Situation humanitaire

Avant de quitter la Côte d'Ivoire, la représentante du HCR fait des confidences

"J'ai pleuré"
04/01/2014
La représentante du HCR a partagé ses meilleurs et mauvais souvenirs durant sa mission en Côte d'Ivoire./Ph César D.M.
Avant son départ pour la Suisse où elle est appelée à servir, Ann Encontre, la représentante du Haut Commissariat des Réfugiés (HCR) en Côte d'Ivoire, s'est confiée à Linfodrome. Les actions du HCR, la situation humanitaire, le cas de Nahibly sont les sujets évoqués dans cette interview réalisée le lundi 23 décembre 2013.

Linfodrome: Quels sont vos sentiments au moment où vous êtes sur le point de quitter la Côte d’Ivoire ?

Mme Ann Encontre: Je suis triste d’une certaine façon, pour dire que j’ai vécu les plus beaux moments de ma vie, surtout professionnels, en Côte d’Ivoire. C’était un poste où, avec les partenaires et le gouvernement, le HCR a connu beaucoup de succès. Succès en terme de règlement des cas d’individus qui avaient besoin du mandat du HCR pour se réfugier, des personnes à risque d’être apatrides et des déplacés. Je suis venue en Côte d’Ivoire en 2011, deux ans et demi après, au moment où je suis sur le point de partir, nous avons aidé 225 mille personnes à regagner leurs foyers parmi les 300 mille personnes qui sont parties de la Côte d’Ivoire après la crise postélectorale. Cela a été possible grâce à la présence continue du gouvernement à nos côtés et de nos partenaires que sont ASAPSU, le système des Nations Unies, ONUCI, IOM, qui nous ont aidé à assister ces personnes. Nous pouvons être fiers de notre travail. Parce qu’il n’y a pas meilleur endroit que la maison, et quand les rapatriés ont regagné leur pays, ils étaient tous contents. Il faut ajouter à cela que nous avons aidé les personnes déplacées. À Abidjan, en mars 2012, tous les sites officiels des déplacés étaient fermés. A l’époque, avec le ministère des ex-combattants, nos partenaires du système des nations unies, les organisations internationales et nationales, nous ont aidés à régler la situation des personnes déplacées. Elles sont rentrées chez elles ou sont allées vivre chez des parents. À côté de cela, en octobre 2013, le gouvernement a ratifié les deux conventions sur l’apatridie. Ce qui nous a permis de travailler dans les normes internationales, de régler la situation des personnes à risque d’être apatrides et prévenir les cas d’apatridie. Pour moi, c’est un bilan positif, parce qu’il y a beaucoup de représentants du HCR qui n’ont pas vécu cela et qui n’ont pas connu de tels résultats.

Linfodrome: Aujourd’hui, quelle est la situation humanitaire en Côte d’Ivoire ?

Mme Ann Encontre: Déjà, quand on compare avec 2011, on note qu’il y a de l’ambiance et c’est bien. Il y a toujours des choses à améliorer, mais dans l’ensemble, je trouve que ça va.

Linfodrome: Beaucoup des réfugiés qui sont rentrés ont vu leurs biens détruits, ont connu des problèmes de terres, etc. Comment le HCR a essayé de régler ces cas ?

Mme Ann Encontre: Pour les personnes qui sont rentrées, nous avons essayé de les réinsérer ou les aider à se réinsérer dans le tissu social. Nous avons réalisé plusieurs projets et mené des activités de cohésion sociale, à l’ouest de Côte d’Ivoire surtout, et à Abidjan. Avec nos partenaires, nous avons travaillé à la reconstruction des écoles, des points d’eau, des maisons. L’année passée, nous avons construit plus de 3500 maisons, réhabilité certaines classes. Il y a des écoles totalement détruites que nous avons reconstruites. Dans certaines localités comme au quartier ‘’carrefour’’, nous avons ouvert des activités génératrices de revenus pour que les populations continuent de vivre de façon normale. Bien sûr, il y a beaucoup de besoins. Mais avec nos moyens limités, appuyés par le gouvernement et nos partenaires, nous avons répondu à certains besoins.

Linfodrome: Vous avez souhaité la fermeture du camp de Nabibly. Malheureusement, cela s‘est produit de façon brutale. Comment l’avez vécu ?

Mme Ann Encontre: En juillet 2012, lorsque j’ai reçu l’appel téléphonique m’informant que le camp a été incendié, cela nous a attristés. Mais, toute de suite, j’ai vu que la population autour s’est organisée avec le préfet, l’Onuci et nos partenaires sur le terrain, pour aider ces déplacés à regagner leurs villages. Nous avons, grâce au PAM, donné des vivres et non vivres (casseroles) pour leur retour au village. Avec nos partenaires, nous avons encadré ces personnes, cinq (5) mille à peu près, dans leurs zones de retour. Aujourd’hui, quand nous rendons visite à ces populations, c’est comme si elles n’étaient jamais parties de leur village. Nous voyons qu’elles sont ensemble, qu’elles vivent ensemble. C’était triste à l’époque, mais je pense qu’on a dépassé ce stade, la vie continue, les gens se sont intégrés et j’apprécie cela.

Linfodrome: Jusque-là les enquêtes concernant l’attaque du camp n’ont pas encore abouti. Quel message dans ce sens ?

Mme Ann Encontre: Quand la justice déclenche un processus, il faut la laisser aller jusqu’au bout. On ne peut pas faire de commentaire là-dessus parce que le dossier se trouve entre les mains de la justice. Le ministre de la Justice et toute son équipe se sont rendus compte de la situation et travaillent sur le dossier. De temps à autre, nous avons été informés de l’évolution de l’enquête et je crois qu’il faut laisser le temps à la justice d’aller jusqu’au bout et faire connaître les résultats des enquêtes.

Linfodrome: Quels sont les meilleurs et mauvais souvenirs que vous gardez de votre mission en Côte d’Ivoire ?

Mme Ann Encontre: Le meilleur souvenir, c’est lorsque nous avons appris officiellement de New York que le gouvernement avait ratifié les deux conventions sur l’apatridie. Voyez-vous, à chaque convoi qui venait de l’extérieur, du Togo du Liberia ou de la Guinée, nous étions confrontés à la situation de milliers d’enfants qui n’étaient pas enregistrés à l’état civil, qui n’avaient pas les moyens d’être enregistrés. Et ce sont des enfants d’Ivoiriens. Les 2/3 de chaque convoi étaient constitués d’enfants, des personnes qui risquaient d’être apatrides. Ces enfants qui sont nés dans les pays d’asile, quand ils reviennent au pays, ils n’ont pas les moyens pour prouver leur nationalité ivoirienne. C’était une déception pour nous. Ça, c’est en ce qui me concerne personnellement. Au niveau de toute l’équipe, l’arrivée du premier convoi du Liberia, en octobre 2011, fut un des meilleurs moments parce que nous venons de déclencher le rapatriement officiel des réfugiés. Depuis ce jour, je crois le 20 octobre 2011, toutes les semaines, nous avons reçu des convois de réfugiés, sauf en saisons de pluies où il était impossible de faire des traversées. Juste ces quelques uns, sinon Il y a beaucoup de souvenirs à ce niveau. Parfois, à chaque convoi, j’ai pleuré de joie parce c’était un plaisir de voir des personnes qui retournent chez elles. En ce qui concerne les mauvais souvenirs, c’est la destruction du camp de Nahibly. J’étais dans le camp une semaine avant qu’il ne soit détruit. Quand je suis retournée le lendemain de l’incendie du camp, j’avoue que c’était dur à supporter. De voir que les centres de santé, les écoles, les maisons, même si c’était des tentes, des maisons temporaires, ont été détruits, que les personnes qui y vivaient ont tout perdu. Et nous aussi, nos équipements. Certaines personnes ont perdu la vie. C’est mon plus mauvais souvenir.

Linfodrome: Vous avez fait de la situation des apatrides un combat personnel. Beaucoup de choses ont été dites sur la ratification par le gouvernement ivoirien des conventions sur l’apatridie. Que le HCR aurait corrompu legouvernement. Que répondez-vous ?

Mme Ann Encontre: Non ! Catégoriquement, je dis non. Nous n’avons rien payé. Nous avons deux sous accords avec le gouvernement et depuis 2007, nous avons commencé à travailler sur la question de l’apatridie parce que c’est bien connu en Côte d’Ivoire. Mais, comme je le disais tantôt, quand je reçois les convois qui rentrent du Ghana ou du Togo, la première chose que les mamans et les familles nous demandent, c’est de plaider pour que leurs enfants aillent à l’école. Et quand je suis confrontée à des situations où de nombreux enfants ne peuvent pas aller à l’école, ne peuvent pas recevoir une éducation, c’est quelque chose qui est difficile à supporter. Je me disais, puisque moi, en tant que mère, je voudrais que mon enfant ait une éducation, c’est la moindre des choses qu’on puisse faire pour ces enfants. Donc, je ne voulais pas chercher ailleurs. Ce sont des enfants qui tombent sous le mandat du HCR, les réfugiés, les rapatriés, et il y a certaines responsabilités. J’ai fait d’une priorité personnelle le fait de donner à ces enfants l’opportunité d’aller à l’école. Nous n’avons donc pas payé de l’argent au gouvernement. Le partenariat que nous avons avec les ministères des Affaires étrangères, de la Justice et des droits de l’homme, et le petit public est de travailler avec les populations affectées pour aider le gouvernement à faire les archives, et tout ce qu’il faut pour aider les personnes qui n’ont pas de nationalité à en avoir. C’est un droit de chaque être humain.

Linfodrome: Vous avez exercé pendant une période de réconciliation, quel est le message que vous adressez aux Ivoiriens dans ce sens ?

Mme Ann Encontre: Je dirai que même si le chemin est long, on peut arriver, pas à pas, à un stade où on peut vivre en paix, en sécurité, avec beaucoup de tolérance pour les différences entre nous. Je dis aux Ivoiriens, ça vaut la peine de le faire pour leur pays, c’est à eux de vivre ensemble et d’arranger les choses. Ainsi, tout le monde pourra bénéficier et profiter de ce beau pays, cette belle Côte d’Ivoire.

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César DJEDJE MEL

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  • SOURCE: Linfodrome

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