Enquête express/ Petits métiers : Dans l'univers des laveurs de véhicules

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enquete-express-petits-metiers-dans-l-univers-des-laveurs-de-vehicules Ces jeunes gens gagnent leur vie à travers le lavage de voitures
Société

Ils sont constitués de jeunes, hommes pour la plupart, qui, pour gagner honnêtement leur vie, ont décidé de se lancer dans le lavage de voitures. Comment ces jeunes sont-ils organisés ? Arrivent-ils à se prendre en charge avec les revenus de cette activité ? Comment évolue ce secteur ? Notre équipe de reportage est allée à la rencontre des acteurs de ce milieu.

Aujourd'hui à Abidjan, nombreux sont ces jeunes gens qui ont épousé l'idée selon laquelle « il n'y a pas de sot métier ». Ils sont prêts à exercer n'importe quelle activité, pourvu qu'ils gagnent leur vie. Laver les véhicules, c'est l'activité qu'un certain nombre de jeunes ont choisi d'exercer dans le district d'Abidjan. De Yopougon à Koumassi en passant par Treichville, Marcory ou Cocody, les stations de lavage auto poussent comme des champignons. Certaines de dimension, pourrait-on dire, artisanale, tandis que d'autres tendent à se moderniser. Leur point commun, elles évoluent encore dans l'informel.

Dès 5H du matin, ces jeunes qui refusent d'être à la charge des parents, quittent leurs différents domiciles (quand ils ne dorment pas dans la station de lavage auto qui fait souvent office de parking), pour aller se mettre au service des automobilistes, espérant rentrer le soir avec un peu d'argent. Le travail débute à 7 H du matin et peut se poursuivre jusqu'à 22 H, 23 H ou même minuit. Dans les lavages de quartiers qui se transforment en parking les nuits, la veille s'impose pour certains travailleurs, quand de l'autre côté, c'est-a-dire dans ceux qui tendent à se moderniser, le programme est plutôt flexible. « Ici, on a mis un système en place pour nous faciliter le travail et nous permettre de nous reposer pour être plus en forme le lendemain. Par exemple, lorsqu'un groupe monte à 7 H, il descend à 19 H. Et il y a un autre groupe qui monte à partir de 10 H pour descendre à 22 H, heure de fermeture », fait savoir Gnanzéré Guy Omer, responsable des laveurs dans une station de lavage moderne à Yopougon Bel-air.

Pour nombre de ces jeunes gens qui essaient, tant bien que mal de gagner leur vie, le métier de laveur de voitures n'est qu'un tremplin. Pendant que certains disent être venus chercher de l'argent pour financer leur projets, d'autres soutiennent y être arrivés par la force des choses. « C'est à défaut de mieux que je suis là. Il est mieux de faire ce travail plutôt que d'aller voler », précise Gnanzéré Omer, qui a embrassé ce travail suite à la perte de son premier emploi-mécanicien dans une entreprise de la place. Ces cas sont légion dans ce secteur. « Je suis plombier. J'ai démissionné après la mort de mon collègue sur le lieu de travail. Ne pouvant pas rester à ne rien faire, j'ai décidé, avec le conseil de quelques petits frères, de m'engager dans cette activité, le temps de faire des économies pour monter ma propre affaire », indique Tiékoura Villard, 47 ans révolus, qui exerce cette activité depuis près de 8 ans après avoir parcouru plusieurs lavages dans le district d'Abidjan. Notamment à Yopougon, Abobo, Angré et actuellement, Treichville boulevard de Marseille.

Une activité rentable

Notre randonnée dans les lavages auto d'Abidjan nous a permis de nous rendre compte des sommes importantes brassées dans ce secteur. Les petits lavages de quartier, de plus en plus présents aux abords des grandes artères de la ville d'Abidjan, ont, pour la plupart, comme clientèle les véhicules de transport urbain (taxis, woro-woro, gbakas). Dans ces lavages, les prix des prestations sont fixés en fonction des quartiers, mais aussi de l'emplacement des lavages. « Chez nous ici, puisque nous sommes pratiquement à l'intérieur du quartier, on est obligé de casser les prix pour pouvoir attirer les clients. Comme vous pouvez le constater, ce sont les woro woro qui viennent beaucoup ici. Et nous faisons le lavage simple d'un woro-woro à 300 F et le lavage complet à 500 F, parce qu'ils viennent tous les jours. Les gbakas, c'est 500 F pour le lavage simple », explique Gayé Pierre, gérant de lavage à Yopougon Toits-rouges. En plus de ces entrées de fonds quotidiennes, Gayé nous fait savoir qu'il y a aussi des clients abonnés. « Nos abonnés sont les véhicules personnels qui louent notre parking. On les lave une fois par jour. Avec eux, on fait un prix forfaitaire qui est de 10.000 Fcfa le mois », nous apprend-il. Adamo Zépré, de Marcory Zone 3, lui, monte un peu les enchères. « Pour les véhicules personnels de petite taille, le lavage simple se fait à 500 F et le complet à 1.000 F. Pour les gros camions, c'est un prix à débattre que nous fixons (entre 10 et 20.000 Fcfa). Et lorsqu'on réussit à s'entendre, on fait le travail », nous confie-t-il.

Les lavages en voie de modernisation, eux, s'arrogent la grande part des véhicules personnels. Ici, le client est plus préoccupé par la qualité du service qui lui est proposé, et est par conséquent disposé à payer le prix qu'il faut. « Nous disposons du matériel qu'il faut pour faire n'importe quel travail que le client pourrait nous demander (les aspirateurs, les catcheurs...) C'est-a-dire qu'on fait le lavage simple, complet et aussi complexe », détaille Tra Lou Ange, réceptionniste dans une station-lavage. A l'en croire, les prix des services proposés aux véhicules personnels (en dehors des 4X4) peuvent varier entre 1000 F et 13000 Fcfa. Ce prix peut fluctuer en fonction de l'état de la voiture en question. Faut-il le noter, quand elles sont bien situées, les lavages reçoivent en moyenne 35 à 40 voitures par jour.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce secteur absorbe un grand nombre de jeunes, mais aussi des chefs de famille. « J'ai 7 enfants, une femme et je loue une maison. Je n'ai pas autre source de revenu que le lavage de voitures. Avec ce que je gagne ici, j'arrive à m'occuper de ma famille, à scolariser mes enfants. Je ne peux pas dire qu'on gagne des millions, mais le peu d'argent que je retire de cette activité me permet de faire vivre ma famille », relate Tékoura Villard. Qui nous fait savoir que chaque soir, il retourne chez lui avec au minimum 2000 Fcfa (la paie de la journée). « En plus de ma paie journalière, on reçoit des pourboires de la part de certains clients généreux quand le travail est bien. De sorte que je peux me retrouver avec 5000 F ou plus par jour », révèle-t-il. Gnanzéré Omer utilise ces pourboires pour les besoins quotidiens de sa famille. « Moi, je suis payé par semaine, mais j'ai décidé de prendre mon argent chaque fin du mois parce que les pourboires me permettent de gérer mon quotidien, avec ma femme et mes deux enfants » fait-il savoir. Il explique aussi qu'avec ses compétences de mécanicien, il parvient à rendre d'énormes services à certains clients ; lesquels ne manquent pas aussi de se montrer généreux.

Le nombre important d'emplois que génère ce secteur a conduit certains promoteurs à s'engager dans un processus de modernisation et de professionnalisation. Cette aspiration se fait plus visible à travers les nouvelles configurations de l'environnement de travail, les installations et équipements, ainsi que la qualité des personnes qui y exercent (de plus en plus de jeunes diplômés s'adonnent à cette activité). Pour ces nouveaux hommes d'affaires, avec le nombre important de jeunes qu'ils embauchent, ils méritent d'être soutenus par les pouvoirs publics malgré leur statut de secteur informel, afin de faciliter leur insertion dans le monde professionnel.

E.L.

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Encadré : Les femmes se signalent dans le secteur

Lorsque nous arrivons dans une station de lavage auto à Yopougon Bel-air, nous sommes accueillis par des réceptionnistes. Des jeunes filles dans des lavages ! Cela ne passe pas inaperçu. « Si je suis ici, c'est faute de boulot », nous confie Tra Lou Ange, réceptionniste à la station de lavage auto B.A. Elle nous fait savoir qu'elle et trois autres jeunes filles sont chargées d'accueillir les clients, les enregistrer et discuter du prix de la prestation avec eux. Elles sont également chargées de la gestion de la boutique du lavage. Pour Tra Lou Ange, cette activité est un tremplin. Car son rêve, c'est d'exercer le métier pour lequel elle a été formée. « J'ai un Cap (Certificat d'aptitude professionnelle) en Sanitaire et Social. Et je pense que je n'aurai pas plus grande satisfaction que d'exercer ce métier là. Mais, pour l'instant, je suis ici et je m'en sors bien. Cela ne m'empêche pas de postuler aux différents concours qui concernent mon domaine de compétence. Si ça marche un jour, je laisse tomber le lavage », dit-elle. Et de lancer un appel aux jeunes filles qui se sentiraient complexées quant à l'exercice de certaines activités dites ''réservées aux hommes''. « Il n'y a pas de métier pour homme et d'autres pour femmes. N'ayez pas honte d'entreprendre quelque chose qui peut vous permettre d'affirmer votre autonomie. Il faut éviter de dépendre de quelqu'un », conseille-t-elle.

E.L.