Enquête

Vacances scolaires : Des élèves fabriquent et vendent des cercueils

Publié le Modifié le
vacances-scolaires-des-eleves-fabriquent-et-vendent-des-cercueils
Société

Les vacances scolaires battent leur plein. Et beaucoup d’élèves ont décidé de les passer en se faisant un peu d’argent, pour éviter des difficultés financières à la rentrée scolaire. Si la plupart se sont orientés vers des jobs ordinaires, à savoir gérants de cabine téléphonique, gouvernantes, journaliers dans des entreprises, une catégorie a opté pour le très craint métier de fabricant ou vendeur de cercueils. Pourquoi ce choix à cet âge ? Combien gagnent-ils ? Nous avons mené notre enquête.

En quittant la ville de Yamoussoukro fin juin 2017, à la fin de l’année scolaire, Akissi Chantal n’était pas certaine d’y retourner. Car, non seulement ses résultats scolaires étaient désastreux, mais il lui fallait de l’argent, beaucoup d’argent pour reprendre les cours au lycée mixte où elle n’a pu franchir la barre de 9 de moyenne sur 20. À Abidjan où elle débarque, elle n’a aucunement l’intention d’être confinée dans le rôle de vendeuse dans un restaurant ou serveuse dans un bar ou un maquis. Elle a donc décidé de vendre des cercueils en étant secrétaire. Alors que certains qualifieraient ce choix d’audacieux, Chantal y voit une opportunité, et semble avoir la bénédiction des proches. « Je voulais faire quelque chose pendant les vacances qui me donne l’occasion de discuter avec des personnes âgées ou sérieuses. C’est ce que m’offre le secrétariat dans un lieu de vente de cercueils. Avant que je ne le fasse, j’ai informé mon papa qui est à Sinfra, donc il n’y a pas de souci. Et je me sens bien comme ça », nous apprend-elle, le lundi 14 août 2017, sur son « lieu » de travail, à Yopougon, dans les environs du Centre hospitalier universitaire (Chu).

A lire aussi: Dans l'univers des laveurs de voitures

Installée derrière des cercueils exposés dans un grand hall vitré, elle accueille les visiteurs avec courtoisie et informe son patron de leur présence. « Les gens ne viennent pas ici dans la joie. Ils sont affligés d’avoir perdu un des leurs, donc il faut être aimable avec eux. Ce n’est pas facile. Tout le monde connaît ces moments douloureux. C’est pourquoi il faut se mettre à la place de ces personnes », raisonne-t-elle. Justement, un agent de Police en fonction au 16ème arrondissement, et ses parents, qui tournent autour de la baie vitrée, finissent par franchir la porte, ayant succombé à l’aimable attention de Chantal. Cette délégation est suivie par le patron de la jeune élève. Tous s’engouffrent dans le bureau juste derrière elle. La porte entrebâillée lui permet d’être à l’écoute de son patron qui peut avoir besoin d’elle à tout moment. D’ailleurs, les minutes qui suivent, celui-ci cherche la souris de son ordinateur. Chantal se précipite pour la lui donner ainsi que son tapis.

Un accord intervient entre son patron et les clients dont le défunt doit être inhumé dans un village de Sassandra. Chantal doit également noter tout. Mais avant, la page de garde de son ordinateur laisse défiler des prototypes de cercueils. « Tout fait partie de ma tâche. Je dois tout suivre, et rappeler un certain nombre de choses que mon patron pourrait oublier », fait-elle savoir.

                                  Apprenti

Chantal Akissi, malgré son statut de femme, ne veut pas entendre parler de job de vendeuse ou de serveuse : « Je suis certes une femme, mais ce n’est pas en aidant à vendre ou en servant que je vais apprendre à préparer. Ça se passe à la maison et auprès de ma mère ». En choisissant d’être secrétaire ou aide-vendeuse de cercueils, elle savait à quoi s’en tenir. « Petite, j’avais peur lorsque je voyais un cercueil. On nous déconseillait même de nous en approcher. Mais avec le temps et l’âge, la peur a commencé à se dissiper. Mieux, en venant ici, je me suis dit que c’est un lieu de travail discret et tranquille, où il n’y a pas de place pour les paresseux. Ici, il faut être aussi courageux. Dans ma vie, j’ai toujours été disponible. En étant secrétaire dans une entreprise de vente de cercueils, je veux aider des personnes affligées à accompagner dignement leur défunt » témoigne-t-elle.

Depuis la fermeture des classes fin juin, Dallaud Vallet Pierre, âgé de 16 ans, et son cadet de trois ans, Dallaud Beugré, ont été « confiés » à Odjé, fabricant de cercueils à Yopougon. Si dans leur début, ils avaient du mal à appliquer les consignes, comme le soutien M. Odjé, les choses semblent aller mieux désormais. « Ça va maintenant. Mon petit frère et moi mastiquons les cercueils. C’est-à-dire, nous mélangeons la poudre de bois à la colle, pour travailler. Nous faisons également des ouvertures (trous) au niveau des cercueils », nous explique Vallet Pierre qui fera la classe de 3e   à la rentrée prochaine, dans un collège de Yopougon. Pour lui, leur arrivée et leur adaptation ont permis d’accélérer la fabrication de cercueils. « A notre arrivée ici, c’étaient cinq cercueils par jour que nous aidions à faire. Avec notre implication, régulièrement, nous sommes passés à environ huit (8) cercueils par jour », révèle-t-il.

Quant à son petit frère Beugré, élève en classe de 5e, au lycée municipal Gadié Pierre 2 de Yopougon, il donne les raisons qui les ont poussés à choisir ce job de vacances.

« Salaire »

« Beaucoup ont peur de faire ce boulot. Même si c’est sur conseil d’une parente que nous sommes ici, il aurait fallu que nous aimions ce boulot. C’est trop tôt de le dire, mais, nous voulons apprendre, toutes les vacances et envisager de faire carrière dedans. On peut être propriétaire d’un atelier (de fabrication) un jour pourquoi pas ? Sinon, pourquoi nous allons quitter notre domicile de Yopougon-Gesco avant 7h, pour être ici (Yopougon-Chu, distant de plusieurs kilomètres) au plus tard à 8h ? », souligne, avec aisance, le petit Beugré qui indique que le travail commence à 8h et s’achève à 17h. C’est d’ailleurs le constat que nous avons fait le lundi 14 août 2017, en les suivant discrètement jusqu’à la fin de leur boulot du jour. Pour ces jobs particuliers de vacances, ces élèves qui ont opté pour la fabrication et la vente de cercueils, devraient se frotter les mains. Selon un des patrons dont les propos ont été confirmés par les concernés, les « vacanciers » sont rémunérés à la hauteur de leur tâche. Pour ceux qui s’adonnent à la fabrication, ils touchent entre deux et trois mille (3.000) francs Cfa par jour. C’est quasiment la même chose pour un secrétaire ou aide-vendeur, qui pourrait bénéficier de bonus en cas de forte demande. Un vacancier pourrait toucher soixante mille (60.000) francs Cfa par mois. « Les journaliers que nous employons ont environs dix mille francs (10.000) Cfa par jour. Donc, la rémunération des vacanciers est raisonnable », nous explique l’un des propriétaires de lieu de vente de cercueils.

Ce n’est pas forcément les préjugés sur les entreprises de fabrication et de vente de cercueils qui repoussent beaucoup de jeunes vacanciers en quête de boulot. En effet, les deux cent onze (211) entreprises connues officiellement dans le secteur, ne sont pas disposées pour le premier vacancier venu.

 

Encadré 1: Des noms évocateurs de cercueils

Lors des cérémonies funéraires, sans forcément le dire ouvertement, beaucoup d’hommes jugent la famille du défunt ou le défunt lui-même, par le cercueil qui est exposé. En fait, ils n’ont pas totalement tort. Car, notre enquête nous a permis de voir quatre catégories de cercueils. La première catégorie, celle appelée Vip (very important person) pour les personnes fortunées, est de trois types : il y a Boston, Boston Boga Doudou et Boston prestige. En sus, il y a une catégorie médiane avec deux types de cercueils : Le Prestige et Ernesto Djédjé. La deuxième catégorie est celle du gros lot. Ce sont des cercueils de type Sarco. Il y en a de Petit Modèle, d’Ordinaire, des Sarco 80 et Sarco 85. La dernière catégorie dite moins chère, est le Type Parisien. Si la première catégorie de cercueil est au-delà de trois cent mille (300.000) francs Cfa, les autres ont des prix intermédiaires jusqu’à cent mille (100.000) francs Cfa, après bien sûr une farouche négociation.

 

Encadré 2: Critère de sélection

La plupart des vacanciers qui exercent dans le secteur du cercueil, y sont sur recommandation, et donc sur la base de confiance. En clair, des parents les proposent. C’est pourquoi certains candidats solitaires n’ont pas pu être acceptés. Même ceux que nous avons fréquentés n’ont pas eu la caution de tout leur entourage. Chantal Akissi, par exemple, a beau avoir la permission de son géniteur depuis Sinfra, à Yopougon où elle habite, on fait mine d’accepter ce qu’elle fait. « Sincèrement, je ne suis pas pour ce qu’elle fait. Ça peut attirer le malheur. Il aurait fallu faire des sacrifices avant d’y aller », s’est inquiétée l’une de ses tantes qui vient juste d’arriver de Toumodi (ville natale de Chantal). Quant aux deux jeunes hommes, certains de leurs camarades de Gesco n’en reviennent pas. «Jusqu’à ce qu’on me dise qu’il n’y a pas de danger, je me suis éloigné de Vallet et de Beugré. Je ne joue plus au foot avec eux les dimanches, leur jour de repos. Ils auraient pu gérer des cabines téléphoniques », nous explique Jules, un ami d’enfance. Un homme d’une cinquantaine d’années, qui s’est présenté à nous, à Gesco, comme membre de la grande famille Dallaud, voit d’un mauvais œil ce job. « Ce n’est pas de leur âge », désapprouve-t-il cette initiative des jeunes élèves.

 

M’BRA Konan

Sauf autorisation de la rédaction ou partenariat pré-établi, la reprise des articles de linfodrome.ci, même partielle, est strictement interdite. Tout contrevenant s’expose à des poursuites.