Tiken Jah Fakoly : « Je souhaite que Bédié, Ouattara et Gbagbo se retirent... »

Politique
Publié le Source : L'inter
tiken-jah-fakoly-je-souhaite-que-bedie-ouattara-et-gbagbo-se-retirent « Je suis opposé à un 3e mandat au Sénégal, en Côte d'Ivoire, en Guinée-Conakry », précise la star de reggae.

Le reggaeman ivoirien Tiken Jah Fakoly était l'invité, dimanche 29 décembre 2019, de l'émission « Grand jury », spécial fin d'année, de la radio Rfm Sénégal 94.0. Lors d'un entretien téléphonique avec le confrère Babacar Fall, l'auteur compositeur de « Ouvrez les frontières » a donné son avis sur la situation socio-politique qui prévaut en Côte d'Ivoire avec l'affaire « Guillaume Soro » et un éventuel 3e mandat du président Alassane Ouattara.

Il est beaucoup question de la Côte d'Ivoire en cette fin d'année 2019, une petite tension politique. Il s'agit du mandat d’arrêt émis contre Guillaume Soro, l'un des adversaires du pouvoir Ouattara. Quel est votre commentaire à cette procédure judiciaire enclenchée contre l'opposant Guillaume Soro ?

Je pense que franchement ce n’était pas du tout le moment parce que les Ivoiriens sont fatigués. Tout le monde se préparait à attendre les élections et puis il y a cette histoire qui nous est tombée là-dessus. Du coup, ça met une tension. Je pense que la Côte d’Ivoire n'en avait pas besoin à un an des élections. Je ne suis pas un politicien, je suis un artiste et j'observe comme tout le monde. Et tout ce que je peux dire, c'est que les Ivoiriens sont fatigués. On veut la paix en Côte d'Ivoire. On veut aller aux élections. On veut plutôt que les candidats nous proposent des programmes. C'est à cela qu'on s'attendait et puis voilà, on a appris cette nouvelle. On a écouté les audios, on a vu des photos. Si ce ne sont que...les armes retrouvées, on sait que très souvent les politiciens ont cette technique : ils savent mettre les armes puis dire que ça été retrouvé. Mais l'audio a choqué beaucoup d'Ivoiriens parce qu'ils ne veulent plus retomber dans la situation de 2011.

 

(…) Vous avez des doutes sur l'authenticité de ce fameux enregistrement audio ?

 

Moi, je ne veux pas juger ces enregistrements. J'ai écouté et je pense que même si c'est de 2017, ça peut être grave quand même parce qu'en ce moment, Guillaume Soro était président de l'Assemblée nationale en Côte d'Ivoire. Ce que je peux dire simplement, c'est que les Ivoiriens n'ont plus besoin de cela. Il ne faut plus qu'on retombe dans ça. Nous devons absolument penser aux 3000 morts. Vous savez, pendant la crise post-électorale, il y a 3000 de nos compatriotes qui ont été assassinés, enfin, qui ont été tués. Nous devons tout faire aujourd'hui pour que la Côte d'Ivoire ne retombe pas dans ça. Parce que chaque fois qu'il y a des tensions, ça repousse les investisseurs, chaque fois qu'il y a des problèmes, ça met le pays en retard. Tous les hommes politiques en Côte d'Ivoire doivent plutôt commencer à rédiger leur programme, penser aux propositions qu'ils pourront faire au peuple plutôt que de rentrer dans autre chose parce que les Ivoiriens sont fatigués.

 

Tiken Jah Fakoly, il y a aussi le cas Alassane Ouattara qui n'a pas dit clairement s'il va se représenter ou pas. Quel est votre commentaire sur Alassane Ouattara. A son âge, s'il brigue un nouveau mandat, ça vous pose problème, à vous personnellement ?

 

Ça pose problème à toute la nouvelle génération. Ce qu'on souhaite aujourd'hui, c'est qu'il n'y ait plus de 3e mandat en Afrique parce que le 3e mandat bloque les nouvelles générations. C'est mon avis. Je ne souhaite pas du tout un 3e mandat d'Alassane Ouattara. Le problème qu'on a en Côte d’Ivoire, c'est qu'il y a une guerre au sommet entre des élites de différents partis politiques. Et ce n'est pas une guerre forcément pour l’intérêt du pays mais des guerres entre personnes. Et moi je souhaite, aujourd'hui, qu'Henri Konan Bédié se retire, qu’Alassane Ouattara se retire et que Gbagbo se retire définitivement, et que des élections libres et transparentes soient organisées. Qu'il y ait un débat télévisé, que les candidats nous disent ce qu'ils peuvent faire pour les Ivoiriens. Je ne souhaite pas du tout un 3e mandat d'Alassane Ouattara puisque je ne souhaite pas un 3e mandat en Guinée-Conakry, au Sénégal, au Mali. Ce que je souhaite pour la Côte d'Ivoire, c'est que ces trois leaders, qui sont d'ailleurs les protagonistes de la crise post-électorale de 2011 qui nous a coûté 3000 morts, se retirent. Ce serait une meilleure manière de rendre hommage aux 3000 personnes qui ont été tuées.

 

Vous parlez de la guerre en Côte d'Ivoire. C'est le grand paradoxe dans votre pays, économiquement fort mais, en politique, toujours des problèmes souvent source de gros soucis dans la cohésion nationale…

 

Oui, parce que le problème qu'on a en Cote d'Ivoire, c'est que les gens veulent être président, ils veulent le pouvoir mais vous entendez souvent : « ceux-là ont gouverné, c'est notre tour. C'est à nous de gouverner maintenant etc. ». Mais vous n'entendrez pas : « moi, je peux faire mieux qu'Alassane Ouattara. Je peux faire mieux que telle personne. Voilà mon plan, voilà ce que je veux apporter aux Ivoiriens plus que telle ou telle personne ». Vous avez des gens comme Henri Konan Bédié...dans un pays normal, un monsieur comme Henri Konan Bédié, ne devait plus parler dans la politique ivoirienne parce que son temps est passé. Alassane Ouattara aussi a pris de l'âge. Lui aussi, son temps est passé. Je l'ai dit, la dernière fois, Laurent Gbagbo, quand on voit les images de sa sortie de prison, on peut dire aussi que son temps est passé. La meilleure manière de rendre hommage aux 3000 morts, c'est que ces trois-là se retirent. Et c'est ce que j'ai proposé. Mais malheureusement, nous n'avons pas de société civile en Côte d'Ivoire, comme au Mali, au Sénégal ou en Guinée. Il n'y a pas de société civile en Côte d'Ivoire. Donc voilà, tout le monde observe.

 

Dans ces pays-là, le Sénégal, la Guinée, la polémique sur les mandats présidentiels est là malgré la présence d'une société civile…

 

Oui, mais la société civile, se bat. Vous voyez la force de la société civile en Guinée. Au Sénégal, on sait qu'il y a le mouvement « y en a marre » qui ne voudra jamais qu'il y ait un 3e mandat. Mais en Côte d'Ivoire, il n'y a pas de société civile, et puis il faut dire que l'opposition ivoirienne, pendant presque neuf (9) ans, n'a pas mené de combat. L'opposition ivoirienne a mené un seul combat : celui de libérer Gbagbo. Ils se sont tous mis dans ce combat-là et ils ont mis la libération de Laurent Gbagbo au dessus des intérêts de la Côte d'Ivoire. Et cela fait qu'aujourd'hui, il n'y a pas de lutte pour les intérêts des Ivoiriens. Et moi, je n'ai jamais vu des opposants dénoncer les maux de la société ivoirienne. Je n'ai jamais vu l'opposition ivoirienne mener un combat en disant que les Ivoiriens sont mal soignés, mal logés.

 

L'opposition ivoirienne est passive. Vous évoquez l'absence d'une société civile digne de ce nom dans votre pays, mais il y a Tiken Jah Fakoly, il y a Alpha Blondy, où êtes-vous ?

 

Je fais ce que je peux. Malgré le fait que je sois issu du nord de la Côte d'Ivoire, vous pouvez constater que durant les deux mandats d'Alassane Ouattara, j'ai dénoncé et les faits sont sur internet. Seulement, les gens ont voulu que je participe au combat pour la libération de Laurent Gbagbo. Mais moi, j'ai combattu Laurent Gbagbo parce que je n'aimais pas sa manière de faire les choses. Donc, ce n'est pas parce qu'il est en prison aujourd'hui que je vais changer. J'étais pour qu'il soit libéré mais je n'ai pas participé à ce combat parce que je ne voulais pas faire le contraire de ce que j'ai dénoncé. L'artiste ne peut pas tout faire parce que les Ivoiriens disent souvent que les artistes ne dénoncent pas comme il faut. Mais nous ne sommes pas des partis d'opposition. Nous ne sommes pas des opposants. Nous sommes des artistes, notre rôle c'est d’éveiller les consciences, de réveiller les citoyens, leur dire : « réveillez-vous ! réclamez vos droits ! ». C'est ce que j'ai fait sous le règne d'Alassane Ouattara bien que je sois de la même région que lui. Si l'opposition avait fait son boulot, peut-être qu'aujourd'hui, les choses se passeraient autrement.

 

Il y a Alpha Blondy qui, ce vendredi soir (27 décembre 2019), a fait une vidéo pour appeler les Ivoiriens à ne pas retomber dans les mêmes travers comme lors des élections de 2010, les vieux démons de la guerre. Comment réagissez à cet appel lancé par Alpha Blondy ?

 

C'est bien qu'Alpha Blondy appelle les Ivoiriens à ne pas tomber dans les mêmes erreurs. C'est ce qu'il faut faire. Il faut que les Ivoiriens se mettent ensemble. Parce que le problème de nos pays africains, en général, c'est la division. C'est que vous voulez que les gens se mettent ensemble pour réclamer la bonne santé, la bonne éducation, du boulot pour les jeunes mais les populations ne sont pas ensemble, les populations sont divisées et chacun veut que l'homme de sa région devienne président, prenne le pouvoir. C'est ça la différence avec la Côte d'Ivoire et certains pays. C'est une bonne chose qu'Alpha Blondy appelle les Ivoiriens à ne plus retomber dans ça et c'est le même message que je vais faire passer. Je veux appeler les Ivoiriens à ne plus donner leurs poitrines pour les hommes politiques qui ne pensent qu'à leurs propres intérêts.

 

En Guinée, au Sénégal, pour vous, pas question qu'un président se représente. Celui du Sénégal aspire à vouloir se représenter à la présidentielle ?        

 

Pas question ! Partout où il sera question de 3e mandat, nous allons nous battre pour barrer la route avec la société civile de ces pays-là parce que nous pensons que dans le processus démocratique actuel de l'Afrique, les troisièmes mandats ne sont pas bons. Il faut que les régimes changent parce qu'il y a des gens qui sont capables de sortir ce continent de sa situation mais qui sont cachés et qui ne veulent pas sortir la tête. Donc, s'il y a un président qui s'installe pendant longtemps, ça devient une dictature. Ce sont les mêmes gars qui sont au pouvoir et après les choses n'avancent pas. Donc, je suis opposé à un 3e mandat au Sénégal, en Côte d'Ivoire, en Guinée-Conakry. Et partout où il sera question de 3e mandat, je viendrai aider les peuples à barrer la route.

 

Vous demandez aux dirigeants africains de ne pas faire plus de deux mandats. Ailleurs, dans les grandes démocraties, les gens se présentent autant de fois qu'ils veulent ?

 

Parce que nous ne sommes pas au même niveau de démocratie que ceux-là. C'est-à-dire l'Allemagne par exemple est à un niveau assez important. C'est une vielle démocratie. Nous, nous sommes au début. On a vu des chefs d’État qui sont restés au pouvoir pendant trente-trois (33) ans, Houphouët-Boigny, pendant 33 ans, on a Blaise Compaoré qui est resté pendant plus de vingt-trois (23) ans. Pour notre jeune démocratie, ce n'est pas une bonne idée que les dirigeants s'installent pour longtemps. Parce que lorsqu'ils s'installent pendant longtemps, ça devient forcément une dictature.

 

Propos retranscrits par Venance KOKORA