Au sujet de son retour en Côte d'Ivoire, Blé Goudé lâche : « Je constate que tout le monde rentre sauf moi »

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au-sujet-de-son-retour-en-cote-d-ivoire-ble-goude-lache-je-constate-que-tout-le-monde-rentre-sauf-moi Charles Blé Goudé espère rentrer bientôt dans son pays.
Politique

Dans une interview accordée à Tv5 monde, l’ancien leader des jeunes patriotes, acquitté de crimes contre l'humanité par la Cour pénale internationale (Cpi), ne fait pas mystère de son ambition politique. Il se dit confiant quant à son retour en Côte d'Ivoire, après que l'ancien chef de l’État, Laurent Gbagbo, lui aussi, acquitté par la Cpi, a regagné le pays.

Vous êtes ancien ministre ivoirien, ancien leader des jeunes patriotes et actuellement président du Cojep. Tout comme Laurent Gbagbo, vous avez été accusé de crimes contre l’humanité par la Cpi après les violences post-électorales de 2010-2011 en Côte d’Ivoire. Le 31 mars dernier, vous avez été complètement acquitté. On va revenir sur votre actualité, mais d’abord, une réaction sur cette condamnation à vie de Guillaume Soro ?

Je voudrais dire d’abord : par principe, puisque je n’ai pas de principe à géométrie variable, je ne me réjouis jamais du malheur d’autrui. Seulement ce à quoi j’assiste, j’allais dire pour notre jeunesse, pour notre peuple, beaucoup de leçons de vie. Vraiment beaucoup de leçons de vie. C’est une vraie leçon de vie, ce à quoi nous assistons. Ce qui est vrai aujourd’hui n’est pas forcément vrai demain. Tout est dynamique. Toute réalité politique est une denrée périssable. C'est ce que j’avais envie de dire. J’ai beaucoup de pincement au cœur pour Guillaume que je connais bien. J’ai confiance en son équipe de défense qui certainement va se battre pour le sortir de là. C’est la justice et je ne voudrais pas faire plus de commentaire que cela.

Votre ancien co-accusé, Laurent Gbagbo est rentré jeudi dernier en Côte d’Ivoire. Vous êtes toujours dans l’attente de votre retour, faute de passeport. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

Je me sens bien, je me sens très bien. Et je me réjouis du retour du président Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire. Il le fallait. Ses partisans l’attendaient, beaucoup d’Ivoiriens l’attendaient pour que cela puisse contribuer au processus de paix en cours. Et moi, j’ai toujours dit à la Cpi quand j’étais sur le banc des accusés que le président Gbagbo n’avait pas sa place là. Qu’il ait regagné sa terre natale aussi en bonne santé comme ce que j’ai vu sur les images, je suis content. Il m’a appelé avant de prendre l’avion. Quand il est arrivé, il m’a aussi appelé pour me dire qu’il était bien arrivé. Je suis content qu’il soit arrivé.

Vous n’avez pas le sentiment d’avoir été lâché par votre mentor, lui qui a dû négocier seul, rentrer seul au pays alors que vous étiez ensemble à la Cpi, ensemble dans ce combat politique ?

Ça fait la 10e fois que je fais la prison pour mes convictions. Quand vous êtes en prison, quand votre co-accusé est maltraité et qu’on lui fait du mal, vous avez des raisons d’être triste. Mais quand il est libéré, qui plus est, il rentre chez lui auprès des siens, cela veut dire que votre tour arrivera aussi. Ce que la prison m’a appris, c’est la patience. Je suis patient et, dans tous les cas, ce n’est pas le président Gbagbo qui autorise que l’on rentre en Côte d’Ivoire. Il est rentré et cela est une assurance que, moi aussi, mon tour viendra. Et j’ai espoir.

Ça fait trois mois que vous êtes dans l’attente de votre passeport, est-ce que vous avez des retours. Où en est la procédure ?

Madame, j’ai tout payé. Il me fallait payer 105 euros (environ 69.000 f. cfa) pour les dossiers, le timbre. Ce qui a été fait. Il fallait payer 10 euros (environ 6.000 f. cfa) pour le rendez-vous que je n’ai jamais eu. J’ai même écrit une lettre recommandée à l’ambassadeur de la Côte d’Ivoire à La Haye qui est juste mon voisin, je n’ai jamais eu de retour. Et j’ai remis tous les documents à la Cpi le 6 avril (2021) et ils m’ont dit qu’ils sont en contact avec les autorités ivoiriennes. Mais cela dit, il faut être patient. Ce sont ceux qui refusent d’apprendre à grimper qui ont besoin d’une tempête pour espérer avoir une mangue. Je suis serein, j’ai confiance en les propos tenus par le président ivoirien qui a dit : Si M. Blé Goudé et M. Gbagbo souhaitent rentrer en Côte d’Ivoire, ils le peuvent. Il vient de le faire pour le président Gbagbo, j’attends simplement que mon tour arrive. Si cela traîne, les autorités ivoiriennes ont certainement une raison. Parce qu’il faut bien qu’il existe une raison, mais moi, je ne la connais pas. Seulement, je constate que tout le monde rentre sauf moi. J’attends et j’espère que mon tour viendra.

Vous avez bon espoir ?

C’est ça !

Charles Blé Goudé, même si vous ne rentrez pas demain, est-ce que vous ne craignez pas d’être arrêté à cause de cette condamnation pour 20 ans de prison pour actes de tortures, homicides volontaires et viols ?

Dois-je encore le répéter ? C’est tout cela qui sont les faits constitutifs de ce que l’on a appelé crimes contre l’humanité. Faits pour lesquels j’ai été acquitté deux fois. D’abord, le 15 janvier 2019 ; appel est fait par le procureur. Le 31 mars 2021, j’ai été totalement acquitté. Pour le reste, je m’en remets à ce qui se passera dans mon pays. Pour l’instant, je constate que d’autres personnes comme moi, qui étaient condamnées à 20 ans de prison, sont en Côte d’Ivoire et ne sont pas inquiétées. C’est pour la crise ivoirienne que je suis ici. Je ne suis pas en villégiature, je ne suis pas un fonctionnaire international qui a été affecté à La Haye. Je suis là pour mon soutien au président Laurent Gbagbo. Nous avons subi un procès conjoint. Nous avons été acquittés ensemble, nous avons fait la prison ensemble et tout le monde est rentré. Je ne pense pas que je sois une personnalité à part. Je fais partie de tous ceux qui ont été considérés comme des acteurs de la crise ivoirienne. Tout ce que vous venez de montrer comme image, c’est tout cela qu’on appelle la crise. Et quand nous disons devant les caméras du monde que nous voulons tourner la page, moi j’ai toujours voulu que cette logique entre notre pensée, notre parole et nos actes soit respectée. J’ai confiance en les propos du président Alassane Ouattara qui, malgré la condamnation du président Gbagbo à 20 ans, vient de le faire rentrer. Il l’avait promis et il l’a fait et je sais qu’il va le faire pour moi au nom de la réconciliation. Et je m’en remets à lui et j’ai confiance en lui.

2025, élection présidentielle en Côte d’Ivoire, vous y pensez ?

Nous sommes en 2021, madame. Et vous parlez même de mon passeport. Je pense que quand on a des convictions enfouies en nous, le temps n’est pas un problème. J’ai mon temps avec moi et je ne l’ai jamais caché. J’ai des ambitions pour mon pays, j’ai des projets pour mon pays. Mais mes ambitions politiques ne sont pas au-dessus de la vie des Ivoiriens, donc de mes concitoyens. Il faut, d’abord, rassembler le peuple de Côte d’Ivoire qui sort de crise. On ne peut pas hisser la Côte d’Ivoire au firmament de ce monde concurrentiel si nous sommes dans des conflits permanents. Je veux d’abord être un instrument de paix pour mon pays. Rassembler les Ivoiriens, participer à ce processus de paix avant que je ne parle d’ambition personnelle. Il ne s’agit pas de moi.

Vous n’avez pas le sentiment que le confit permanent est toujours là ?

Mais madame, le feu couve. Vous avez vu, à la veille de l’arrivée du président Gbagbo, M. Issiaka Diaby s’est exprimé. Ses propos sont, pour moi, révélateurs ; son attitude est révélatrice que le feu couve encore. Il y a encore des Ivoiriens qui ont la rancœur. Il y a lui (Issiaka Diaby : Ndlr) qui parle comme président des victimes, mais il y a d’autres victimes plus nombreuses certainement qui sont dans le silence. Mais tout cela mis ensemble, il y a encore des plaies qu’il faut panser. Il y a encore des peurs qu’il faut apaiser. La classe politique ivoirienne est beaucoup interpellée. On ne sort pas d’une crise comme on sort d’un dîner gala. Mais c’est notre responsabilité de rassembler notre peuple de nouveau. Arrêtons et cessons de faire plaisir à nos camps. Lançons un appel pour rassembler les Ivoiriens de nouveau. Moi, c’est cet instrument de paix que je veux être. Je ne veux pas être un chef de camp, ni un chef de clan. Je veux parler à la Côte d’Ivoire plurielle. Pendant que mes partisans vont être certainement en train de rire parce que j’ai été acquitté. Mais, il y en a d’autres qui ne sont pas contents. Donc, c’est tous ceux-là que j’envisage de diriger un jour. Et j’ai le devoir d’avoir un regard sur leur douleur. C’est pourquoi, je lance cet appel à toute la classe politique ivoirienne. Regardons la réalité ivoirienne dans les yeux. Ayons un discours de paix, posons des actes de paix et arrêtons de tenir des discours juste parce qu’on veut se faire applaudir.

Justement, Laurent Gbagbo a évoqué dès jeudi un retour en politique. Est-ce que vous avez le sentiment d’incarner cette nouvelle génération après 30 ans de Ouattara, Gbagbo, Bédié ?

Même si je dois parler de mon avenir politique, ne me comparez pas à Laurent Gbagbo. Quelle que soit la longueur des oreilles, elles n’arriveront jamais à la tête. Je connais ma place et je ne peux pas me comparer à Laurent Gbagbo. J’ai un avenir politique à construire dans lequel j’ai confiance et pour lequel j’ai pris beaucoup de risques. Toute ma jeunesse m’a été bouffée parce que je croyais en une Côte d’Ivoire qu’il fallait construire.

Vous soutiendrez le président Gbagbo s’il était prêt à se présenter en 2025 ?

Le président Gbagbo vient d’arriver en Côte d’Ivoire. Après cinq (5) ans passés à ses côtés, en prison, j’ai vu ce monsieur souffrir. Je l’ai vu me raconter ce qu’il a subi à Korhogo. Voyez-vous et je le répète encore, quand un père de famille revient de la chasse, il ne raconte pas à ses enfants ses frayeurs nocturnes. C’est pourquoi, nous nous taisons sur tout cela. Il faut le laisser se reposer, il faut le laisser, je veux dire prendre pied en Côte d’Ivoire, aller pleurer ses parents et essayer de se remettre à la disposition des Ivoiriens qui attendaient beaucoup de lui. Le reste, ça dépend de lui. Quand vous dites qu’il est revenu en politique, Laurent Gbagbo n’a jamais quitté la politique. Est-ce que je vais le soutenir en 2025 ? Nous sommes en 2021.

Si vous aviez un message à passer à vos compatriotes qui sont sur le chemin de la réconciliation, quel serait ce message ?

Il y a un temps pour se battre, il y a un temps pour parler de paix. La France et l’Allemagne ont réussi à passer du face-à-face au côte-à-côte. Ils sont, aujourd’hui, le pilier de l’économie de l’Union européenne. La Côte d’Ivoire peut aussi le réussir. Surtout je suis là, ici à Paris pour dire merci aux Ivoiriens, aux africains qui nous ont soutenu. Je leur donne rendez-vous samedi, ici, à Paris, pour mon message de paix. Je vous remercie.

Interview retranscrite par Venance AKA