Interview / Incendies des casses, Code de l'artisanat

Recasement des ferrailleurs... Kalipha Doumbia, président national des ferrailleurs et casses, crache ses vérités

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interview-incendies-des-casses-code-de-l-artisanat-recasement-des-ferrailleurs-kalipha-doumbia-president-national-des-ferrailleurs-et-casses-crache-ses-verites Le président des ferrailleurs et casses de Côte d'Ivoire souhaite que l'Etat les associe aux décisions prises dans le cadre de leur secteur d'activité. (Photo : I.B.)
Société

Le président national de l'Association des ferrailleurs et casses et de Côte d’Ivoire (AFECACI), Kalipha Doumbia est convaincu que leur secteur d'activité contribue fortement à l'économie nationale. Dans cette interview, il présente l'organisation qui est mise en place pour le recasement des ferrailleurs.

Qu’est-ce que vous faites concrètement au sein de cette association ?

Quand on parle de ferrailleurs, c’est tous ceux qui touchent le métal, vendent les pièces de véhicules, de climatiseurs, d'ordinateurs, de chambres froides ou chaudes et les gros engins. Les zones industrielles se ravitaillent chez nous. Tout ceci compose la ferraille, y compris les mécaniciens. Lorsqu'on a fait les identifications, sans tenir compte des mécaniciens dans leur globalité, on était à 226 000 ferrailleurs et mécaniciens sur le District d’Abidjan en 2011.

Comment et à quel niveau contribuez-vous à l’économie nationale ?

Nous contribuons à l’économie nationale de manière informelle. C’est ce qui cause tout notre tort. On devrait avoir un Code artisanal qui réglemente notre secteur. Ce Code est en voie d’être concrétisé par l’arrivée du ministre Jean-Louis Billon. On n’a pas un système organisationnel proprement dit. C’est ce qui fait défaut à un certain nombre de calculs qu’on ne peut pas faire. Notre secteur dépend du ministère du Commerce, de l’artisanat et des PME. Il y a trois chambres consulaires en Côte d’Ivoire : la chambre de commerce qui a son Code du commerce, la chambre d’agriculture qui a un Code, la chambre des métiers, on n’en a pas. La chambre nationale des métiers de Côte d’Ivoire a été créée dans les années 93. Nous avons eu deux présidents élus qui sont partis par un comité de crise. Le troisième qui est élu a organisé un séminaire pour demander la restructuration de la chambre des métiers de Côte d’Ivoire. Parce qu’on ne peut pas comprendre qu'on vote une fois, on va en comité de crise, on vote deux fois, on va en comité de crise, on vote trois fois, il y a toujours problème. On doit donc se demander ce qui ne va pas.

Donc, vous ne versez rien à l’Etat ?

Nous contribuons, mais de manière informelle. On paie la patente et l’Occupation du domaine public (ODP) à la mairie qu’on considérait comme des impôts. Mais, il se trouve que chaque fois qu’on a un problème et qu’on va vers la mairie, elle nous dit que c’est l’Etat qui doit s'en occuper et quand on va vers l’Etat, les impôts ne nous reconnaissent pas. C’est la raison pour laquelle l’AFECACI a rencontré la Direction générale des Impôts (DGI). Le directeur général des Impôts nous a reçus dans son comité directoire afin de nous écouter et recenser nos besoins et nos préoccupations. Un Etat ne vit que sur la contribution de tout un chacun. Le DG des Impôts nous a signifié que nous ne sommes pas répertoriés chez lui, et que l’activité que nous menons ne présente pas une comptabilité saine. Ce qui pose problème au niveau des Impôts et qui fait que la considération étatique est légère. La DGI est en train de créer un régime propre à notre secteur d’activité où nous serons désormais reversés. Dans un premier temps, on va avoir un forfait afin de permettre à tout le monde de souscrire. Des numéros de compte contribuables vont nous être attribués de manière gratuite. Tous ceux qui vont s’inscrire pour l’obtention d’un magasin sur les nouveaux sites qui nous sont destinés, auront droit à un numéro de compte contribuable et à une imposition très allégée, avec un suivi et une assistance comptable pendant trois ans.

Si on veut bien comprendre, votre secteur ne reverse rien à l'Etat en terme de ressources à l’heure actuelle ?

Sur le plan technique, on pèse. Pendant la crise, les petites entreprises qui sont restées en Côte d’Ivoire ne pouvaient entretenir leurs structures qu’à travers la ferraille. 90% des véhicules sont entretenus chez nous. L’entretien d’un véhicule dans la maison mère coûte facilement une autre voiture. Les véhicules occasion de France font que c’est nous qui avons la majorité de l’entretien des véhicules, tous les engins roulants.

L’Etat a des décisions qui nous frappent très dur. C’est par exemple l’interdiction de l’exportation de la ferraille. La ferraille morte nourrit beaucoup de personnes.

Venons aux incendies dont vous avez été victimes. Peut-on avoir une idée des pertes que vous avez subis lors des événements socio-politiques en Côte d’Ivoire ? Avez-vous reçu des dédommagements ?

En 1999, nous avons été incendiés. En 2001, à la faveur d’une marche pour réclamer les élections législatives, il y eu l’incendie à la ferraille et il y a eu beaucoup de morts. En 2002, lors de la crise, c’était la totale, on a été vraiment incendié. On disait que tous ceux qui ont attaqué la Côte d'Ivoire sont venus des quartiers précaires. Tous ces quartiers ont été déguerpis, y compris la ferraille. On a une casse à Marcory qui a été brûlée entièrement en 2005. Suite à tous ces incendies, la Banque mondiale est venue pour identifier ces personnes afin de les dédommager. Pour trouver un représentant des ferrailleurs, ça suscité d'énormes problèmes. C’est ainsi que des jeunes gens m’ont désigné pour piloter cette opération. Quand on a fait les identifications et les calculs, on s’est retrouvé à environ 9,800 milliards de FCFA de dommages. On s’est rendu compte également que l’argent liquide aussi a été incendié. On attend toujours une suite quant aux dédommagements. On n’a pas encore de suite.

Quelle est la situation de la casse d’Adjamé qui doit abriter la prochaine gare internationale. L'on entend dire que des ferrailleurs s'opposeraient à leur déguerpissement ?

En 1990, la zone a été déclarée par un décret, utilité publique. On n’avait pas connaissance de ce décret. Donc logiquement, les gens ont le droit de renier ce décret. Il y a trois catégories de personnes qui sont sur ce site. Ceux qui ont un titre foncier et y ont construit des habitations ; ceux qui n’ont pas construit et qui louent leur espace aux ferrailleurs. Ça fait trois groupes de personnes. Les propriétaires, les locataires et les ferrailleurs. En ce qui me concerne, ce sont les ferrailleurs. Et, rares sont ceux qui ont un titre foncier. Ils sont pour la plupart en sous-location. Quand on déclare ces zones d’utilité publique, le dédommagement s’adresse à ceux qui détiennent un document. J’ai demandé à tous les ferrailleurs de comprendre. Ils ne peuvent pas s’opposer à un projet de l'Etat. Le ministre Billon nous a rassuré que le président de la République lui-même a pris le dossier en main et qu’avant qu’on ne quitte le site, une solution sera trouvée. Mais, ce n’est pas au président, encore moins au ministre de trouver la solution, c’est à nous mêmes d’abord de déblayer et de voir ce qu’on veut. On est en train de travailler avec le ministère sur la question. La solution, ce sont des terrains des points de chute.

Quels sont les sites qui ont été acquis pour votre recasement suite aux nombreux incendies ?

Depuis feu le président Félix Houphouët Boigny, il y a un site de 43 hectares qui a été déclaré site des ferrailleurs et mécaniciens à N’Dotré, route d’Anyama. Avec le ministre Konaté Sidiki, on nous a signifié que les 43 ha appartiennent à l’Etat. Au vu de cette situation, le village de N'Dotré a accepté de mettre à notre disposition un autre site de 100 ha. Le ministère a entrepris un autre dossier sur N’Dotré. Une convention a été signée par le ministère, l’Etat et l’Agefe, avec les villageois pour 80 ha. Le ministre Konaté Sidiki a fait une remise de chèques aux villageois. Donc, ça fait trois types de terrains qui se trouvent à N’Dotré. Ce qu’on réclame aujourd'hui, ce sont nos 100 ha de N'Dotré. On a les moyens de pouvoir réaliser ce site et nous y installer. A petit Bassam, nous avons un autre site de 50 ha. Ce site est un acquis. On a fait un montage très simple avec notre conseil juridique. 20 m2 sont très suffisants pour un magasin de ferrailleurs. L’achat du terrain, la construction du magasin, l’assainissement, le tout doit revenir à chaque ferrailleur à 2 960 000 FCFA. On ne peut pas supporter qu’on mette un programme BOT. C’est pour cela qu’on a mis en place notre propre système. On compte poser la première pierre de la construction des magasins de petit Bassam le 5 septembre 2013. Il y a 2000 magasins qui vont suivre automatiquement. Tous ceux qui exercent dans le domaine métaux-mécanique ont droit à ces magasins. Il suffit pour cela de s’inscrire et de payer ses droits. Quand vous voyez la monture des magasins qu’on va réaliser, ça prend en compte de la protection environnementale, l’écoulement des eaux usées et pluviales, les installations électriques. Même les sapeurs-pompiers sont intégrés.

Quels sont les partenaires qui vous accompagnent dans le cadre de cette initiative ?

Nous avons déjà signé avec une société de téléphonie mobile qui est le leader de tous les partenaires qui nous accompagnent dans tous nos projets. Parce que les projets de l’AFECACI ne se limitent pas seulement à Abidjan. C’est partout où il y a des ferrailleurs. Il y a aussi des partenaires financiers comme les banques et des sociétés d'assurance ainsi que la police nationale. Quand on veut sortir de l’anarchie, on prend toutes les dispositions sécuritaires possibles. Ce sont 10 904 magasins qui seront construits à terme à Petit Bassam. Si on prend 5 à 7 personnes en moyenne par magasin, c’est plusieurs milliers de personnes qui vont y travailler. Donc, il faut vraiment la présence de la police. Il y a aussi la DGI qui vient nous assister, nous former à participer au développement de notre pays. Il y a aussi le BNETD, puisqu’on parle de terrain et donc de foncier et la mairie de Port Bouet.

A la suite de toute cette organisation, n’avez-vous pas peur d’être reversés à un régime fiscal au niveau des impôts ?

Je ne suis pas allé à l’école, mais je sais apprécier la valeur des intellectuels qui eux travaillent pour avoir de l’argent et qui savent aussi rendre à l’Etat, ce qu’ils doivent à cet Etat. Ce n’est pas seulement l’imposition, mais c’est d’amener les gens à comprendre ce que c’est que l’impôt.

Réalisée par Irène BATH

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