de l’État lui-même qui donne un ultimatum. C'est qu'il y' a un problème, une défaillance. C'est un désaveu pour ces responsables.

Qui sont ces responsables que vous clouez au pilori ?

Ce sont ceux qui ont dirigé les différents sites. Et ma tête était mise à prix parce que j'ai été le premier à les dénoncer. Et Dieu merci, mon message a été perçu par le Président de la République qui a pris ses responsabilités. Je me suis donc fait trop d'ennemis et je me vois très mal à l'aise pour aller me présenter devant l'un d'entre eux. Même le Cema va certainement me dire d'aller continuer mon combat dans la presse. Moi en ce moment, je suis dans une autre phase.

Et de quelle phase parlez-vous ?

C'est désormais la sensibilisation. Un responsable reste un responsable. Même si Binaté ne porte plus de treillis et qu'il n'a plus de statut, mais celui qui l'a connu, reste méfiant. Et c'est ce côté méfiance que je veux lever. Je ne veux pas faire peur. Moi, mon arme, c'est la parole. J’adhère à la vision du Président de la République. Et je me suis déjà lancé dans la sensibilisation, contrairement à tout ce qui se raconte sur mon compte. Mes ennemis ont transformé mes propos et vont même jusqu'à me prêter des intentions. C'est-à-dire que je prépare un coup contre le pouvoir. Il se dit beaucoup de choses sur mon compte.

Mais il n'y a pas de fumée sans feu...

En Côte d'Ivoire, j'ai l'impression qu'on refuse les critiques alors qu'elles font avancer. C'est pour faire changer positivement les choses. Et le Chef de l’État lui-même aime les critiques. Mais pourquoi pas ses collaborateurs ? Que se reprochent-ils ? Je pense que ce sont eux-mêmes qui n'aiment pas le Chef de l’État.

Il se dit que vous êtes parti avec des éléments. C'est pourquoi vous êtes soupçonné de préparer un coup...

Je ne suis parti avec personne. Ce sont des éléments qui m'ont suivi. Parce qu'après mon retrait du site, ils étaient eux-aussi menacés, voilà pourquoi ils m'ont suivi. Je ne pouvais donc pas les abandonner.

Et combien sont ces hommes ?

Une dizaine. Et ces éléments, après l'ultimatum du Président de la République, sont partis pour la formation en vue de leur réinsertion.

On peut avoir des noms ?

Non ! Pour leur sécurité, je ne préfère pas. Il faut tout de même les protéger.

Et vos armes, munitions et autres attributs militaires ?

On avait déjà tout déposé. J'ai tout remis aux éléments pour leur désarmement et démobilisation. Mais un chef militaire reste un militaire, il peut avoir une arme, des munitions, à côté.

Soyez plus précis, à ce niveau.

Moi, concrètement, je n'ai plus d'arme, ni quoi que ce soit. J'ai tout abandonné. J'ai tout remis à mes éléments pour le désarmement à l'Addr. Et je suis heureux que mon appel ait porté avec l'ultimatum du Président de la République qui a suivi.

Pensez-vous que tous les ex-combattants vont répondre à l'appel du Chef de l’État ?

Ils sont condamnés à suivre. Le vrai problème, c'est que certains ont déjà perçu les 800 000 F Cfa, mais ils n'ont pas fait de stage. Et des responsables les ont encore armés, pour être utilisés à d'autres fins comme je l'ai dit plus haut. Et c'est ce qui créait le désordre que j'ai dénoncé et qui n'a pas plu.

Ces éléments qui ont déjà perçu les 800 000 F Cfa, peuvent-ils encore passé à la caisse ?

Non, ce n'est pas possible. Il y a tout de même un fichier des démobilisés. Seulement que cela créait un véritable désordre. Parce que ces éléments-là prenaient encore la servitude avec des chefs de sites, notamment à la Bae. C'est illégal, et c'est ce que j'ai dénoncé et qui fait que je suis devenu l'ennemi de tous ces responsables.

A quand votre démobilisation vous-même ?

Moi, je réclame justice seulement.

En tant que militaire, donc astreint au devoir de réserve, vous vous êtes pourtant répandu dans la presse et déserté par la suite le camp. N'est-ce pas plutôt à vous de faire amende honorable vis-à-vis de la hiérarchie ?

Si je dis à la presse que j'abandonne tout, on pensera à des sous-entendus. Sinon moi, je n'attends plus rien. Je peux moi-même m'insérer, pourvu que je sois en sécurité.

Certainement que vous vous êtes enrichi dans l’ex-rébellion, en zone Cno comme cela s'est souvent dit...

Je ne suis pas allé dans la rébellion pour me faire de l'argent. Pas du tout.

Que recherchiez-vous alors ?

C'était pour libérer un peu mon pays. Au fait, on devient rebelle pourquoi ? C'est à cause de l'injustice, des frustrations. J'ai été arrêté à plusieurs reprises en 1995 pendant le boycott actif et en 2001. Et donc quand on se bat pour une cause, il faut éviter de commettre les mêmes erreurs. Aujourd'hui, je suis victime et qu'on reconnaisse qu'on m'a fait du tort.

Mais qui doit le reconnaître ? Le Chef de l’État ?

Je n'ai pas de problème avec le Président. Loin de là. J'ai eu des problèmes avec des individus. Je parle de mes bourreaux qui, par jalousie, ont tout emporté de chez moi. Alors qu'il était pourtant facile de dire que Binaté est remplacé à son poste par un tel, et je rentrais dans les rangs.

Pensez-vous que tout pourrait maintenant rentrer dans l'ordre avec la libération des sites ?

Le Chef de l’État incarne tout. Si la Bae a cédé, je ne vois pas qui pourrait résister.

Mais des éléments, comme le lieutenant Binaté Moussa qui résistent encore, sont certainement nombreux....

Je me vois mal dans la même posture que des éléments que j'ai encadrés. S'ils n'ont pas de solution pour moi, je préfère servir de sacrifice et donc tout abandonner.

Il nous revient que ces ex-combattants se retirent des sites juste pour une question de sécurité pour eux et surgir en période électorale...

Pour moi, il faut toujours engager le dialogue. Le dialogue est l'arme des forts. Ce n'est pas au Président de monter au créneau, à chaque fois. Il y a des personnes qui ont été formées et perçoivent des salaires pour cela. C'est à eux d'engager des tournées de sensibilisation des éléments et les rassurer pour en finir définitivement avec cette affaire d'ex-combattants. Il faut évoluer et passer à autre chose. Sinon, à ma connaissance, il ne peut pas y avoir de menace sur les élections. Les gens sont fatigués. Ils veulent s'insérer dans la vie active.

Si Binaté devrait choisir entre l'armée et...

( Il coupe) Je préfère autre chose. Même évoluer à mon propre compte. Pour l'heure, je ne suis pas pressé. Et je ne suis pas une menace.

Apparemment si, vous devez savoir beaucoup de choses...

Merci. Nous sommes dans un État. Il faut éviter de mépriser (les autres). Quelque soit la personne qui donne des informations, surtout dans la presse, il faut l'interpeller aussitôt, dans les 48h, pour l'entendre. Pas forcément pour l'emprisonner ou le tuer.

Donc on veut vous tuer...

Je suis menacé, je le sais. J'ai fait du renseignement. Ce que j'ai dit, c'est juste une interpellation et non un secret d’État. Et je n'ai pas débordé.

Alors un sachant comme vous, est certainement convoité par un camp ennemi...

Nous, c'est la Côte d'Ivoire. Nous voulons travailler, pourvu que ce soit dans l'intérêt du pays. Ce sera une occasion rêvée. Peu importe.

Même si c'est pour déstabiliser le pays. Surtout qu'il se rapporte qu'il y aurait des éléments en préparation quelque part...

Non, personne n'est en préparation. Ils vont s’entraîner où ? Non. Mais dans tous les cas, il faut user de beaucoup de diplomatie. En matière de renseignement, la violence n'a pas sa place.

Depuis 2002 jusqu'aujourd'hui, croyez-vous avoir les potentialités pour être officier dans l'Armée ?

Chacun à sa chance et je crois en mon destin. Moi je pense avoir appris beaucoup. Mais l'essentiel, c'est de prendre tous ceux qui étaient sur les sites de regroupement en compte.

Si vous êtes encore sur le carreau, c'est que vous n'avez pas les compétences requises comme tous ces éléments issus des Fafn, insérés à la Douane, aux Eaux et forêt et autres régies...

Certes certains ont été insérés, mais ceux qui ne le sont pas, restent encore nombreux. D'autres sont en train de se faire démobiliser. Je pourrai faire des proposition. Si on leur demande de rentrer tous dans l'Armée, beaucoup vont abandonner. Parce que l'Armée n'est pas du tout facile.

Vous ne voulez pas devenir un grand chef comme Wattao, Chérif, Zakaria...

Je préfère servir à autre chose. Avec Gruman, j'ai perdu toute envie d'être militaire. J'ai tout perdu, des souvenirs de mes parents, mon existence, disons. Même en me donnant tout l'or du monde, je ne peux plus me retrouver. C'est regrettable. Trop d'injustice crée beaucoup de frustrations. Si j'avais les moyens, j'allais me faire justice. J'ai eu en face de moi des individus qui ont bafoué l'Armée. Ils n'avaient pas un comportement de militaire. C'est regrettable. J'ai été humilié. Je suis quand même un responsable, un chef de famille.

Il reste alors à craindre que Binaté livre d'autres secrets...

Non, quand on craint, on appelle. Il faut anticiper. Hélas, depuis l'année dernière, personne ne m'appelle. C'est clair qu'un individu dans ma situation peut devenir dangereux pour la société. J'ai tout perdu. Soyons clair, tout le monde me fuit, même des parents. Parce qu'on me taxe de pro-Gbagbo pour avoir simplement dit la vérité. Dieu merci, mon message est passé et le Chef de l’État a pris ses responsabilités. Mais, il doit aller plus loin en demandant des comptes à ce chef qui a dirigé le site de la Bae et qui a foutu le désordre. Quant à moi, je pense que je mérite d'être récompensé. Le Président Ouattara doit me recevoir et je dois être décoré. Plutôt que d'être méprisé.

Au lieu de livrer des informations à vos supérieurs, vous avez préféré la presse comme interlocutrice. N'a-t-on pas de raison de vous brimer ?

Mais j'ai mes raisons. Pourquoi les livrer à mes supérieurs ? Non, ils sont tous informés de ce qui se passait, de ce qui m'est arrivé. Mais personne n'est venu à mon secours. Si ce ne sont ma famille et des amis que je remercie au passage. Avec tout ce que j'ai dit, le Président qui est un homme juste et qui aime son pays, devrait me décorer.

Cette façon de faire de votre part, n'est-elle pas plus politique que militaire ?

Non, mes ennemis ont voulu tronquer l'histoire en disant que je supporte l'opposition. Non, pour l'heure, je ne fais pas de la politique. Peut être à l'avenir. Parce que la politique, c'est de l'art. Moi j'aime critiquer, dénoncer et dire la vérité. Mais l'entourage du Président de la République commet les mêmes erreurs que les précédents. Vous savez, un bon politicien, c'est celui qui écoute beaucoup et qui analyse. Dans le cas contraire, c'est un homme dangereux.

Voulez-vous dire que Ouattara n'écoute pas alors ?

Non. Moi, je suis un partisan du Président Ouattara. J'ai participé à toutes les marches et autres manifestions avec feu Djéni Kobena. Et, j'ai effectué beaucoup de missions. Depuis 1994, je suis là. Avant même la création du Rdr, j'étais au domicile du Président Ouattara. Donc, personne ne peut dire que je suis contre lui. Et je dois prouver que je suis digne de confiance.

Regrettez-vous, aujourd'hui, d'avoir participé à la révolution, comme vous le dites?

Pas du tout. Je pense que notre lutte a porté. Et si j'ai été nommé à un poste de responsabilité sur le site de la Bae, c'est par confiance. Et nous allons poursuivre le travail, soutenir l'appel de Daoukro, pour que le Président fasse son deuxième mandat. Et je sais que je serai récompensé par le Président Ouattara. J'ai foi en Dieu.

Vous dites avoir foi en Dieu. Mais vous semblez ne pas pardonner ce qui vous est arrivé à la Bae...

Franchement, la Bae, je pourrais écrire un livre là-dessus. Au départ, de 2011 à 2012, sous le commandant Coulibaly Ousmane dit Ben Laden, tout allait bien. Il était bon et à l'écoute de ses collaborateurs. Il orientait ma section, mes collaborateurs et moi. Mais avec l'avènement de Gruman, tous nos espoirs ont été dissipés. Nous étions nombreux à avoir beaucoup d'estime et admiration pour lui, malheureusement, il nous a tous rejetés. Mais il saura un jour qu'il a été induit en erreur par un certain lieutenant N'Golo.

Comment ça ?

Ce dernier fait partie de ceux qui ont trompé le commandant Gruman. Sur ses conseils, des anciens éléments ont connu des frustrations dans le camp. Même parmi nous qui sommes venus du nord.

N'est-ce pas un faux procès ?

Non, c'est bien le lieutenant de N'Golo qui a trompé le commandant Gruman.

Ce langage d'amertume est-il tenu par d'autres ex-combattants ?

Je parle de moi, de ce que j'ai vécu, de ce que j'ai subi. Une chose est sûre, ayant officié au casernement, je reçois beaucoup d'appels de camarades et autres ex-collaborateurs. Le Président a eu raison de faire libérer les sites de regroupement. Notamment celui de la Bae, devenu un lieu de prostitution, de business de trafic d'armes, de munitions, de drogue et de règlements de comptes.

Interview réalisée par Madeleine TANOU

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Madeleine Tanou
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