Côte d'Ivoire

Pr Bamba Moriféré (Pdt du Rpci) à propos de l’annonce de la non-candidature d'Alassane Ouattara : « C’est un leurre, une diversion »

Politique
Publié le Source : L'inter
pr-bamba-morifere-pdt-du-rpci-a-propos-de-l-annonce-de-la-non-candidature-d-alassane-ouattara-c-est-un-leurre-une-diversion L'ex-ministre et chef de parti assure qu'il rentrera « très prochainement » en Côte d'Ivoire.

En Europe depuis plus de sept (7) mois, le professeur Bamba Moriféré, président du Rassemblement du peuple de Côte d'Ivoire (Rpci), est très remonté contre le régime du président Alassane Ouattara. Dans cette interview qu'il nous a accordée à Paris, le chef de parti se prononce sur les derniers développements de l'actualité politique nationale.

Cela fait plusieurs mois que vous êtes en Europe. Qu'est-ce qui explique ce long séjour hors du pays ?

Comme vous le savez, j’ai été l’objet d’une tentative d’enlèvement. A cette occasion, le régime a été jusqu’à réunir une plénière de la Cour de cassation, une juridiction totalement inféodée. Je vous informe que jusqu’à ce jour, aucun de mes avocats n’a reçu une quelconque décision émanant de cette Cour. Ils s’en sont d’ailleurs fait l’écho à l’époque. Par la suite, j’ai dû me rendre à l’étranger dans le cadre de mes activités internationales.

Vous êtes en exil ?

Pas du tout ! Sachez en tout état de cause qu’après plus d’un demi-siècle de combat pour la démocratie et la justice en Côte d'Ivoire, je ne peux me laisser intimider. D’ailleurs, n’eut été le combat héroïque que nous avons mené, de haute lutte, avec mes camarades, Laurent Gbagbo, Francis Wodié et Zadi Zaourou, notamment, pour obtenir le multipartisme le 30 avril 1990, ce régime hideux n’aurait jamais vu le jour. Rassurez-vous, je me prépare actuellement à regagner la Côte d’Ivoire.

Que dites-vous des accusations de tentative de déstabilisation visant l'ancien président de l'Assemblée nationale, Guillaume Soro, et certains de ses proches actuellement en détention ?

Même si je le déplore et le réprouve totalement, je n’en suis point surpris. Nous avons, dans le cadre de la Cdrp (Coalition pour la démocratie, la réconciliation et la paix), fait une déclaration de soutien à tous ceux qui ont été injustement arrêtés. Se sachant minoritaire, Monsieur Alassane Ouattara recourt à la terreur, à l’intimidation et aux faux coups d’état, dans l’objectif de confiscation du pouvoir d’État par la force. C’est dans ce cadre que toutes ces arrestations arbitraires sont opérées. Sachez par exemple que des dizaines de soldats croupissent en prison de manière arbitraire depuis longtemps. Aujourd’hui, notre pays est devenu à ses yeux le patrimoine de son clan familial, il s’agit donc de sa part, d’une véritable patrimonialisation de la Côte d'Ivoire, d’une véritable capture de l’État de Côte d'Ivoire avec toutes les conséquences qui en découlent.

Comment avez-vous reçu l'annonce du président Alassane Ouattara de ne pas briguer un troisième mandat et quel commentaire en faites-vous ?

C’est un leurre, une diversion et un non-événement. Tout d’abord, la Constitution ivoirienne du 1er août 2000, qui a fait l’objet d’un large consensus sur la question de la limitation des mandats à deux, l’empêche d’en briguer un troisième, puisque le principe de la continuité de la disposition qui la prévoit, est reprise dans la Constitution de 2016. Permettez-moi de revenir sur les conditions dans lesquelles cette constitution de novembre 2016 a été adoptée. Monsieur Alassane Ouattara a imposé sa Constitution de novembre 2016, soi-disant pour mettre les compteurs à zéro, c’est-à-dire, lui permettre de briguer un troisième mandat, en réalité, dans l’objectif de confiscation du pouvoir à vie, tout ceci, dans la perspective d’une patrimonialisation de l’Etat. Vous avez été témoin de la lutte que nous avons menée à l’époque, contre cette énième imposture. Aujourd’hui, si, pour des raisons qui lui sont propres et vu les difficultés qu’il entrevoit, il décide de changer de tactique, croyez-vous qu’on doive l’en féliciter ? Que non, il s’agit tout simplement d’un repli tactique, certainement dicté par ses maîtres, pour contourner la difficulté. Mais, c’est peine perdue, parce que les Ivoiriens ont compris son jeu. En effet, vous remarquerez que dans le même temps qu’il dit ne pas être candidat, dans un jeu de trompe-l’œil, il décide, de manière unilatérale, de modifier encore une fois la Constitution, sans consultation du peuple souverain, par un soi-disant Congrès, où siège un Sénat, dont il a pris le soin de désigner un tiers des membres, ce qui est en soi, anticonstitutionnel. Au nom de quoi, Monsieur Alassane Ouattara devrait s’octroyer le droit de modifier ainsi la Constitution, sous prétexte qu’il n’est plus candidat à un troisième mandat, ce qu’il n’avait même pas le droit de faire ? En effet, devant l’impossibilité de briguer, comme il en caressait le désir, un troisième mandat, il change de tactique et s’adonne à des manipulations en vue d’une confiscation du pouvoir. En somme, son objectif de confiscation du pouvoir demeure, il change simplement de tactique. C’est ainsi qu’il pense pouvoir éventuellement imposer un successeur qui sera son obligé, qui agira donc sous ses ordres, au cas où il ne pourra pas se présenter, puisque le film, croyez-moi, est loin d’être terminé.

La modification de la Constitution prévoit la nomination du vice-président comme changement majeur. Un avis spécifique ?

Alors même que sa Constitution de novembre 2016 prévoit que le président et le vice-président soient élus ensemble sur le même ticket. Ce qui ne l’a pas empêché de nommer Monsieur Duncan, Vice-président, à l’époque. C’est bien ce dont je viens de vous parler. Tout se passe comme si notre pays, la Côte d'Ivoire, était devenue une multinationale, avec Monsieur Alassane Ouattara comme Pdg, son successeur désigné, comme Directeur général, comme administrateurs, certains de ses amis, des hommes politiques étrangers, pour lesquels, la Côte d'Ivoire est devenue le lieu privilégié de villégiature. Vous avez d’ailleurs entendu le successeur désigné par Monsieur Alassane Ouattara, dire que ce dernier ne chômera pas, puisqu’il ne part pas. C’est d’ailleurs pour permettre à son successeur désigné de mener campagne en solitaire dans le nord du pays, sans concurrents, que des députés et élus du nord ont été emprisonnés de manière arbitraire, sous des prétextes fallacieux, ce, après le lâche assassinat du jeune Soro Kognon à Korhogo, assassinat, dont les commanditaires bien connus n’ont pas été inquiétés.

Avec le retrait d'Alassane Ouattara, comment voyez-vous les probables candidatures de Henri Konan Bédié et de Laurent Gbagbo ? Quid de votre propre candidature ?

Au regard de tout ce que je viens de vous dire, il paraît évident que les conditions d’élections démocratiques, justes, transparentes et consensuelles ne sont pas encore réunies. Les listes électorales qui devaient être actualisées annuellement ne l’ont pas été, la question d’une Cei véritablement indépendante et d’un code électoral consensuel reste posée…Il y a un préalable, celui de libérer notre pays de cette gestion prédatrice et mafieuse, pour créer les conditions idoines d’élections démocratiques, justes, transparentes et consensuelles, pour permettre à notre peuple, d’exercer sa pleine souveraineté.

Le chef de l’État a évoqué le transfert du pouvoir à une « jeune génération ». Quel commentaire en faites-vous ?

Trêve de plaisanterie. Quel âge avait Monsieur Alassane Ouattara en 2015, lorsqu’il était candidat à un 2e mandat, était-il d’une nouvelle génération à cette époque ? Par ailleurs, pourquoi a-t-il supprimé la limite d’âge de 75 ans, dans sa Constitution de novembre 2016, limite prévue de manière consensuelle par la Constitution du 1er août 2000 ? Vous voyez bien que tout cela manque de sérieux. C’est au peuple souverain de choisir qui il veut, quand il veut, c’est ce que veut dire démocratie et souveraineté du peuple.

Comment jugez- vous la candidature de Guillaume Soro ?

Je vous signale que s’agissant de Guillaume Soro, il a travaillé à nos côtés, lorsqu’il était secrétaire général de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (Fesci), organisation, à la création de laquelle nous avons participé, dans le cadre de notre lutte pour la démocratie et le multipartisme. Il a donc toute mon affection. Cela étant, toute candidature est pertinente et légitime, dès lors qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une Constitution adoptée démocratiquement par le peuple souverain et en connaissance de cause.

La présidentielle, c'est dans 7 mois. A quand exactement votre retour au pays ?

Très prochainement. Je souhaite que l’organisation des élections présidentielles ne soit plus un moment d’incertitude, d’angoisse et de terreur pour notre peuple. C’est pour cela qu’il est important que nous puissions nous rassembler et nous retrouver autour de la mère patrie pour parler d’une seule voix et dire définitivement non à la forfaiture et à l’imposture.

Réalisée à Paris par Blaise BONSIE

Blaise Bonsie
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