Insécurité: Tout sur les dégâts causés par les motos


27/05/2015
Une moto est entrée en collision avec un car de transport, hier au grand carrefour de Koumassi. Deux personnes ont été grièvement blessées (Ph:B.G.)
Les statistiques sont alarmantes. Le nombre de victimes liées aux accidents de motos tourne autour de plusieurs centaines de morts et de blessés par an. Comment en est-on arrivé à cette situation ? Quelques éléments de réponse dans notre enquête !

Nous sommes dimanche 03 mai 2015. Une colonne d'une dizaine de motos en provenance de Treichville, roule à vive allure sur le boulevard VGE. Les motocyclistes sont des jeunes dont l'âge varie de 15 à 22 ans. Parvenus au feu tricolore du grand carrefour de Koumassi, le spectacle auquel ils se livrent donne froid dans le dos. Ces motards mettent leurs engins en dérive, donnant l'impression d'en avoir perdu le contrôle. Ils font également du ''dribbling'', c'est-à-dire un effet de sautillement de la roue arrière lors de freinages ou de rétrogradages. Les guidons font des mouvements gauche-droite, signe d'un déséquilibre de la moto à cause de la grande vitesse. L'un des motards, qui fait figure de superman, a un pied posé sur la selle, une seule main sur le guidon, quand l'autre s'adonne à du ''wheeling''. Dans le jardon de la moto, le ''wheeling'', c'est le fait de rouler avec la roue avant en l'air, donc en roulant uniquement sur la roue arrière. Il s'agit-là d'une pratique dangereuse car une perte de contrôle peut être fatale, surtout pour des motards roulant sans casque, ni aucun vêtement de sécurité. Mais fort heureusement, aucun dégât n'a été enregistré. Tout se passe bien et ces jeunes poursuivent leur escapade en direction de Grand-Bassam. « Ce sont des excursionnistes qui vont à la plage. Tous les samedis et dimanches, c'est ce spectacle qu'ils livrent sur ce boulevard », explique Mohamed S., un vendeur de livres. Deux mois plutôt, aux environs de 20 heures, un accident s'est produit sur le boulevard de la Carena, peu avant le siège de l'Onuci. Une moto qui a emprunté la voie réservée aux autobus de la Sotra est littéralement entrée en collision avec une voiture. Le motocycliste est tuée sur le coup. Son engin a été broyé et réduit en épave, à cause de la violence du choc. Un autre fait, beaucoup plus récent, s'est produit le jeudi 21 mai 2015. Deux jeunes à moto ont tenté de violer le feu rouge au grand carrefour de Koumassi. Les conséquences ont été immédiates. La moto est entrée en collision avec un car de transport de 70 places. Les deux jeunes sont grièvement blessés. Il était 13 heures. Couchés sur le macadam, ils saignaient abondamment. Alertés, la police et les sapeurs-pompiers sont arrivés promptement pour procéder à l'évacuation des victimes.

Course poursuite

Un autre spectacle s'est passé sur le pont Général de Gaulle en janvier 2015. Ce jour-là, des agents de police sont positionnés en grande nombre à l'entrée du pont, dans le sens Plateau-Treichville. Sifflé pour un contrôle de routine, le motocycliste fait demi-tour. Une course-poursuite s'engage alors entre ce dernier et le policier. Mais le motard réussit à s'échapper. Et nous le voyons alerter un autre motocycliste qui voulait lui aussi emprunter le pont. Mais celui-ci poursuit sa route. Parvenu au niveau des policiers, il présente à ces derniers ses documents qui l'autorisent à rouler sur une moto. Et les agents des forces de l'ordre le laissent poursuivre sa route.

Ces situations, décrites plus haut, illustrent à quel point les motos sont devenues un danger permanent, tant à Abidjan que dans les villes de l'intérieur du pays. D'une part, il y a le mépris des règles de sécurité routière qui est à l'origine de nombreux accidents. Les chiffres fournis par l'Office de la sécurité routière donnent froid dans le dos(Lire l'interview). D'autre part, la prolifération des motos a fait naitre une nouvelle forme de banditisme. Selon un officier en poste à la préfecture de police d'Abidjan, le nombre d'actes d'agression commis par des individus à motos est préoccupant. Notre source explique que les bandits dissimulent très souvent leurs armes blanches ou à feu sous le siège des motos. « Plusieurs rapports de police font état d'individus roulant à motos et qui commettent de plus en plus de vols à l'arrachée, d'attaques de magasins dans plusieurs communes du district d'Abidjan. Des plaintes ont d'ailleurs été enregistrées dans des commissariats. Toutes les forces ont reçu des instructions de la part du préfet de police pour lancer la traque contre ces personnes », révèle-t-il, sans présenter de statistiques, avant d'ajouter : « Il est plus facile pour ces bandits de disparaître facilement à moto ». Sur la base de ces faits, les consignes du préfet de police d'Abidjan sont claires : Procéder au contrôle systématique des motos en circulation. Celles qui ne disposent pas de papiers sont immédiatement mises en fourrière. « Le bilan est satisfaisant depuis quelques temps. D'ailleurs, l’État perd de l'argent car la plupart de ces motos n'ont, ni carte d'assurance, ni patentes. Donc, nous voulons mettre de l'ordre dans tout ça », affirme l'officier de police. Au grand carrefour de Koumassi, nous échangeons avec Doumbia Djakaridja. Vendeur de motos d'occasion depuis 2009, il avoue que ses affaires ne marchent plus comme avant. « Les clients ne viennent plus nombreux car maintenant, la police exige que les motos aient leurs documents au complet avant de circuler. Par exemple, toutes les motos doivent avoir une vignette, une carte grise ainsi qu'une immatriculation. C'est difficile à obtenir parce que généralement, ces engins arrivent en vrac dans des conteneurs et sont dédouanés en gros », explique-t-il. Visiblement, la traque de la police porte ses fruits. Mais pour combien de temps ?

Ta Bi Tra, directeur à la formation à l'Office ivoirien de la sécurité routière(Oser) : « Nous dénombrons des centaines de victimes chaque année »

Partagez-vous le constat selon lequel, il y a de plus en plus d'accidents de moto dans le district d'Abidjan?

Oui, je partage ce constat. Mais il ne se limite pas seulement au district d'Abidjan. Nous l'avons fait à travers tout le pays. Le problème est aujourd'hui national. Effectivement, nous nous en rendons compte, et nous avons des statistiques qui sont assez édifiantes en la matière.

Que révèlent justement ces statistiques ?

Les ''deux roues'', comme on les appelle communément, sont engagées à une certaine typologie d'accidents. Ces accidents sont essentiellement de quatre ordres. Soit, un véhicule ordinaire de quatre roues ou plusieurs roues contre un ''deux roues'', soit, un ''deux roues'' contre un ''deux roues'' se percutent, ou bien un ''deux roues'' contre un piéton ou encore un ''deux roues'' seul. En 2013, véhicules contre ''deux roues'', il y a eu 569 accidents qui ont occasionné 75 tués et 272 blessés graves accompagnés de 439 blessés légers. Pour les ''deux roues'' contre les ''deux roues', il y a eu 72 accidents en 2013 avec 34 tués, 87 blessés et 37 blessés légers. Les ''deux roues'' contre les piétons, il y a eu 282 cas d'accidents qui ont engendré 24 tués, 159 blessés graves et 221 blessés légers. Et les ''deux roues'' seuls qui rentrent dans le décor ou dans un obstacle, il y a eu 38 accidents qui ont occasionné 22 tués, 12 blessés graves et 8 blessé légers. En 2014, la tendance est restée presque la même. Nous avons eu, pour les véhicules contre les ''deux roues'', 558 accidents, 96 tués, 331 blessés graves et 458 blessés légers. Les ''deux roues'' contre les ''deux roues'' ont entraîné 174 accidents avec 45 morts, 135 blessés graves et 133 blessés légers. Les ''deux roues'' contre les piétons ont donné 410 accidents avec 46 morts, 222 blessés graves et 342 blessés légers. Et les ''deux roues'' seuls, en 2014, ont occasionné 87 accidents avec 27 personnes tuées, 50 blessés graves et 35 blessés légers. Vous voyez l'ampleur de l'implication des roues dans l'insécurité routière en Côte d'Ivoire.

Quelles sont les causes réelles de ces accidents ?

Les causes sont essentiellement la non-maîtrise du véhicule. Parce que les ''deux roues'' ne se collisent pas comme ça. Ce sont des engins motorisés qui obéissent à une certaine loi. Il est dit que nul n'a le droit de conduire un engin s'il n'est pas titulaire du permis correspondant à la catégorie de l'engin qu'il conduit. C'est ainsi que les motocyclistes devraient avoir des permis de catégorie A. Le permis de catégorie A s'applique donc aux cyclomoteurs qui ont une cylindrée d'environ 125 centimètres cubes et au-delà. Mais force est de constater que tous ces conducteurs de ''deux roues'' n'ont pas de permis. Dans la région de Korhogo où nous avons fait la formation des moto-taxis principalement, nous avons constaté que sur 100 personnes que nous avons formées, il y avait seulement 10 qui avaient un permis de conduire. Les autres ne savaient rien du code de la route. C'est pour cela que les autorités de cette région nous avaient alerté pour qu'on aille faire la formation. Pour la route, il faut être passé dans une auto-école pour comprendre le langage du code de la route, mais si la route vous dit qu'on ne passe pas ici, ou bien qu'on ne fait pas un dépassement, ou encore il ne faut pas klaxonner, ou il est interdit de stationner ici, tout est inscrit sur des panneaux. Mais c'est un langage qu'on ne parle que dans une auto-école. Si vous n'avez pas fait l'auto-école, la route vous parle mais vous n'écoutez pas, et vous ne pouvez pas comprendre. Et c'est cela qui conduit souvent aux accidents.

Il ressort de nos investigations que la plupart de ces engins à ''deux roues'' ne possèdent pas de papiers. Ce qui veut dire que l'état mécanique de ces engins pose également des problèmes...

Naturellement ! S'ils n'ont pas de permis, ce n'est pas les papiers qu'ils vont avoir. A la faveur de la crise post-électorale, il y a eu beaucoup d'engins à deux roues sur le territoire national, à commencer par le Nord. Au départ, c'était un problème circonscrit au Nord. Mais aujourd'hui toute la Côte d'Ivoire est envahie par les ''deux roues''. Le problème de papiers se pose partout.

Dans une grande ville comme Abidjan, vous faites la sensibilisation mais on se rend compte que les moyens de répression ne suivent pas. Comment expliquez-vous cela ?

Vous avez raison. Force est de constater que les motocyclistes, pour la plupart, narguent même les forces de l'ordre. J'étais en tournée d'inspection des unités radars de l'Oser, en compagnie de mon directeur général, Dr Aka Désiré, lorsque nous avons été dépassés par une vingtaine de motos qui roulait sur la voie publique au détriment du code de la route. C'était au niveau du stade Félix Houphouët Boigny. Il y avait la police qui était en faction sur le pont de Gaulle et le Dg leur a demandé de dire à ces jeunes de déguerpir parce que c'est dangereux, là où ils sont. C'est pour vous dire que la répression doit suivre. Si on a sensibilisé, formé et informé, tant qu'il n'y a pas la répression, on ne pourra jamais arriver à l'objectif que nous sommes en train de poursuivre. Seule la répression peut arriver à bout de l'insécurité que constituent les engins à deux roues.

Dans tous les cas, on se rend compte que c'est un mal nécessaire d'autant plus que dans une ville comme Abidjan avec ses embouteillages, les motos devraient être une alternative...

Oui, nous ne condamnons pas la présence des ''deux roues''. Bien au contraire, les ''deux roues'' permettent de circuler plus facilement avec les embouteillages. C'est même recommandé d'avoir sa moto ou même son vélo. Le vélo serait encore plus écologique. Mais ce que nous déplorons, c'est le fait que l'utilisation de ces engins se fait au détriment de la loi.

Quelles sont les conditions, aujourd'hui, pour permettre aux motocyclistes de circuler en ville ?

La première condition, c'est la condition administrative, c'est-à-dire détenir le permis de conduire à partir de 125 centimètres cubes. Ensuite, il faut avoir le casque de protection pour la propre sécurité du motocycliste lui-même. Les usagers des deux roues font partie des usagers de la route. Donc ils ont le droit de savoir leurs limites. Ils doivent savoir jusqu'où ils peuvent aller. Ils ont droit, eux aussi, à la chaussée. Mais, ils ont l'impression qu'ils sont en marge, si bien qu'ils roulent souvent sur le trottoir ou sur la bande d'arrêt d'urgence.

Bertrand GUEU

Sauf autorisation de la rédaction ou partenariat pré-établi, la reprise des articles de linfodrome.com, même partielle, est strictement interdite. Tout contrevenant s’expose à des poursuites

Bertrand Gueu

|

  • SOURCE: L'inter

Videodrome