Bars à string

Malgré les menaces et promesses d’Anne Ouloto : Pourquoi les serveuses continuent à se déshabiller

Société
Publié le Source : Soir info
malgre-les-menaces-et-promesses-d-anne-ouloto-pourquoi-les-serveuses-continuent-a-se-deshabiller Il faut regarder les promotrices de ce ‘’style’’ d’un autre œil, dit-on

8 avril 2014. Recevant à son cabinet les 15 serveuses du Dream Bar de Cocody, raflées trois jours plus tôt, Anne-Désirée Ouloto, avait posé LA questions que tous ceux « qui se respectent » se posent : comment des filles [normales] et aussi charmantes, peuvent-elles s’exhiber de la sorte, livrant leurs parties intimes aux inconnus, dans les bars ? Tentative de réponses sous les éclairages de ‘’professionnelles’’ du domaine que nous avons rencontrées…

Petite piqûre de rappel : lorsque la ministre de la Solidarité, de la Famille, de la Femme et de l’Enfant, leur posa LA question, les serveuses, crispées face aux objectifs des cameras et photographes, se cachaient le visage ou écrasaient quelques larmes franches. Mais la prénommée Valérie, porte-parole du groupe, a pu ébaucher quelque piste d’explication : « Moi, j'ai deux enfants. C'est pour leur éducation et leur prise en charge que j'ai décidé de faire ce métier deux mois seulement avant la crise post-électorale (…)», avait-elle indiqué, pour sa part. « Mais où est ton mari pour que tu fasses une chose aussi dévalorisante pour la femme africaine ?», avait interrogé la ministre. « Je n'ai pas de mari », avait rétorqué la stripteaseuse… Conclusion ? « On est fatiguée. On veut faire quelque chose de digne, comme du commerce par exemple », avaient laissé entendre ces filles dont certaines sont en classe de Terminale. « Nous allons vous aider à sortir de cette situation qui n'honore pas la femme africaine », avait annoncé la ministre. Qui précisera : « Mais nous n'aiderons que celles qui veulent vraiment tourner le dos à ce métier ».

A ce jour, aucune information n’a filtré quant au rendez-vous que la ministre avait fixé aux serveuses pour le 10 avril 2014. Mais, qu’à cela ne tienne ! Vu l’importance de la question comparée aux précédents reportages effectués dans ce milieu, nous avons, à l’initiative de la Rédaction de Soir Info, rouvert le ‘’dossier’’. Objectif : relancer la question de fond. En (re)donnant la parole, sinon aux stripteaseuses reçues par la ministre, du moins à d’autres de leurs ‘’collègues’’. Dans un cadre différent et une ambiance de causerie…‘’entre potes’’.

Dans ce discret bar à string de Treichville-Quartier Appolo où nous lançons le premier ballon d’essai sur la question, c’est dans un champ de réaction épidermique que les serveuses nous plantent le décor. « Tu veux savoir pourquoi on fait ça ? Et pourquoi on ne le ferait pas donc ? Laisse la ministre [Anne Ouloto] où elle est, elle fait son travail. Mais, il y a ce qu’on dit à la télé et il y a la réalité, notre vie au quotidien. Et c’est nous qui sommes dedans, c’est nous qui savons ce que c’est, c’est nous qui savons d’où nous venons. Pendant que les gens sont dans des paroles et des promesses, nous, on doit manger, assurer des charges, vivre un peu, en attendant... Donc, on ne peut pas attendre quelqu’un pour travailler », assènent-elles. Sec !

Les unes… et puis les autres

Travailler, c’est bien la motivation première des « filles de bars ». Et, en général, le striptease, c’est juste « en attendant de trouver mieux à faire», soutiennent-elles. Mais, quelles que soient les raisons avancées, le choix de ce ‘’job’’ se solderait souvent, par la rupture avec la famille. Ou bien le mensonge, le temps que cela peut durer.

Cependant, si les unes disent assumer pleinement leur ‘’job’’, prêtes à continuer aussi longtemps que possible, d’autres, par contre, avouent être toujours mal à l’aise dans leurs ‘’habits’’ d’effeuilleuse qu’elles ont dû enfiler « faute de mieux ». Résultat : sous les lumières du bar et autour de la barre, alors que l’une se force dans son show, l’autre, naturelle, assure grave, épiçant même, parfois, son show de quelque brûlante ‘’originalité’’. Au grand plaisir des clients émoustillés. Et à la bonne santé de sa cagnotte journalière (2000 Frs), qui prend de l’embonpoint sous l’injection de pourboires divers. Mais, qu’elle soit étiquetée « coincée » ou élevée au grade de « libérée », comment une fille vit-elle, intérieurement, l’exhibition crue, voire rabaissante de ses parties et chairs intimes livrées, violées en quelque sorte à son corps demandant ?

Au Centre commerciale (Marcory), Remblais-Cité du port (Koumassi) et Angré-Star 9 (Cocody), les serveuses à qui nous tendons le verre de la question l’acceptent avec un plaisir franc. Totalement disposées à le boire jusqu’à la lie. « Pour qu’on se dise les vraies vérités », annoncent-elles. Avant d’exiger, cependant, qu’on se voie « ailleurs ». Car, là, au bar, « c’est pour travailler et non papoter avec des clients poseurs de questions », soulignent-elles.

Ainsi donc, loin de leurs ‘’bureaux’’ respectifs, nous avons rencontré et « causé » avec ces filles. Précisément les 5, 7, 12, 14 et 17 mai 2014. Au rythme de leurs disponibilités. Entre une cigarette « sucée » – selon leurs propres termes – avec volupté et une bière « léchée » avec le plaisir de l’habitude, les langues se sont déliées. Le verbe s’est libéré. Et, de visu comme au téléphone, les mots se sont fait crus, souvent. Mais francs, toujours.

En vedettes finales de nos ‘’causeries’’, quatre filles. Quatre effeuilleuses que nous rhabillons, ici, des pseudonymes de Dita (18 ans), Sabine (20 ans), Kadra (23 ans) et Maty (26 ans). Quatre cibles-témoins qui incarnent bien l’image type de la serveuse de bar à string made in Abidjan. Et pourtant. Bien qu’en pleine gloire dans leurs bars respectifs et autour de la barre, Dita, Sabine, Kadra et Maty portent leur ‘’job’’ comme une croix. En effet, elles ont beau s’appesantir sur « les vrais sous » qu’elles brassent avec « ça », leurs blessures intimes semblent bien loin de se cicatriser. Leurs réponses laissent perplexe sur la réelle possibilité de vivre le ‘’job’’ de stripteaseuse comme une expérience épanouissante.

Jusqu’à la fin de nos échanges, rien, dans leurs explications, ne rattache vraiment au plaisir de faire ce ‘’job’’ sinon à celui de la survie. « Au bar, nous sommes en groupe, mais la décision de faire du striptease et tout ce qui l’accompagne (la prostitution, Ndlr), est personnelle. Donc, chacune vit la chose à sa manière, en fonction de son passé, de son éducation, ses problèmes, ses espoirs… », explique Maty, la plus ‘’vieille’’ du milieu et du ‘’job’’. A l’en croire, ‘’travailler’’ dans un bar, nue, en livrant ses parties intimes aux regards d’inconnus, en soumettant ses chairs intimes aux doigts baladeurs et inquisiteurs de clients de tous poils, tout en se disposant à aller plus loin si affinités – financières s’entend –, « ce n’est pas toujours quelque chose qui donne du plaisir ».

Vous avez dit Sirène des eaux ?

A la pratique, le ‘’job’’ peut être traumatisant pour certaines. Excitant pour d'autres. Kadra (23 ans), se classe dans la seconde catégorie. « Moi, franchement, ça m’enjaille (excite, Ndlr), de jouer les allumeuses sur la scène. Et puis, la fin, les vrais sous, justifie tout, alors…», assume-t-elle.

Ainsi, pendant qu'une trouve du plaisir autour de la barre et dans les ‘’prestations privées’’ (la passe), l’autre, à l’image de Sabine (20 ans), – avec quelque huit mois seulement d’expérience –, fait son ‘’job’’, la mort dans l’âme. Timide autour de la barre, quelque peu « coincée » dans les ‘’prestations privées’’. « Dans le premier bar où j’ai débuté, le patron n’appréciait pas. J’ai été renvoyée deux mois après, parce que c’était vraiment difficile, mais bon… Maintenant, je me débrouille », assure-t-elle.

Pendant que l'une, à l’instar de Maty (26 ans) – environ huit ans de métier –, dit se projette dans l'avenir, cherchant l’occasion de « d’aller de l’avant », l'autre, à l’image de Dita (18 ans) – un peu plus de deux ans de métier –, se laisse porter, jusqu'à s'oublier presque, ne s’imaginant pas hors du bar et loin de la barre. « En tout cas, je n’y pense pas pour le moment », insiste-elle, visiblement fière. Mais, pour Maty, « il ne faut pas se fier aux apparences chez nous. Il y a beaucoup de filles qui sont perdues, fragilisées, désorientées. On ne le dit pas comme ça, mais il y a un effet de malédiction bien réel dans notre ‘’job’’ ! » Maty, Kadra et Dita en sont convaincues : « Une fois que tu commences à te mettre nue, pour écarter tes fesses devant des inconnus, pour te laisser tripoter par n’importe qui et tout le reste…. c’est comme si tu signais un pacte diabolique ! » Et ainsi, insiste Maty, à leur insu, les « filles de bars » tomberaient et vivraient sous le contrôle d’une certaine « Sirène des eaux ». Un ‘’esprit’’ qui aurait tendance à vider les victimes qu’elle possède de toute once de honte, voire de dignité. Vrai ? Faux ? Le règne de cette Sirène dans la vie des ‘’possédées’’ s’exprimerait à travers des signes évidents qu’on assimile, depuis, à l’identité remarquable de « la fille de bar ».

Au quartier, la ‘’possédée’’ de la Sirène des eaux ne ‘’roule’’ qu’en tenues affriolantes : le décolleté ultra pigeonnant qui ‘’verse’’ le monde au balcon. La jupe ou culotte ultra mini qui ‘’scanne’’ les ‘’points névralgiques’’. Le pantalon taille basse qui ‘’élève’’ le haut et la raie des fesses. Au marché (Marcory, Treichville, Siporex, Koumassi…), elle est une cliente bien ‘’spéciale’’. Assidue et fidèle aux vendeuses de mèches et tresseuses : pour des coiffures sinon carrément extravagantes, du moins assez voyantes. Attachée aux cosméto-charlatans ou vendeurs de produits éclaircissants : pour le teint ‘’clair métis’’ très couru par les clients. Assidue au salon de beauté : pour des yeux, cils, ongles, oreilles et lèvres marqués aux artifices. Adepte des produits ‘’boosters’’ pour fesses (Bobaraba) ou seins (Miss Lolo)… En somme, une tendance quasi pathologique à l’extravagance et à l’ostentation éhontées que « la fille de bar » trainerait comme un boulet mystique. Compromettant ses chances ou se fermant ainsi toute porte de sortie ‘’honorable’’ ou ‘’gagnante’’ du milieu.

Des pasteurs allant souvent à la pêche aux âmes dans les eaux troubles des bars, s’échineraient à expliquer et attirer l’attention des filles sur cet ‘’esprit maléfique’’ qui ‘’gouvernerait’’ leur milieu. « Mais, ils ne proposent jamais rien de concrèt pour nous, si ce n’est de venir à leur église, d’abord. Ça nous arrange pas », explique Sabine.

Identité fracturée et autodestruction

Ironie du sort, elles ont beau tenter de jouer l’exception qui confirme leurs révélations, Dita, Sabine, Kadra et Maty semblent bien incarner la figure même de « la fille de bar » ‘’possédée’’, qui s’est égarée dans les extrêmes, éprouvant et repoussant sans cesse les limites de son corps (enchaînement de nuits blanches, sexe, alcool, cigarette et même drogue…). D’ailleurs, admirables par leur franchise presque ‘’obscène’’, elles n’hésitent pas à tordre le cou au fantasme de la fille nécessiteuse qui ‘’dédja’’ au bar « faute de mieux ». Elles ne parlent ni avenir ni famille, mais présent…et surtout « vrai sou ».

Toutefois, Maty, la plus agée, admet, avec une pointe d’amertume, que « tout ça, reste superficiel, tant que tu n’as pas encore quitté le milieu ». Vous avez dit identité fracturée ? Pour Dita, Sabine, Kadra et Maty, « le striptease reste un job toujours difficile. Quelle que soit ton expérience, il y a toujours une petite honte quelque part ». Mais, elles n’admettent pas le ‘’job’’ (effeuillage + prostitution) en lui-même comme un acte d'auto-destruction. Au contraire, elles vivent leur ‘’job’’ comme un simple jeu de rôles qui leur permet de sauver la face et tenir le coup face à la réalité. « En attendant ». Et donc, si l'expérience était à refaire ? « On n’hésiterait pas. Peut-être qu’un jour, ça arrivera. Mais là, en ce moment, il n’y a rien à regretter », clarifient-elles.

En revanche, même si elles clament toutes vouloir faire « quelque chose de plus décent », l’idée de ‘’l'après bar’’ passe difficilement. En fait, non seulement cela signifie un retour à cette réalité où il ne suffira plus de ‘’jouer’’ de son corps pour se faire du « vrai sou », mais en plus, et surtout, elles n’ont pas toujours une idée claire de ce « quelque chose de plus décent » qu’elles disent vouloir faire plus tard. Résultat ? « Oui, je sais que je souille mon corps au bar. Mais au moins, je ne mendie pas pour manger, j’ai ma dignité », assène Sabine sous le regard approbateur de ses ‘’collègues’’. Déclaration d’autant plus étonnante qu’en principe, se dénuder pour gagner de l'argent est considéré comme une renonciation à sa dignité. Cela signifie-t-il pour autant que ces filles assument leur ‘’job’’ ?

Assumer (ce qu’on fait) face à la famille, aux proches, aux inconnus, à la société, demande du courage et de la sincérité. Si Dita, Sabine, Kadra et Maty semblent sincères, elles ne respirent guère pour autant des filles qui assument leur étiquette de ‘’prostituée de bar’’, mais des filles qui souffrent plutôt de ne pas trouver la volonté de la retirer. Arrivées au bar et autour de la barre « en attendant de trouver mieux », puis happées par l’engrenage des ‘’prestations privées’’ (qui gonflent considérablement leur prime journalière), Dita, Sabine, Kadra et Maty – comme la plupart de leurs ‘’collègues’’– y travaillent depuis. Cumulant les années, sans jamais trouver la force de se décider et s’engager dans la perspective du fameux « mieux à faire » qu’elles (re)clament, les « filles de bars » évoluent dans un monde dont elles ne comprennent pas vraiment les règles et où surtout, il leur aurait été préférable de définir leurs propres règles. Hélas ! La parole d’une Anne Ouloto précisant, le 8 avril 2014, que son ministère n’aiderait que celles qui voulaient « vraiment tourner le dos à ce métier » puiserait-elle là tout son sens ? Encore un autre débat qui vaudra son pesant d’argumentaire. « En attendant »...

Réalisé Par Améday KWACEE

Silence, ça ferme … ou ça casse !

Si pour les rues, c’est à coups de Bulldozers bruyants qu’elle a fait exécuter ses décisions, pour les bars à string par contre, la ministre semble avoir adopté la tactique du coton qui blesse (en silence) quand le sort veut frapper. Car, à en croire des témoignages, Anne Ouloto aurait mis ses menaces à exécution et frapperait… en silence. « Depuis le mois d’avril, après l’histoire des 15 filles raflées au Dream Bar, des agents de la Brigade mondaine ont commencé à effectuer des decentes sporadiques ici… et ils ferment des bars », révèle Jimmy au Centre commercial (Marcory).

D’autres témoignages d’opérateurs et de travailleuses de bars le confirment : dans deux cas sur trois, les ‘’visites surprises’’ des agents de la B.M se solderaient par une injonction de fermeture pure et simple du bar. Ou, pour les plus chanceux, une mise en demeure ferme pour casser le plus tôt possible la barre de strip plantée au milieu du bar. Vrai ? Faux ? Un tour dans quelques rayons de ces ‘’temples du plaisir’’et nous sommes situés : à Marcory, comme à Koumassi-Cité Sir, certains des bars à string restent obséquieusement clos. Et cela depuis plusieurs semaines dejà.

Des victimes (gérants et serveuses) rencontrés accusent, amers : « Ce sont les gars de la ministre qui ont fait ». Lors de leurs patrouilles, les agents de la Brigade des mœurs reconnaîtraient les bars à string à travers des filles sortant ou y entrant, avec un morceau de pagne négligemment noué autour de la taille. En général, c’est ainsi que se ‘’couvrent’’ les stripteaseuses quand elles sortent acheter de la cigarette ou des préservatifs pour des clients. « Dès qu’ils voient ces filles, ils entrent dans le bar et la suite, c’est ce que vous voyez là », explique Marco au Remblais. Aux dernières nouvelles, c’est pour échapper à ce vent (silencieux) de fermeture que nombre de bars se débarrassent, en ce moment, de leurs barres (à striptease)… Sous les injonctions des agents de la Brigades mondaine. A moins que…

A.K

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Améday KWACEE
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