Décès de femmes en couche, fonctionnement des centres de santé en Côte d’Ivoire: Ce qui n’a jamais été dit

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deces-de-femmes-en-couche-fonctionnement-des-centres-de-sante-en-cote-d-ivoire-ce-qui-n-a-jamais-ete-dit Les nouvelles salles du Chu de Cocody attendent désespérément agents et patients (Photo : M’BRA Konan)
Société

Le décès brutal de Yaoua Noum Nadège, le dimanche 8 novembre 2015, dit-on dans les locaux de l’Hôpital général de Marcory (Hgm) et suivi, quelques jours, plus tard, de l’arrestation des sages-femmes à Yopougon, ont jeté un coup de froid sur la fonction d’agent de santé. Qu’est-ce qui se passe dans les centres de santé, précisément dans les maternités ? Cette préoccupation majeure nous a amené à fréquenter les agents de santé, pendant quelques jours, et à les infiltrer pour tenter de comprendre ce se qui s’y passe réellement dans leur environnement.

Le jeudi 12 novembre 2015, nous voilà au Centre hospitalier universitaire (Chu) de Cocody, centre de référence censé être le dernier rempart en cas de soin d’urgence. À ce titre ce centre de santé devrait donc bénéficier de matériel médical approprié et des sages-femmes aux aguets. Au rez-de chaussée de l’imposant immeuble, se trouve logée la maternité. Presqu’un palier. On y trouve le bloc chirurgical d’entrée et les salles d’observation et d’accouchements normaux. Il est risqué de pénétrer dans les vestiaires des personnels, sans être repéré. Face à cela, nous nous présentons comme un père affolé qui ne sait pas où sa femme a été transférée. L’un des infirmiers nous éconduit poliment, et nous oriente vers les salles citées. Nous tombons sur une quinzaine de femmes en observation, après accouchement, toutes sous perfusions. Les différentes sollicitations qui affluent, font que les personnels se détournent presque de nous. Cela nous permet, pendant plusieurs minutes, de suivre et d’écouter les conversations. Certaines femmes, étourdies par la période d’accouchement, ne se souviennent plus des heures qu’elles ont passées là. Une d’entre elles s’empresse de dire à l’un des responsables de service, qu’elle est là depuis la veille aux environs de 16H. Elle est vite recadrée par un agent soutenu par les autres femmes. « Elle a accouché ce matin. Il arrive quelquefois que les femmes n’ont plus la notion du temps, après des heures de contractions insupportables. Nous lui avons posé un ballon (perfusion), afin qu’elle reprenne des forces », explique sereinement l’infirmier. Une autre, d’une forte corpulence, attire l’attention de ce chef qui veut tout voir. « Madame, pourquoi avez-vous été gardée encore ici ? Souffrez-vous de quelque chose ? » l’interroge-t-il. Elle n’a pas le temps de répondre que ce responsable tire le bas de ces yeux pour tenter de comprendre, réellement, sa présence prolongée. « Il faut suivre cette femme particulièrement. Elle a les yeux pâles, et rien n’exclut qu’elle ne soit pas anémiée », ordonne le chef. Cette grande salle qui fait office d’antichambre de la salle d’accouchement et d’observation, est dotée de lits très bas, dont quelques-uns munis de barre de protection, malheureusement défectueux. L’un de ces lits que nous avons secoué expressément, remue de tout son matériel. Vite, un agent nous interpelle : « Monsieur, ces lits ne sont pas des jouets, ils sont destinés aux femmes, ok ? » Nous nous excusons et lui expliquons notre émotion, vu que nous sommes venu accompagner une parturiente. Avant qu’il ne tente de nous expulser de la salle vers une salle attenante ou dans le couloir, nous le prions discrètement de nous maintenir là. Il reçoit un coup de fil urgent qui l’éloigne des lieux.( Il explique à ses collègues qu’il va aux urgences).

Pas de lits d’attente

L’accès à la grande salle d’accouchement se fait avec une très grande discrétion. Des femmes sont directement couchées sur les lits d’accouchement, certaines avec une perfusion. Dame T. S., très affaiblie, demande l’heure à laquelle elle doit passer. « Où ? », demande l’une des responsables qui vient de faire son entrée. « Au bloc opératoire », répond-elle. « Ah, vous devriez être césarisée ? Ok, madame, patientez un tout petit peu, il y a déjà une femme là-bas. Dès que les agents finissent, ils vont nettoyer proprement avant que vous ne passiez là-bas », tente-t-il de rassurer. Ce jour, ce sont deux blocs qui sont disponibles pour les autres femmes en attente. Sur place, des femmes dont le déroulement de la grossesse n’a pas suscité de césarienne sont là, nues face à un gynécologue qui prend toutes sortes de précautions. Ce sont des cris stridents que nous entendons. Le gynécologue qui l’accompagne lui dit de pousser. Entre-temps, il conseille à la parturiente de tenir les deux barres du lit d’accouchement. Des minutes plus tard, c’est la délivrance. Un bébé de sexe masculin. Cette dernière étape est précédée par l’observation faite par des sages-femmes qui, à ce moment précis, suivent en même temps trois femmes qui viennent d’arriver. Munies de gants, elles auscultent les femmes, jettent des coups d’œil vers le bas-ventre, entre les jambes, avant de renseigner un cahier. Entre-temps, les femmes prises de douleurs convulsives, se lamentent sur le lit d’accouchement. L’une des sages-femmes, qui reste sur place, tente de calmer les dames. Sa présence est d’un apport appréciable, puisqu’elle évite la chute d’une parturiente. Il n’y a pas de lits de pré attente. En effet, sur ces lits, les parturientes sont mises en observation, une fois admises à l’hôpital. Munis de barres de protection comme des ponts sur des cours d’eau, ces lits protègent la femme enceinte, en pleine contraction et qui bouge dans tous les sens en se tordant de douleurs. « Avec les lits de pré-attente, vous êtes sûrs d’éviter un accident. Malheureusement, il n’y en a pas ici, donc nos sages-femmes doivent veiller au moindre mouvement des femmes enceintes », se désole l’un des agents qui échange avec nous, après nous avoir confondu avec l’un de ses collègues, à cause de notre long tricot vert-forêt assimilable à la combinaison des urgences pédiatriques. Effectivement, aucun lit de ce type n’est exposé dans la salle. La conséquence de l’absence de ce type de lit, c’est la chute probable de femmes en pleine contraction.

Incroyable mais vrai

Le Chu de Cocody où nous passons de bonnes heures, présente l’allure d’un hôpital de haut standing, à l’image de ceux des pays occidentaux, avec l’ouverture de nouvelles urgences. Malheureusement, ces urgences qui respectent toutes les normes et standards internationaux, sont quasiment désertes. Dans la nouvelle salle d’hospitalisation, une seule femme est étendue au milieu de plusieurs lits qui attendent désespérément des malades. Dans une autre salle qui fait office de bureau, un infirmier, étendu sur un lit de repos, manipule son téléphone portable. Nous lui expliquons notre démarche. Il accepte de nous parler, à la seule condition de ne pas dévoiler son identité. « Nous saluons l’effort des autorités ivoiriennes de nous avoir donné ces urgences ultramodernes. Malheureusement, elles ne servent presqu’à rien. Il n’y a pas assez de personnels spécialisés. Et on hésite à en former. Ceux qui sont là, ont environ cinquante ans, et ne sont pas assez disponibles. Dommage », regrette cet urgentiste. Cinq (5) jours après notre passage dans ces locaux, nous y retournons le mardi 17 novembre 2015, aux environs de 18H. Après 3 heures de temps à refaire le même circuit, nous constatons que rien n’a changé dans le désarroi des personnels, auquel il faut ajouter l’angoisse des familles. Entre le jeudi 12 et le mardi 17 novembre 2015, nous prenons soins dans la soirée, de visiter quatre (4) hôpitaux généraux à Abidjan-sud. Il s’agit des hôpitaux de Port-Bouët, Koumassi, Marcory et Treichville. Dans ces hôpitaux généraux , il n’y a pas de lits de pré-attente. Les maternités se contentent d’environ une demi-douzaine environs de lits d’accouchement. Ce qui pourrait augmenter le risque de chute des femmes qui se torturent de douleurs liées aux contractions. Chose grave également, la permanence est inexistence. « Les seuls personnels qui sont de permanence sont les sages-femmes et les gynécologues, qui n’ont d’ailleurs pas assez de moyens. Avec ça, on veut que nous produisions le miracle », s’emporte une sage-femme, le lundi 16 novembre 2015 aux environs de 23H, à l’hôpital général de Treichville, situé à la descente du pont Général De Gaulle. Et pourtant, ces hôpitaux généraux sont dotés de blocs opératoires. Le plus inquiétant est l’hôpital général d’Adjamé, inauguré en grande pompe par le président de la République en 2014. Cet hôpital a une maternité qui n’a jamais fonctionné, car des dispositions n’ont pas été prévues. « Ici, la maternité ne peut fonctionner, parce que les traitements des déchets post accouchements son évacuation ainsi que les caillots de sang débouchent directement dans le grand marché. Cela peut provoquer des maladies, des épidémies et autres infections. Si nous nous entêtons à le faire, nous mettons en grand danger les populations du marché d’Adjamé », nous a révélé un infirmier lors de notre passage en ces lieux, le vendredi 13 novembre 2015 à 21H.

Navigation à vue

Des sages-femmes ont été incarcérées à la suite de « manquements graves » à leur métier. À elles, il faut ajouter des praticiens suspendus ou interpellés par la Police de la Santé, basée au Plateau. Ces « dérapages » réguliers auraient pu être évités (en tout cas pour certains) si un code existait. En effet, à la sortie des écoles ou des facultés, les personnels de santé devraient se contenter de leur serment, pas plus ou a tout le moins des stages. Car, il n’existe pas de code de la santé publique pour réglementer tout le corps médical. Mieux, ce code pourrait aider à améliorer les missions de la nouvelle Direction de la Médecine hospitalière. Chose décriée par tous les personnels ainsi que les différents syndicats. Les inspecteurs généraux (habilités à le faire) de la Santé qui savent qu’avec ce code, beaucoup d’erreurs professionnelles pourraient être évitées, n’ont pas encore songé à en valider un. D’où la navigation quasiment à vu des personnels de santé dont les activités au quotidien donne l’impression d’une absence de coordination. Car, si certains centres de santé, notamment à Abidjan, sont bien fournis en personnels, cela n’a toujours pas été le cas pour ceux des villes de l’intérieur du pays qui manquent quelquefois d’un simple aide-soignant.

Et si…

Les maternités qui reçoivent les femmes en fin de grossesse sont quelquefois confrontées à un phénomène que les médecins appellent l’éclampsie. Des femmes en pleine convulsion perdent connaissance. Plus graves, elles présentent une très grande agitation comparable à une épilepsie. Sur un lit d’accouchement (puisqu’il n’y a pas de lits pré-attente) . Faute de matériel adéquat, la parturiente est parfois immobilisée au sol. Au pire des cas, la femme enceinte agitée est maîtrisée ou attachée, avant d’être surveillée aussi bien par ses parents que par les sages-femmes. Les conséquences de cette agitation « folle », sont quelquefois la perte du bébé ou le décès de la femme, voire les deux. C’est également une cause importante des décès accidentels de certaines femmes en couche. « Celui ou celle qui ne sait pas ce qu’est l’éclampsie, lorsqu’il voit la femme enceinte défigurée ou avec de graves blessures, peut s’imaginer qu’elle n’a pas été assistée », explique, le jeudi 19 novembre 2015, à 22H, une sage-femme, à l’hôpital général de Koumassi. C’est pourquoi, celle-ci souhaite une autopsie en cas de chute mortelle d’une femme enceinte. « Ce n’est pas difficile. L’urine ou même un détail peut tout de suite servir de preuve pour savoir si c’est une éclampsie ou pas », révéle-t-elle.

De 7h au petit matin

Au Chu de Cocody où nous établissons notre base, nous observons particulièrement la maternité. L’incarcération des deux sages-femmes suspectées d’avoir occasionné la mort à Yaoua Noum Nadège à l’hôpital général de Marcory (Hgm) a suscité un nouveau comportement. « Nous ne prenons pas assez de risque. Dès que nous observons un début de complication, nous faisons appel à nos supérieurs pour voir dans quelle mesure, nous pouvons procéder à l’évacuation, le plus rapidement, afin de ne pas être accusées de non assistance à personne en danger ou d’avoir donné volontairement la mort », justifie T. R. Toutefois, ces sages-femmes du Chu permettent, le mercredi 18 novembre 2015, l’accouchement de quatorze (14) femmes de manière normale. Quant à douze (12) autres femmes, elles sont passées au bloc opératoire pour subir une césarienne. C’est quasiment la moyenne d’accouchement au quotidien dans ce centre de référence. Cependant, Mme N’Da Jacqueline est décédée aux environs de 18H après une intervention chirurgicale pourtant réussie. Faute de sang (O+), elle a succombée.

Difficile équation

La maternité du Chu est débordée. Ce qui fait qu’un box normalement consacré à une femme avec un lit de pré attente et un lit d’accouchement est occupé par deux femmes prêtes à accoucher exposées directement sur les lits d’accouchement dont les protections laissent à désirer. Trois types de femmes enceintes sont étendus sur les lits. D’abord, celles qui vont accoucher, ensuite celles dont les grossesses sont interrompues et celles qui feront des prématurés (grossesse inférieure ou égale à 34 semaines). La dernière phase de femmes devrait voir son bébé conduit en pédiatrie (5ème étage) où des couveuses y sont installées. Malheureusement, il n’y a plus de place. C’est pourquoi, une place aménagée de la maternité fait office de pédiatrie. Là encore, des couveuses disponibles sont en panne. Seules des machines de réchauffement de bébés fonctionnent. Prévue pour un bébé, la machine est utilisée pour réchauffer deux bébés avec des sondes. Ceci n’est pas la seule difficulté de ce centre de référence. Les blocs chirurgicaux réhabilités par le Japon sont fermés. Une fois annoncée en septembre 2015, son ouverture n’a pu être effective. « Ces blocs sont les meilleurs de l’Afrique noire. Et si rien n’est fait pour les mettre en marche, ils vont tomber en ruines », s’inquiéte un chirurgien. C’est également le cas des nouvelles urgences qui fonctionnent au ralenti car manquant de personnels adéquats. Ainsi va la vie au Chu de Cocody…centre de référence hospitalier.

Chiffres effarants

L’une des difficultés des centres de santé reste les ressources humaines. Elles sont quelquefois mal reparties dans les services. Selon de sources médicales, la direction régionale de santé d’Abobo nord a neuf (9) gynécologues, Abobo sud (7), Anyama (6) alors que des régions administratives toute entière n’ont qu’un seul gynécologue. Tenez, Ferkessédougou a un (1) seul gynécologue, Bouaflé (1), Yamoussoukro (3), Korhogo (2), Daoukro (1) en attendant l’arrivée d’un second. Compte tenu de l’absence de permanence dans les hôpitaux généraux, les centres de référence sont submergés. C’est le cas du Chu de Cocody qui reçoit les femmes enceintes d’Abobo ou d’Anyama. Selon un rapport médical, 95% des femmes enceintes évacuées proviennent d’Abobo. Ce qui fait qu’entre juillet et novembre 2015, ce sont six mille (6.000) accouchements qui ont été effectués au Chu de Cocody dont trois mille (3.000) par césarienne. Les deux tiers (2/3) provenant d’Abobo. À cela, il faut ajouter l’approvisionnement en sang des femmes enceintes qui fait énormément défaut. C’est d’ailleurs la première cause de décès chez les femmes enceintes. L’exemple a été matérialisé le samedi 14 novembre 2015 et mercredi 18 novembre 2015 où dame Koné Karidjata et Mme N’Da Jacqueline par manque de sang sont décédées. La poche de sang qui devrait d’être gratuite pour la femme enceinte est vendue à sept mille (7.000) francs Cfa. Ces problèmes trouveront leurs solutions dans une politique sanitaire globale qui va redéployer les gynécologues à l’intérieur du pays, imposer une permanence dans les hôpitaux généraux dotés de blocs opératoires.

M’BRA Konan

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