Lutte contre le Covid 19

Pr. Serge Eholié (Service des maladies infectieuses - Chu de Treichville): «98 % des cas de coronavirus sont à Abidjan»

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pr-serge-eholie-service-des-maladies-infectieuses-chu-de-treichville-98-des-cas-de-coronavirus-sont-a-abidjan Pr Serge Eholié, chef du service des maladies infectieuses et tropicales - Chu de Treichville. (Ph: DR)
Santé

Comment faire passer les messages de sensibilisation ? Faut-il les adapter ? Comment des services de santé déjà vulnérables et des soignants en sous-effectif se préparent-ils à affronter l’épidémie ? Ces questions ont été abordées par le professeur Serge Eholié, chef du service des maladies infectieuses et tropicales au Chu de Treichville et président de la Société africaine de pathologies infectieuses, hier, jeudi 2 avril 2020 dans l'émission ''Priorité santé'' de Caroline Paré sur Rfi.

Pr. Serges Eholié, vous êtes chef du service des maladies infectieuses et tropicales au Chu de Treichville, quelles mesures ont été prises par les autorités sanitaires ivoiriennes, quelles stratégies pour limiter la transmission ?

Au niveau national, nous avons déjà pris des mesures de blocage de la propagation du virus en confinant la ville d'Abidjan. On considère que l'épicentre de la maladie est pour le moment Abidjan. En concentrant tous nos efforts sur Abidjan, sans oublier l'intérieur pour plus tard, on va éviter une propagation large de la maladie à Covid 19. Ça, c'est la première option qui est une option combinée, probablement une stratégie avancée de tester, d'isoler rapidement les cas pour freiner, voire supprimer la transmission du virus en vie communautaire. Pour le moment, on n'a pas une transmission intense mais cela ne saurait tarder. Donc, il faut déjà être pro actif et tout faire pour avoir cette stratégie de confinement associée à une stratégie de tester et d'isoler les cas confirmés et les cas contact.

Avez-vous les moyens matériels pour tester à grande échelle ?

J'ai dit que ça va venir. Les moyens matériels, il faut se les donner. Il faut d'abord augmenter le nombre de tests. Il faut augmenter aussi la capacité de laboratoires pouvant faire ces tests. Nous avons l'Institut Pasteur qui a une grande capacité. Comme on fait un maillage sanitaire avec une approche différente de ce qui se passe à Abidjan, il faudrait aussi utiliser les autres laboratoires qui existent sur Abidjan qui peuvent aussi faire la biologie moléculaire, des plateformes de l'infection à Vih, des hépatites doivent servir à faire les tests de biologie moléculaire.

En termes de connaissance de l’épidémie sur le territoire ivoirien, qu'est-ce que vous pouvez nous dire ? Si bien sûr Abidjan a été confinée, c'est parce que c'est là qu'on a relevé les premiers cas. Au niveau maintenant des autres régions, qu'est-ce qu'il en est, et même au niveau national ?

Je reprends pour dire que Abidjan est l'épicentre. Donc, la majorité des 98 % des cas sont à Abidjan. Et lorsqu'on vous parle des autres villes, il s'agit particulièrement de cas importés d'Abidjan. Il y a des patients qui sont partis d'Abidjan. Ils ne sont pas venus de l'extérieur de la Côte d'Ivoire avec le virus et qui sont partis après dans la ville où ils vivent régulièrement. Donc, on pense aujourd'hui qu'on a une transmission qui est encore sur Abidjan mais bien sûr on pourrait avoir des cas secondaires sur l'intérieur du pays. Et sur les 190 cas notifiés, la majorité se situe à Abidjan.

On parle d'une stratégie multiple : le dépistage, le confinement. Et en terme d'information et de sensibilisation des populations, sur quoi reposent les campagnes ?

Il y a plusieurs stratégies mais il faut les combiner. Il n'y a pas une qui marche mieux que l'autre. C'est ensemble qu'on va pouvoir bloquer la propagation de ce virus. Et une des stratégies est la mobilisation communautaire qui part d'une sensibilisation, d'une éducation et d'un changement des comportements de populations. J'insiste, à chaque fois que je prends la parole, pour faire comprendre qu'il faut démédicaliser le message aujourd'hui. Les communautés doivent s'approprier les messages du contrôle de la maladie, du diagnostic, dire à quelqu'un, leur entourage : «attention, si tu perds l'odorat, si tu tousses, va te faire tester». Parce qu'on oublie de dire que c'est un virus qui est venu de l'extérieur, qui est venu d'Asie, de l'Europe, et s'il y a contamination communautaire, ça devient un virus qui est en Côte d'Ivoire.

Est-ce que vous avez ce sentiment qu'il y a encore une partie de la population à convaincre ?

Oui, dans toutes les maladies épidémiques brutales pour lesquelles l'origine est considérée comme étant de l'extérieur, il faut rapidement convaincre les populations que c'est fini avec l'extérieur. C'est à l'intérieur qu'il faut maintenant prendre conscience et se battre. Et pour convaincre les populations, il faut avoir un message qui les touche et dont elles s'approprient. Si on ne fait pas ça, et qu'on reste dans ce message médical avec tout ce qu'on est en train de se dire, se battre sur les questions de molécules avec tout ce qu'on voit, ça ne va pas toucher la population. Je crois qu'il faut comprendre les besoins de la population et aller vers elle. Si on nous dit que la population ne croit pas, on doit faire notre autocritique en disant : avons-nous passé le bon message pour que la population y croie ?

Il est important de protéger les soignants. Alors, qu'est-ce que vous pouvez leur faire passer comme message pour qu'ils ne s'exposent pas aux risques de contamination ?

Ce que je peux dire aux soignants, il ne faut pas qu'ils interprètent cette maladie comme une maladie banale même si on sait que dans la majorité des cas on n'a pas de forme grave. Il n'y a pas de petits risques, il n'y a pas de risque zéro. Il faut insister pour être protégé et utiliser toutes les mesures barrières qui sont à notre disposition si elles ne le sont pas.

Propos retranscrits par Cyrille DJEDJED