Côte d’Ivoire/ Retour de Laurent Gbagbo : La Côte d’Ivoire retient son souffle, ce que Ouattara doit faire

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cote-d-ivoire-retour-de-laurent-gbagbo-la-cote-d-ivoire-retient-son-souffle-ce-que-ouattara-doit-faire Faux pas interdit à l’arrivée de Laurent Gbagbo, le 17 juin 2021, pour l’image du pays et de ses dirigeants.
Politique

La Côte d’Ivoire retient son souffle face à la réaction du gouvernement, la sortie du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (Rhdp) et les menaces proférées par Issiaka Diaby, président des victimes de Côte d’Ivoire (Cvci), après l’annonce du retour de Laurent Gbagbo au pays.

Après 10 années d’exil carcéral à la Cour pénale internationale (Cpi), Laurent Gbagbo, l’ancien chef de l’État, devrait regagner la Côte d’Ivoire le jeudi 17 juin 2021, selon Dr Assoa Adou. Définitivement acquitté de crimes contre l'humanité dans la crise post-électorale qui aurait fait 3 000 morts, l’ancien président peut désormais revenir au pays « quand il le souhaite », avait déclaré le président Alassane Ouattara, le 7 avril 2021. Laurent Gbagbo se prépare donc à revenir dans son pays.

Va-t-il jouer un rôle d'opposant en tant que chef d’un parti politique ou alors va-t-il prendre une paisible retraite politique à Mama, son village natal, après avoir réunifié le Front populaire ivoirien (Fpi) qu’il a fondé ? L’homme n'a pas encore dévoilé toutes ses ambitions. Mais, déjà, son retour soulève une vive tension dans le pays, notamment entre les militants du Rhdp et ses farouches partisans. Alors que les fervents partisans de Laurent Gbagbo, qui rêvent en secret d’un destin à la Nelson Mandela, revenu en homme providentiel à la tête de l'Afrique du Sud après avoir été emprisonné de longues années, veulent un accueil populaire, avec sur la tête de leur leader, une couronne de laurier de triomphateur de la Cpi et du pouvoir d’Abidjan, des cadres du Rhdp opposent un refus catégorique. Le parti au pouvoir voit un pied de nez à l’endroit des victimes et de son régime…

Adama Bictogo, Directeur exécutif du Rhdp, fait un parallèle entre ce retour de Laurent Gbagbo et ceux d’Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié en 2003, sans tambours ni trompette, selon lui. Comme s’il voulait rendre la pièce de sa monnaie au Fpi, au pouvoir à l’époque, en référence à la loi du talion, il rappelle qu’on leur avait refusé en 2003, un accueil populaire de leurs deux leaders. La réaction des Gor (Gbagbo ou rien, Ndlr) a été immédiate et d’une rigueur inflexible. Pour Justin Koné Katian, porte-parole de Laurent Gbagbo, il est hors de question que Laurent Gbagbo revienne en Côte d’Ivoire en catimini. Au Fpi, les Gor crient à un nauséeux chantage. On le voit, cette invitation du président Alassane Ouattara à Laurent Gbagbo de rentrer en Côte d’Ivoire, et qui se veut conformer à la politique de réconciliation affichée par ce dernier, pourrait finir en eau de boudin. Pour de nombreux observateurs, avec ce retour de Gbagbo, la Côte d’Ivoire va enfin respirer avec ses deux poumons, relativement à la réconciliation…

Accueil triomphal, réplique fatale ?

Mais aujourd’hui, les conditionnalités édictées laissent à penser que c’est à contrecœur voire avec déplaisir que le chef l’État a dit que Gbagbo et Blé Goudé sont libres de rentrer « quand ils le souhaitent ». En dépit des paroles rassurantes d’Alassane Ouattara, l’issue de ce retour, dans les conditions voulues par ses partisans, semble encore incertaine. Peut-être que les démarches entreprises par Kouadio Konan Bertin dit KKKB, ministre de la Réconciliation et de la cohésion nationale parviendront à raisonner les uns et les autres. En tout état de cause, l’enjeu est de taille, dans un camp comme dans l’autre. Les positions des deux camps sont diamétralement opposées et la réconciliation nationale, que devrait engendrer ce retour de Laurent Gbagbo pourrait être mise à mal.

Selon Africa intelligence, le président Alassane Ouattara aurait demandé à Laurent Gbagbo de s’engager publiquement en faveur de la réconciliation et de rester à l’écart de la vie politique. Faute de quoi, la condamnation de 20 ans prononcée à son encontre dans l’affaire de la Bceao sera activée. Le gouvernement soutient que la date du 17 juin n’a pas été arrêtée de commun accord avec lui.

De son côté, Issiaka Diaby, président du Collectif des victimes en Côte d’Ivoire (Cvci), agitant les ressentiments des victimes de la crise post-électorale de 2010, veut faire goûter le « fiel » à Laurent Gbagbo et à ses militants, le 17 juin 2021, invitant ses partisans à envahir l’aéroport. « J’appelle les victimes à prendre d’assaut l’aéroport, pour dire non à un accueil triomphal à Laurent Gbagbo et exiger l’exécution de la décision de condamnation », a martelé Issiaka Diaby qui dit, par ailleurs, être à la recherche d’un avocat pour « faire incarcérer l’ancien chef de l’État ». Un télescopage à l’aéroport entre partisans de Laurent Gbagbo et les présumées victimes de la crise post-électorale ou des « infiltrés » pourrait donner lieu à de graves échauffourées.

Aujourd’hui, la peur monte dans les rangs de certaines populations abidjanaises. Cette peur, qui se répand, charrie les douloureux souvenirs de la crise post-électorale de 2010-2011. De nombreuses personnes, avons-nous appris, prévoient de quitter, momentanément, la capitale économique, pour se mettre à l’abri, dans la hantise de nouveaux affrontements entre les partisans des deux camps.

En tant que chef de famille de la nation ivoirienne, il revient à Alassane Ouattara de décrisper l'atmosphère. En tant que président de tous les Ivoiriens, il lui revient, ainsi qu’à son gouvernement, garant de l'ordre et de la sécurité publique, de prendre des dispositions sécuritaires appropriées pour encadrer ce retour de Laurent Gbagbo, afin d’éviter tout débordement. Ce retour de Laurent Gbagbo, qui se fera sous le regard des télévisions du monde entier, ne devrait pas renvoyer une triste image du pays et de ses dirigeants à la communauté internationale. Le chef de l’État ne devrait pas se dérober de ce qui est de son devoir de président de la République. Le retour de Laurent Gbagbo est d'autant plus souhaité par la quasi-totalité des Ivoiriens, parce que le rêve des uns et des autres est qu'il vienne consolider la paix sociale. Et le président Alassane Ouattara devrait saisir cette opportunité pour redorer son image, écornée à l’étranger par un « troisième mandat » controversé. En République démocratique du Congo (Rdc), sous le régime Joseph Kabila, Jean-Pierre Bemba, lui aussi acquitté par la Cpi, avait fait un retour triomphal dans son pays.

Armand B. DEPEYLA