Situation socio-économique: Dans la galère des balayeuses de rue à Abidjan

Société
Publié le Source : L'inter
situation-socio-economique-dans-la-galere-des-balayeuses-de-rue-a-abidjan Tous les jours, ces femmes se déploient dans les rues d'Abidjan pour rendre la ville propre

Tôt le matin, dès 7h, elles sont présentes dans les rues d'Abidjan. Pour la plupart bien avancées en âge. Des mères de familles. Ces femmes, ce sont les balayeuses de rues. Ce sont elles qui rendent la ville propre lorsque le sable envahit les artères de la capitale du fait du trafic routier intense. Mais il y a également des déchets de tout genre (papiers, sachets) produits par des piétons, des automobilistes, etc., qui prennent plaisir à les jeter à tous les coins de rue. Ce jeudi de début de mois d'octobre 2018, notre équipe de reportage a partagé le quotidien de quelques-unes de ces femmes, en poste au rond-point de la mairie d'Abobo. Nombre de personnes qualifient les balayeuses de rues de braves femmes ; certainement pour la pénibilité du travail qu'elles exercent. En effet, balayer les rues n'est pas chose aisée, d'autant plus qu'il arrive à ces femmes de rester débout plusieurs heures. Simplement parce que ces dernières ne veulent pas rester à la maison à ne rien faire. Même si le travail qu'elles exercent ne leur permet pas de couvrir leurs besoins, beaucoup d'entre elles estiment que « c'est mieux que rien ».

Munie d’un balai à manche, d’une pelle, d’un sceau et vêtue d'un tee-shirt surmonté d'un gilet fluorescent, Camara Yeli, 27 ans, était en poste ce jour avec une bonne vingtaine d'autres femmes, majoritairement âgées de 50 à 60 ans, sur la voie express (artère principale), précisément sur le segment (tronçon) Université Nangui Abrogoua – rond-point de la mairie. Cette demoiselle éprouve visiblement du plaisir à exercer cette activité, puisqu'elle dira que grâce aux revenus que cela lui procure, elle ne se sent pas « forcément dépendante de ses parents ». Elle admet tout de même que si elle parvient à s'en sortir avec un revenu qu'elle considère « faible », c'est parce qu'elle est encore en famille. Ce qui n'est pas le cas de la majorité d'entre elles.

Mendicité. Les balayeuses, généralement celles avancées en âge, pour joindre les deux bouts, se sentent obligées de chercher des revenus additionnels. Seulement les moyens pour avoir ces ressources s'apparentent regrettablement à de la mendicité, un phénomène honore peu ces « braves femmes ».

En effet, selon ce qu'il a été donné de constater, ces femmes, qui travaillent pour des entreprises de prestation de services, semblent ne pas se satisfaire de leur salaire. Étant dans la rue, donc en contact direct avec de nombreux passants, automobilistes, etc., elles ont développé un système pour attirer la sympathie des gens en vue de bénéficier, de leur part, de quelques piécettes. Parfois, elles ont la chance de se voir remettre des billets de banque. Il est fréquent, pour ceux qui se sont déjà fait aborder par ces femmes, d'entendre des formules du genre : « mon fils, ta maman a soif », « donne-moi 100 francs je vais boire de l’eau ». Et lorsque l'on leur pose la question de savoir pourquoi elles mendient, les réponses sont les mêmes, d'une balayeuse à l'autre. A savoir, qu'elles ne sont pas bien rémunérées. Selon des explications plus détaillées d'un groupe de femmes, plusieurs d'entre les sociétés qui ont le marché de nettoyage des grandes artères dans le district d'Abidjan ne paient pas leurs contractuels. Elles ont confié que les employé(es) qui sont le plus exposé(es) à cette situation sont ceux ou celles qui sont rémunéré(es) mensuellement. Parfois, les balayeuses accumulent des arriérés de salaire de près de cinq mois, voire plus.

Plusieurs d'entre elles sont tentées de contracter de manière journalière pour être sûres de rentrer le soir avec « un peu d'argent ». Sauf que lorsqu'elles font la comparaison avec leurs collègues rémunérées par mois, il y a parfois un manque à gagner de 5 000 F à 15 000 Fcfa. En réalité, selon des confidences, dans la majeure partie des entreprises qui embauchent ces balayeurs et balayeuses, les journaliers sont payés à 1 500 Fcfa. Or, ceux qui contractent pour être payés à la fin de mois perçoivent entre 50 000 Fcfa et 60 000 Fcfa, selon les sociétés. Du coup, alors que certains sont attirés par le cash du soir, avec la motivation première d'éviter de se retrouver avec des arriérés, d'autres, par contre, voient le surplus qu'ils pourraient engranger (en mode mensuel), minimisant le risque d'impayés de salaire pourtant très courant dans ce milieu.

C'est, en définitive, cette réalité plutôt difficile à laquelle ces personnes sont confrontées qui les pousse à tendre la main à des passants. Mais cette action de leur part, revendiquent-elles, ne devrait pas être perçue comme un acte de mendicité. « Sans savoir les raisons qui nous poussent à cela (la mendicité, Ndlr), des personnes nous traitent de mendiantes », a regretté l'une d'entre nos interlocutrices. « L’argent que nous demandons, c’est juste pour nous acheter de quoi manger lorsque nous rentrons les soirs », tente-t-elle de se justifier.

Difficile. « Souvent, il nous arrive de ne pas percevoir notre argent à temps », informe Mme Ouraba Germaine, cinquantenaire. Elle explique que cela fait plus de cinq ans qu'elle balaie les rues d'Abidjan. Non pas parce que c'est une vocation, mais parce qu'elle n'a pas vraiment le choix. « C’est difficile mais je n’ai pas vraiment le choix. J’ai des enfants à nourrir. Si je ne fais rien on dira que les femmes n’aiment pas travailler », affirme-t-elle, avant de se lancer dans un développement plus détaillé de la situation qu'elle vit. A l'en croire, sans mari et sans activité stable, elle a du mal à s'occuper de ses enfants. Nul besoin de rappeler que sans argent, elle n'a pu assurer la scolarité de l'un de ses enfants (garçon), qui a finalement dû quitter l'école. Son seul souci, aujourd'hui, « c'est comment leur permettre de manger, de se soigner, avec l'espoir qu'ils puissent entreprendre, avec le peu d'argent qu'elle gagne, une activité dans le secteur informel ». Mme Ouraba Germaine affirme qu'aucune femme de son âge ne prendrait le malin plaisir de venir balayer les rues, avec tous les risques d'accident de la circulation et les maladies auxquelles elles pourraient être exposées. Elle relève aussi que les balayeuses subissent parfois des insultes d'usagers de la route du fait de la poussière qu'elles soulèvent sur le goudron.

Ces femmes, en fin de compte, sont toutes seules à se battre sur les routes pour rapporter de quoi répondre aux besoins de la famille à la maison, étant donné qu'elle sont « soit veuves, soit divorcées depuis plusieurs années », soutenait Mme Ouraba. Sans compter qu'elles ne bénéficient pas de couverture sociale, ni d'assurance maladie, encore moins des possibilités de contracter des prêts pour entreprendre des activités génératrices de revenus. Par moments, certaines « mamans » sont gagnées par le découragement face aux souffrances qu'elles endurent du fait de se retrouver sur la route. Mme Sawadogo Awa soutient avoir maintes fois été victime de la méchanceté de certains automobilistes ou de simples piétons, lui lançant des « paroles méchantes ». Mais son réconfort lui vient souvent, selon ses confidences, d'autres personnes qui les encouragent dans le travail qu'elles font. « Il y a des personnes qui nous félicitent. Elles considèrent que balayer la rue, c'est rendre la ville propre. Parfois, sans qu'on ne demande quoi que ce soit, ces personnes nous tendent des billets de banque ou des pièces d'argent, juste pour nous encourager dans le boulot que nous faisons », a-t-elle relaté. Pour dame Sawadogo, il n'existe pas de sot métier, et même si la précarité les pousse à des comportements peu recommandables, les populations n'ont pas à en rajouter en leur collant l'étiquette de mendiantes qui tend à donner une image plus dégradante d'elles.

 

Elysée LATH et Philomène FABUNMI (Stg)