Justice ivoirienne, Cpi, réconciliation, gestion de Ouattara

Alioune Tine (Amnesty international): «La Côte d'Ivoire doit absolument coopérer avec la Cpi»

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alioune-tine-amnesty-international-la-cote-d-ivoire-doit-absolument-cooperer-avec-la-cpi (Photo d'archives)
Politique

Le Pr Alioune Tine est l'actuel directeur exécutif du bureau régional d'Amnesty international, qui couvre l'Afrique de l'Ouest et du Centre.

De passage à Abidjan, dans le cadre du lancement du rapport 2015 de la section ivoirienne de son organisation, il nous a accordé cette interview dans laquelle l'activiste des droits humains, sans faux fuyant, fait le grand déballage.

Vous venez de participer à la publication du rapport 2015 d'Amnesty international section Côte d'Ivoire. Qu'est-ce qui explique votre présence à cette cérémonie ?

Je dois d’abord dire que nous sommes venus en Côte d'Ivoire parce que c'est un pays important de la sous-région. La Côte d’Ivoire représente 40 % des revenus dans la sous-région. C'est un pays qui se trouve dans une situation post-conflit qu'on pourrait dire de transition difficile. En effet, il faut reconnaître que la Côte d'Ivoire est confrontée à d'énormes défis à relever, surtout en matière de droits humains. Nous sommes ensuite venus parce que nous avons une section dans ce pays. Elle est d‘ailleurs l'une des plus vieilles d’Afrique de l'Ouest, même si elle a connu quelques difficultés. Elle se relève et travaille avec une bonne équipe dont nous nous réjouissons d'ailleurs du travail et de l'organisation impeccable du lancement du rapport 2015 de notre organisation. Nous sommes aussi venus pour renforcer la section, lui donner de la visibilité et surtout l’encourager. Car, il y a beaucoup de défis à relever en Côte d'Ivoire. L'un des tout premiers est surtout la situation des détenus et le problème des détentions préventives illégalement prolongées. Il y a des détenus en prison depuis très longtemps, des fois, plus de 4 ans, qui n'ont pas encore été jugés. Ils sont en détention préventive dans des conditions très difficiles. Nous estimons aujourd'hui qu’il faudra évaluer cette situation et trouver des solutions concrètes aux longues détentions préventives. Nous avons rencontré plusieurs autorités dont la ministre des Droits de l'homme et des libertés publiques, qui était d'ailleurs la présidente de la Commission nationale des droits de l'Homme de Côte d'Ivoire et qui est un magistrat très expérimenté. Nous lui avons parlé de ces questions et elle y a été très sensible.

Vous avez eu plusieurs audiences avec des officiels ivoiriens, quels résultats avez-vous obtenus ?

Nos interlocuteurs nous ont promis des résultats concrets. Une préoccupation fondamentale qui nous tient à cœur et que nous avons aussi exposée, c'est l'exercice des libertés fondamentales, notamment la liberté d'expression, d'opinion, de marcher. Pendant les 5 ans du pouvoir, c'est une seule marche qui a été autorisée. D'ailleurs, après cette marche, plusieurs personnes ont été arrêtées. Il me semble que c'est une préoccupation fondamentale. Il y a un bond économique très remarquable ici. Aujourd'hui, rien n'empêche le gouvernement de faire en sorte que tous les citoyens puissent exercer librement leurs droits. L'exercice des libertés fondamentales permettant à tous les Ivoiriens de s'exprimer librement peut être, de mon point de vue, une opportunité pour renforcer la paix en Côte d'Ivoire pour que les Ivoiriens se parlent et qu'ils se réconcilient. Il faut aussi que tous ceux qui ont été accusés ou soupçonnés de crimes graves, de tueries, de crimes contre l'humanité, puissent aussi rendre compte dans toutes les obédiences, tous les camps, toutes les sensibilités politiques confondues. Cela, nous le devons à toutes les victimes ivoiriennes de tous les bords. Cela est extrêmement important parce que c'est quand la justice est exercée de façon indépendante, avec des normes de procès équitables, qu'on crée les conditions objectives et subjectives d'une véritable réconciliation, et même plus tard, de ce qu'on peut appeler le pardon. Cela demande beaucoup de courage de la part du gouvernement ivoirien et une volonté énorme politique.

Cette volonté est-elle une réalité ?

Pour le moment, nous n'apprécions pas. Ce que nous voulons, c'est d'aider à avancer. C'est un dialogue pour avancer dans la protection des droits humains en Côte d'Ivoire. Là, c'est une recommandation très forte d'Amnesty international. Nous savons que c'est l'une des conditions pour permettre la réconciliation de façon profonde entre tous les Ivoiriens de tous les bords.

Dans son rapport 2012, Amnesty international a dépeint une justice des vainqueurs en Côte d'Ivoire. Elle est revenue à la charge avec le rapport 2013 sur la situation à Nahibly et Duékoué. Votre appréciation a-t-elle changé ?

La justice évolue de façon timide.

Vous avez tendance à tirer à boulets rouge sur le régime. Pourtant, il y a des acquis en matière de droits de l'Homme...

C'est vrai, nous ne les nions pas. Nous constatons, effectivement, les pas positifs faits par le gouvernement ivoirien pour renforcer les droits humains. L'abolition de la peine de mort, c'est extrêmement important parce que cela fait partie des principaux termes de campagne d'Amnesty international. Nous nous réjouissons également qu'une loi de protection des défenseurs des droits humains ait été adoptée. Nous estimons que c'est quelque chose de très positif. Positif aussi qu'après les élections, et à ce moment précis, le gouvernement a trouvé nécessaire de créer un ministère des Droits de l'homme. De mon point de vue, c'est une façon de dire que c'est devenu un impératif, une nécessité parce qu'il y a des défis. Donc, nous espérons que ce n'est pas une mesure simplement cosmétique, mais plutôt une mesure qui traduit une volonté des autorités à promouvoir véritablement et à protéger les droits humains en Côte d'Ivoire.

Vous êtes souvent accusés de parti pris avec des rapports à charge contre les régimes au pouvoir. Cela ne remet-il pas en cause votre crédibilité ?

On n'a jamais de parti pris. Amnesty international fait beaucoup de recherches sur le terrain, constate les violations dont les personnes de tous bords sont victimes, les documente de la façon la plus rigoureuse, les traite en respectant les normes juridiques rigoureux, et les publie. Et même quand on termine nos rapports comme celui sur la justice des vainqueurs, nous les partageons avec les gouvernements surtout s’ils y sont accusés. Toutes les remarques et les avis des gouvernements avant la publication sont intégrés dans nos rapports. C'est pour des raisons de transparence, et surtout d’équilibre. Nous faisons un travail dans le cadre d'un mandat extrêmement précis de promotion et de protection des droits humains. Il faut se rappeler que généralement quand les gens au pouvoir étaient dans l'opposition et quand ils ont été victimes de violations, Amnesty international a toujours été là pour dénoncer. De tout temps, ce sont les mêmes griefs qui sont portés contre Amnesty et les organisations indépendantes de défense des droits de l'homme. Concrètement, il faut que les opposants aient la possibilité d’exercer toutes les libertés fondamentales. On a eu près d’une quinzaine d’élections sur le continent africain. Et pendant ces élections, nous avons remarqué toutes les difficultés que les opposants ont à s'exprimer, à manifester pacifiquement dans la rue dans des situations de transitions, d'élections et de crise. Avec l'adoption de lois anti-terroristes, des opposants et des dissidents, ont toutes les peines du monde pour s'exprimer. C'est, il me semble, céder beaucoup de terrain aux djihadistes radicaux qui sèment la terreur, l'insécurité et l'instabilité. Plus nous exerçons les libertés, plus nous leur montrons que nous n'avons pas peur et que nous résistons. Cette résistance doit être globale. Pas seulement celle du gouvernement à travers des lois liberticides. Les lois anti-terroristes, anti-djihadistes ne doivent pas être au détriment des libertés fondamentales du citoyen, des droits fondamentaux des personnes.

On vous reproche beaucoup, vous, de vous taire sur les violations des droits par les régimes ivoirien et sénégalais où vous avez des amis comme Alassane Ouattara et Macky Sall au pouvoir. Qu'en dites-vous ?

Non, il ne faut pas le penser. On ne protège personne. Moi, j'étais le président de la Raddho pendant presque 15 ans. J'avais un mandat et la Raddho a ses statuts. Après autant d’années, il fallait faire l'alternance. Des gens sont même venus plusieurs fois me dire : « Alioune, est ce que vous êtes un président à vie?» J'ai dit non. Maintenant, j'ai passé le flambeau aux jeunes générations qui doivent s'affirmer. Moi, je ne suis plus président de la Raddho et je ne fonctionne plus comme à la Raddho. Je suis à Amnesty International avec des règles de procédure et un leadership collectif. Ici, en Côte d'Ivoire, le leadership doit être affirmé par la section ivoirienne. Et, nous l’appuyons. Nous n'avons pas à inhiber le leadership qui émerge. Mais, à l'encadrer. C'est ce travail que nous faisons maintenant au plan africain. Zidane, il a été quand même joueur. Il marquait des buts. Mais, maintenant, il est encadreur. Il faut avoir aussi cette image à l'esprit. Il faut permettre l'émergence d'un nouveau leadership en Afrique. Quand même je suis vieux maintenant. Sinon, depuis 2000, on a été très impliqué dans la plupart des alternances en Afrique.

N'etes-vous pas gêné, en réalité, par les violations des droits humains sous les régimes de vos amis ?

Parlant d'amis, Laurent Gbagbo était mon ami. C'est un homme d'une intelligence extraordinaire. Il est ouvert. Il n'est pas xénophobe. C'est cela son tort et c'est ce que je lui reproche, c’est d’avoir laissé en place l’Ivoirité dont il n’était pas le concepteur. Et, il l'a fait pour des raisons politiques. Quand cela a débouché sur des violations de droits de l'homme, ou le déni de démocratie, j'ai dénoncé. Moi, je suis un homme de Gauche. J’ai des convictions profondes en matière de démocratie, de bonne gouvernance et surtout de droits humains. Tout chef d’Etat, qu’il soit ami ou non, qui s’écarte de ces principes-là, qui renie ces valeurs-là, me trouve sur son chemin.Je reste un éternel militant des droits humains. Je lutte pour leur protection. Donc, ne vous en faites pas, mon militantisme et mon activisme demeurent intacts. Toute violation des droits humains sera dénoncée quel qu’en soit le responsable, je dis bien chef d’Etat ou pas.

Lors de la cérémonie de lancement du rapport 2015, vous avez été critiqué également pour n’avoir rien fait pour les pro-Gbagbo victimes de détentions illégales et arbitraires par le régime de votre ami Ouattara…

Vous savez les gens sont libres de critiquer, c’est-à-dire d’émettre un jugement. Et parlant de pro-Gbagbo, je dois vous dire que quand j’étais à la RADDHO, j'ai assisté par exemple Blé Goudé quand il était gardé au secret. Son Avocat est venu me voir et j'ai fait ce que j'ai pu pour mettre fin à cette situation. Tout cela pour vous dire que je n'ai pas renoncé à des convictions d'activistes engagé des droits humains. Maintenant les gens critiquent quand cela ne les arrangent pas. Au Sénégal, on disait aussi que Wade était mon ami mais cela ne m'a pas empêché de me dresser contre son 3ème mandat. Certains disent que Macky Sall est mon ami, pourtant je continue à critiquer la situation des droits humains.Je me suis même éloigné de lui.

Pour quelles raisons ?

Eh bien, que je sois auprès d'un président ou ailleurs, je lui dis toujours ce que je pense. Quand j'étais président du Comité sénégalais des droits de l'homme, la première des choses que j'ai faite, c'est d'aller voir tous les prisonniers, y compris Karim Wade. Karim m'a dit qu'il ne voulait pas me voir. Ç, vous ne le saviez pas. Je suis le premier à dire que le Sénégal doit respecter la décision de la Cour de justice de la Cedeao et l'avis du comité des Nations Unies contre la détention arbitraire. Donc, tout cela, c'est dans le rapport d'Amesty International. C'est la section sénégalaise qui s'en occupe. Moi, je suis le patron de la région. Si je n'étais pas d'accord avec l'avis de la section, ce ne serait pas mentionné dans le rapport d'Amnesty. Ce n'est pas comme la Raddho. Sur les questions de droits de l'homme, je peux me tromper sur les avis, mais je ne triche pas.

Le procès de l'ex-président Laurent Gbagbo s'est ouvert à la Haye en janvier dernier. Vous qui réclamiez son départ du pouvoir après les élections de 2010, comment vous sentez-vous en le voyant à la barre de la Cour pénale internationale (Cpi) aujourd'hui?

Ce qui est intéressant, ce n'est pas d'avoir des états d'âme. C'est de dire pourquoi les Africains, aujourd'hui, n'ont pas de souveraineté judiciaire leur permettant d'adresser les crimes qu'on reproche à quelqu'un comme Gbagbo ou à quelqu'un comme Hissein Habré. En tant qu'Africains, je pense qu'il nous faut renforcer ce que j'appelle notre souveraineté judiciaire par des institutions soit nationales, soit régionales, pour mieux combattre l'impunité. En tant qu'Africain - je ne parle même pas en tant qu'activiste d'Amnesty - chaque fois que je vois des Africains devant la Cpi, je me dis que c'est une cessation de souveraineté, que nous n'avons pas encore cette indépendance dans le domaine des droits humains. Ça, c'est ma première remarque. Je regrette que nous n'ayons pas encore cette souveraineté qui nous permette d'assumer, en tant qu'Africains, de juger les auteurs de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité ou de génocide. Je pense que je m'étais exprimé ainsi à l'époque. Donc, si les gens ne veulent pas envoyer des Africains à la Cpi, quelle est l'alternative ? Il me semble que c'est la chose la plus importante. Et c'est sur cette alternative que les Africains doivent travailler. Je pense que l'Afrique doit renforcer la Cpi parce que l'Afrique a fait partie des pays, des Etats qui ont surtout adopté la Cpi. Pratiquement une trentaine de pays africains ont signé et ratifié les dispositions de la Cpi. C'est important que l'Afrique se réapproprie cette institution juridique.

Comment appréhendez-vous le plan de retrait de la Cpi adopté par les chefs d'Etat africains au dernier sommet de l'Union africaine ?

Les Africains qui envoient d'autres Africains là-bas, à La Haye, c'est parce qu'ils ne se sont pas donné les moyens d'intégrer dans leurs législations nationales, les dispositions pertinentes de la Cpi. La plupart des Africains qu'on envoie à la Cpi, ce sont les Etats africains eux-mêmes qui ont saisi cette institution pour juger leurs frères. Donc, il faut que les Africains soient cohérents. La solution, ce n'est pas la résolution de sortie de la Cpi proposée à l'Union Africaine. La solution pour les Africains, c'est de renforcer la Cpi, d'une part, et d'autre part, de trouver les moyens en terre africaine pour des juridictions qui peuvent vraiment adresser les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité et de génocide. Les controverses par rapport à Gbagbo à la Cpi sont le prolongement sur le plan judiciaire, des débats politiques que nous avons. Bensouda, il faut la soutenir, la renforcer dans le travail qu'elle est en train de faire. Il ne faut pas affaiblir les Africains qui occupent de hauts postes au plan international. Ce travail-là peut être très ingrat. On ne peut vouloir une chose et son contraire. Partout, on veut voir des Africains candidats à de hauts postes sur la scène internationale. Mais, quand ça n'arrange pas, on commence à discréditer les institutions. Vraiment, si nous perdons ce combat qui consiste à défendre l'humanité en nous, ce serait une régression terrible par rapport à ces acquis depuis la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, c'est à travers ces attaques, que nous sentons que les institutions de droits de l'homme sont en danger. Il faut être vigilant.

A vous entendre, la procureure Bensouda n'est pas en faute...

Ce n'est pas Bensouda qui a envoyé Gbagbo et Blé Goudé à la Cpi, c'est l’État ivoirien.

C'est bien elle qui a émis les mandats de transfèrement…

C'est normal que des mandats soient émis. D'autres mandats ont également été émis. Il faut que ces mandats soient exécutés. Bon, le président a dit qu'il ne va plus amener d'Ivoirien à la Cpi. Ça nous trouble. S'il y a des gens qui sont accusés de crimes aussi graves, dont la compétence relève de la Cpi, il faudrait trouver d'autres alternatives pour que l'impunité ne règne pas. L'impunité est un cancer qui gangrène nos institutions. C'est un cancer qui détruit la paix, la sécurité. S’il n y a pas de Cpi quelle est l'alternative pour ne pas tomber dans l'impunité ? C'est ça la question. Ce que je dis, c'est qu'il faut lutter contre l'impunité de façon déterminée. Il faut avoir une volonté politique réelle. Ce n'est pas convenable qu'on accepte dans une société démocratique que l'impunité règne. Cà, vraiment, nous ne l’acceptons pas. Nous allons toujours dénoncer l'impunité d'où qu'elle vienne. Et c'est une responsabilité pour l'Afrique au moment où nous déclarons 2016, année des droits humains que la volonté soit là pour régler la question de l'impunité.

Que dites-vous au président Ouattara quand il dit ''Plus d'Ivoirien à la Cpi'' ?

Nous disons, pas d'Ivoirien à la Cpi, très bien, mais il faut respecter les institutions quand on y adhère. Il faut coopérer. La Côte d'Ivoire doit coopérer totalement comme tous les autres Etats-parties. La Côte d'Ivoire doit absolument coopérer, surtout pour combattre l'impunité.C'est une priorité absolue, un impératif catégorique que de coopérer pour lutter efficacement contre l'impunité en Afrique.

Quel est votre regard sur la justice ivoirienne ?

Que ce soit la justice ivoirienne, la justice sénégalaise, la justice de la Cedeao, puisque nous notons amèrement que des Etats membres ne respectent pas les décisions, de façon globale, de la Cour de justice de l'institution régionale, nous disons que le ventre mou des institutions démocratiques, c'est surtout les institutions judiciaires qui ne sont pas toujours des instituions indépendantes. Ce sont des institutions qui sont assujetties aux 4 volontés de l'Exécutif. L'indépendance de la justice est le chemin difficile, mais c'est le chemin impératif.

Qu'en est-il de la réconciliation nationale en Côte d'Ivoire ?

La réconciliation avance mais elle a besoin d'être approfondiepour réconcilier tous les Ivoiriens. Elle a besoin d'être approfondie par le respect des droits fondamentaux de tous les Ivoiriens, par une justice indépendante respectant les normes d'équité, par une bonne gouvernance, une gouvernance démocratique. Ce sont des critères difficiles, mais ce sont des critères qu'il faut suivre pour aller à ce que les dirigeants appellent l'émergence. Nous avons listé les défis de la Côte d'Ivoire et que nous avons porté aux autorités de la Côte d'Ivoire, qui nous ont bien reçus, bien écoutés. Il y a, par exemple, Guillaume Soro, le président de l'Assemblée nationale, qui nous a même chahutés. Nous avons soulevé et débattu avec lui toutes les questions que nous avons soulevées ici. Il nous a dit : « Est-ce qu'on peut critiquer Amnesty international ? ». J'ai répondu : « Justement ». Même les critiques que les Etats nous font, nous les mettons avec nos rapports et nous les publions en même temps. Tout cela, c'est pour faciliter le dialogue.

Avez-vous parlé avec Soro de la question des écoutes téléphoniques qui l'incriminent dans le coup d'Etat manqué du Gal Gilbert Diendéré ?

Nous avons évoqué le sujet lors de notre audience. C'est lui qui l'a abordé. Mais, je ne puis en dire davantage, car tant qu'on n'a pas établi de façon très claire la culpabilité de quelqu'un avec des moyens imparables, je pense qu'il faut considérer qu'il est innocent. Les informations que nous avons ici et là ne nous permettent pas d'avoir un avis clair sur cette affaire. Les deux Etats vont vers la solution.

Quelle est cette solution ?

Ce n'est pas à moi de dire comment ils y vont. C'est une question que je ne maîtrise pas totalement. Je ne peux pas donner mon avis sur une question dont je n'ai que des informations approximatives.

Revenons au procès Gbagbo-Blé Goudéà La Haye. Comment avez-vous vécu les premiers jours de ce procès tant attendu devant la Cpi ?

Quand un procès est en cours, nous ne portons pas de jugement. Nous attendons la fin. Nous ne voulons pas interférer en tant qu'Amnesty international. Toutefois, nous suivons avec beaucoup d’intérêt ce qui se passe, mais nous suivons aussi ce qui se passe au Sénégal avec le procès Hissein Habré. Le Sénégal s'est doté d'une loi de compétence judiciaire universelle qui donne la possibilité à un Etat africain, avec des chambres judiciaires extraordinaires, de juger un chef d’État.

Est-ce la voie, pour vous, pour ne plus transférer de citoyens ivoiriens à la Haye ?

Ce n'est pas la Côte d'Ivoire qui devrait s'inspirer du modèle sénégalais. Mais, la plupart des pays africains. Et nous disons que c'est cela l'alternative, parce que la Cpi dispose de ce qu'on appelle le principe de complémentarité, de subsidiarité. Cela veut dire que la Cpi n'est compétente que quand les pays n'ont pas la possibilité de juger les crimes graves ou quand il n'y a aucune volonté politique réelle de juger ces crimes, ou pour faire des mascarades de procès, des procès qui ne sont jugés de manière équitable. Se doter d'une souveraineté judiciaire et combattre l'impunité en terre africaine, c'est cela qui va finir par renforcer les institutions démocratiques en Afrique. Notre ventre mou, notre talon d’Achille, ce sont nos institutions judiciaires.

Blaise Compaoré, objet d'un mandat d'arrêt dans son pays, au Burkina Faso, vient d'acquérir la nationalité ivoirienne. Quelle commentaire faites-vous de cette naturalistion ?

Je vais vous donner un sentiment personnel. Je suis véritablement pour un passeport ouest-africain, pour qu'on soit vraiment des Ouest-africains. Quand je viens en Côte d'Ivoire, je ne me sens pas étranger. Je mange mon atiéké, et mon Gouagouassou. Je suis heureux de manger avec mes amis Ivoiriens dans les maquis, de discuter avec eux dans l'humour des Ivoiriens. Je ne sais pas si vous en êtes, mais il y a un 'humour ivoirien qui fait florès pas seulement au Sénégal où on l'adore, mais partout en Afrique. On l'adore sur toute l'Afrique. Par contre, ce qui est inadmissible, c'est de se réfugier derrière la nationalité pour se soustraire à la justice. Ça, c'est inacceptable. La justice a une notion pédagogique. Ce sont les chefs d’État, les leaders au premier chef, qui doivent donner cette pédagogie pour l'avenir. Si j'étais Blaise Compaoré, je me serais présenté pour dire à la justice Burkinabé, je suis là. Si je suis coupable, il n'y a pas de problème, que la justice s'applique à moi. Si je ne suis pas coupable, je vais me défendre. Il me semble que c'est cette Afrique qu'on veut. Une Afrique avec la fin de l'impunité, où quelqu'un ne se soustrait pas à la justice sous le prétexte de nationalité. Le fait de prendre la nationalité ivoirienne, sénégalaise, malienne ou autre, cela ne me gêne pas. Ce qui me gêne, c'est de prendre une nationalité pour échapper à la justice.

Réalisée par TRAORE Tié

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