Reportage/ Dans l'univers des enfants sans parents

Publié le Modifié le
reportage-dans-l-univers-des-enfants-sans-parents Les enfants sont heureux de partager ces instants de bonheur avec ces visiteurs ( Photos/ M.A.)
Société

La Pouponnière d'Adiaké a été créée en novembre 1981 dans le but de venir au secours des enfants frappés par les us et coutumes. Avec l'évolution, les mentalités ont évolué. A ce jour, cette structure accueille des orphelins et des enfants dont les mères ne peuvent pas s'occuper (pour des raisons gravissimes), pour leur garantir une protection pendant leurs premières années de vie si fragile, avant de leur permettre ensuite de regagner leurs familles. Une journée dans cette pouponnière, nous a permis de nous imprégner de certaines réalités.

Samedi 24 janvier, il est environ 10 h lorsque nous arrivons à la pouponnière d'Adiaké. Cette structure d'accueil pour enfants en difficulté est située dans un écrin de verdure et en bordure de la lagune, loin de toute nuisance et à l'abri de la circulation automobile. Au cœur d'un beau jardin se trouvent les deux bâtiments qui abritent les services. L'un abrite les bureaux de l'administration, et l'autre, les dortoirs et les services des 51 pensionnaires âgés de quelques jours à 2 ans et demi. Sur la terrasse de ce bâtiment peint dans des couleurs gaies et sécurisé par des grilles, sont regroupés des enfants, âgés de 7 à 36 mois, des deux sexes. L'ambiance était aux jeux. Les jouets, il y en avait de tous genres. A quatre pattes pour les plus petits et d'autres assis ou debout, ils étaient épanouis aux côtés de leurs ''mamans'' (encadreuses). N'empêche que leur attention a été captée par la présence de la délégation du Rotary club Abidjan Golf conduite par le président Ehui Kouamé.

Ces pensionnaires l'ont manifesté par des sourires et cris de joie et des gestes pour exprimer leur joie. Les expressions de leurs visages semblaient dire à leurs hôtes : ''Soyez les bienvenus. Nous sommes heureux de vous voir''. Aussi, s'agrippent-ils aux visiteurs. Certains demandent qu'ils leur prennent dans leurs bras.

L' attachement des enfants aux inconnus justifie un besoin d'un lien affectif. Ce geste fait resurgir cet instinct originel et permanent du bébé à vouloir entrer en contact avec autrui, qu'il considère généralement comme sa mère. Malheureusement absente. Cette ambiance chargée d'émotions qui ne laisse personne indifférent suscite chez des âmes sensibles un sentiment de tristesse. D'aucuns ont dû écraser des larmes. « Qu'est-ce-que ces enfants ont fait pour qu'ils soient coupés de l'affection maternelle ? », regrette une dame. Une situation qui impose plus d'un à communiquer l'amour à ces innocents.

A l'intérieur de ce grand bâtiment, une grande salle garnie de plusieurs berceaux. Il s'agit du dortoir de ces bébés. Certains sont endormis et d'autres éveillés. Il y en a qui sont timorés. Mais les plus turbulents qui s'adonnent aux jeux sont attirés par la présence de la délégation. Ils respirent la pleine forme.

Contrairement à Jonas, prénom attribué à un enfant de 9 mois, qui souffre d'une malformation au niveau de la colonne vertébrale. Une malformation qui agit sur la forme de ses jambes. Jeannette, également, prénom donné à un autre enfant âgé à peine d'un an, est orpheline d'une défunte mère séropositive. Un autre bébé est endormi après son bain. «C'est une fillette. Elle est née il y a une semaine. Son cordon ombilical vient de se couper. La mère de cet enfant est décédée en couches », explique sœur Edoukou.

Victimes de décès en couches, folie, Vih et pauvreté

Ce bébé est confié à la pouponnière parce que les familles de ses deux parents sont en conflit suite au décès en couches de sa mère. «Son père nous l'a confié le temps de régler ce problème et protéger l'enfant qui est encore fragile», rapporte la religieuse. La situation de ce bébé permet de jeter un regard sur cette réalité récurrente en Côte d'Ivoire, notamment dans la région du Sud-Comoé.

Les responsables de la pouponnière révèlent que c'est souvent que des enfants sont rejetés par leurs familles maternelles après le décès de leur mère en couches. Soit, des parents maternels refoulent le bébé qui vient de naître et l'abandonne au père.

Dans certains cas, l'enfant est considéré comme un sorcier et accusé d'avoir tué sa mère à la naissance. Soit, les parents de la défunte mère récupèrent le petit orphelin pour remplacer leur fille décédée en couches, pour marquer la rupture avec la famille du père.

Pis, le papa de l'enfant, en plus d'être frappé par la douleur du décès et préoccupé à s'occuper du bébé, est accusé par les beaux-parents d'avoir négligé leur fille pendant la grossesse. A côté de ce groupe d'enfants, il y a ceux dit ''serpents'', rejetés par les siens. Ils sont trois dans cette pouponnière. Un seul a exprimé sa joie par des cris et gestes. Le plus âgé, 17 ans révolu, impassible et couché à même le sol, a un morceau de sparadrap sur le poignet de la main gauche. «Il est calme parce qu'il est en train de se remettre d'un paludisme », confie une employée.

Il est difficile pour les âmes sensibles de se rapprocher ou toucher le troisième enfant qui se trouve dans un état pitoyable et effroyable. Leur dortoir meublé de trois lits est doté d'une salle à manger et d'une salle d'eau. « Pour faire leur toilette, ils sont portés sur un lit en polyester afin de faciliter la tâche aux « mamans » qui prennent soin d'eux », explique la sœur Edoukou. En plus des enfants issus de mères décédées en couches, il y a le groupe des enfants issus de familles pauvres. C'est le cas des jumeaux et triplés trouvés dans cette pouponnière.

La plupart arrivent des campements,

La plupart des enfants arrivent des villages et campements, ou de zones urbaines très défavorisés. Le dénuement des familles dont sont issus ces enfants ne permettent pas de leur assurer une alimentation adaptée à leur âge. De même, la situation sociale de la maman vivante est trop précaire pour prendre en charge le ou les nouveaux nés dans de meilleurs conditions.

Ce centre d'accueil enregistre également des enfants nés de mères malades mentales et atteintes de maladies chroniques ou contagieuses telles que le Sida et la tuberculose. Les enfants abandonnés sont une minorité. Ailleurs, d'autres réalités peuvent justifier la prise en charge de ces enfants tels qu'un handicap ou une incarcération. de la mère, etc.

Peu de personnes, même de bonne volonté, peuvent assurer la prise en charge d'un nourrisson dans ces conditions à cause des difficultés financières. D'autres évoquent les problèmes sanitaires telles que les difficultés à assurer la stérilité du matériel, le manque de connaissances sur l'allaitement « artificiel » et la préservation des pratiques traditionnelles inadaptées à l'usage du biberon, le poids des coutumes avec les enfants orphelins, handicapés ou issus de grossesses gémellaires. C'est pourquoi des pères et des mères en difficulté, choisissent de mettre leurs enfants à l’abri dans cette pouponnière gérée par des sœurs catholiques.

Tout au long de leur accueil, les enfants sont entièrement pris en charge par la structure. Ces pensionnaires sont hébergés, nourris, soignés, vêtus par la structure. Des femmes trouvées à la tâche remplaçaient les couches des bébés d'un jour à quelques mois dans une salle destinée à ce service. «Nous sommes en train de faire la toilette de ces bébés et remplacer leurs couches», explique une dame aimable. Couches, layettes propres, gants de toilettes, serviettes, parfum et poudres, dans un environnement sain. Tout y est pour garantir la santé des enfants.

Dans une autre salle décorée à l'allure d'une cuisine, une autre « maman » apprête les biberons. «Il est bientôt 11 h. Ils doivent prendre leurs biberons », confie cette «maman». Les bébés ont droit à trois rations journalières. Elles sont 18 « mamans » salariées qui s'occupent des enfants. Avec une permanence les week-end. Chaque jour, elles font la toilette des enfants et s'occupent de leur nourriture. Ce traitement motive des mamans, qui n'arrivent pas à allaiter leurs bébés, à solliciter la pouponnière pour la prise en charge de ces derniers. C'est le cas des mères de jumeaux. Des triplés notamment.

La sœur religieuse a raconté l'histoire d'une mère de triplés qui bénéficient d'une prise en charge pour expliquer la présence des jumeaux dans sa structure. Cette jeune dame, après trois maternités, a mis au monde des jumeaux à la quatrième grossesse. Des triplés sont arrivés par la suite. Elle n'a pas de lait pour allaiter ses enfants et ne peut non plus pas les nourrir aux biberons. «Nous récupérons le plus fable des jumeaux. La maman et le reste des enfants sont accueillis dans un centre nutritionnel, le temps que les bébés grandissent», déclare la religieuse.

Dans le cadre de leur évolution, les enfants ne restent pas à la pouponnière jusqu'à l'âge d'aller à l'école. «Nous essayons de les intégrer le plus rapidement possible dans leurs familles respectives», a-t-elle ajouté . Mais, il arrive que des parents ne font plus signe de vie. Pour les enfants qui ne peuvent pas rejoindre leurs familles, nous sollicitions les dames qui travaillent ici ou des personnes de bonne volonté pour garder ces enfants. Une certaine somme est reversée à ces personnes de bonne volonté pour assurer la prise en charge de ces enfants. Même en famille, la pouponnière assiste ces enfants. Cela nécessite des coûts et interpelle des bonnes volontés à faire parler leurs cœurs.

Ces chiffres qui interpellent

La Pouponnière est un lieu d'accueil provisoire d'enfant privé de sa maman. Selon les responsables de la pouponnière d'Adiaké, 90 % des pensionnaires sont orphelins de mères, décédées en couches. Ce chiffre interpelle sur la problématique de la mortalité en couches. Les causes liées à cette mortalité sont nombreuses.

Un document de l'Organisation mondiale de la santé (Oms), diffusée en novembre 2015, explique que la majeure partie de ces décès survient dans des pays à revenu faible et la plupart aurait pu être évitée. Ici ou ailleurs, les femmes décèdent à la suite de complications survenues pendant ou après la grossesse ou l’accouchement.

Les principales complications, qui représentent 85% de l’ensemble des décès maternels, sont les hémorragies sévères (pour l’essentiel après l’accouchement), les infections (habituellement après l’accouchement), l'hypertension durant la grossesse (prééclampsie et éclampsie) ainsi que les complications dues à l'accouchement et l'avortement pratiqué dans de mauvaises conditions de sécurité.

Les autres causes de complications sont associées à des maladies comme le paludisme, et le Vih-Sida durant la grossesse. Toutes les femmes doivent avoir accès aux soins prénataux pendant la grossesse, bénéficier de l’assistance d’un personnel qualifié lors de l’accouchement, et recevoir des soins et un soutien au cours des semaines qui suivent l'accouchement.

De la pesanteur culturelle à l'évolution des mentalités

Les droits de l’enfant ont pour vocation de le protéger en tant qu’être humain. Ces droits consacrent les garanties fondamentales à tous les êtres humains que sont le droit à la vie, le principe de non discrimination, le droit à la dignité à travers la protection de l’intégrité physique et mentale (la protection contre l’esclavage, la torture et les mauvais traitement, etc. ).

Cependant, des enfants ont été victimes de la pesanteur culturelle. C'est ce qui a justifié la création de la pouponnière d'Adiaké par les sœurs catholiques en vue d'accueillir les enfants victimes de certaines pratiques culturelles. Il s'agit du rejet des dixièmes enfants, les enfants nés avec un 6è doigt et considérés comme des enfants porte-malheur, les enfants issus d'une mère n'ayant pas subi la cérémonie traditionnelle de ''lavage'' après les premières menstrues, les enfants dits ''enfants serpents'' qui naissent avec un handicap moteur cérébral.

Avec le développement et l'évolution des mentalités, ce problème n'existe plus, les parents commencent à comprendre que tout enfant qui naît doit jouir de ses droits et vivre en famille, soutiennent les responsables de la pouponnière.

Marcelle Aka

Sauf autorisation de la rédaction ou partenariat pré-établi, la reprise des articles de linfodrome.com, même partielle, est strictement interdite. Tout contrevenant s’expose à des poursuites.