Grèves tous azimuts ; rupture de la trêve sociale, Mugefci…: Abonga Yves Koutouan accuse des ministres et des leaders syndicaux

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greves-tous-azimuts-rupture-de-la-treve-sociale-mugefci-abonga-yves-koutouan-accuse-des-ministres-et-des-leaders-syndicaux Abonga Yves Koutouan appelle le gouvernement à ouvrir un cadre de dialogue permanent avec les forces sociales du pays.
Société

Abonga Yves Koutouan est le coordonnateur de l’une des faîtières très actives pendant la grève des fonctionnaires de janvier 2017 qui a fait plier le gouvernement. A savoir l’Intersyndicale des fonctionnaires de Côte d’Ivoire (Ifci). Dans cette interview, le leader syndical lève le voile sur le bilan à mi-parcours de la mise en oeuvre du protocole d’accord portant trêve sociale. Il situe les responsabilités quant à la rupture de la trêve constatée avec les grèves tous azimuts. Il se prononce également sur la question de la Mugefci.

En août 2017, le gouvernement et les forces sociales signaient un protocole d’accord portant trêve sociale. De cette période à ce jour, le gouvernement soutient avoir suffisamment fait sa part. Qu’en est-il ?

En août 2017, nous avions effectivement signé deux protocoles d’accord avec le gouvernement dont l’un sur les revendications syndicales et l’autre sur la trêve sociale. Nous avons suivi, au niveau de l’Intersyndicale, l’application de ces deux accords. Concernant les revendications syndicales, il a été convenu par les parties, du paiement du stock des arriérés (Sda) des fonctionnaires. Cela est effectif. La première tranche a été payée en 2018 et dès la fin de janvier 2019, le paiement de la deuxième tranche des Sda commence. Pour les retraités, ce paiement se fera de janvier à mars 2019. Certains ont reçu sur la première tranche, 1/3 de leurs paiements. Ceux qui avaient deux tranches, leur situation va être bouclée de janvier à mars 2019. Et à partir d’avril 2019, va démarrer le paiement de ceux qui ont plus de deux tranches, pour prendre fin en décembre 2019.

Combien de fonctionnaires sont-ils concernés par la deuxième tranche des Sda ?

La tranche qui s’ouvre, prend en compte, si on y ajoute les retraités, 10.8429 fonctionnaires pour une enveloppe budgétaire de plus de 35 milliards de F Cfa répartis de janvier à décembre 2019. La première tranche, elle, ne concernait que les fonctionnaires ayant au plus 500.000 F cfa de Sda. Outre les Sda, il avait été arrêté le précompte à la source des cotisations syndicales. Cela a été fait. Nlous avons convenu également de la bonification indiciaire de certains fonctionnaires des catégories C et D de 100 points et A et B de 150 points. Cette bonification a pris effet en janvier 2018 et se poursuit. Ce point a été appliqué.

Pourquoi des syndicats affiliés à des organisations signataires déclenchent alors des grèves en exigeant une bonification indiciaire déjà appliquée...

Avant de répondre à cette préoccupation, je voudrais relever que sur la question de la retraite, le gouvernement a respecté son engagement de payer le capital Décès de la pension du conjoint survivant et les indemnités des allocations familiales conformément à la révision de l’ordonnance du régime de pension. Le nouveau système de calcul des indices a aussi été respecté. Au niveau de l'Ifci, nous pensons que le gouvernement a respecté une partie des accords. Mais, des points demeurent surtout au niveau de la liberté syndicale. Le gouvernement a respecté sa parole à moitié. Il était par exemple question de lever les sanctions pour fait de grève. Nous constatons malheureusement que des salaires restent toujours suspendus voire bloqués. Des camarades sont mutés. Au niveau des journaliers, le gouvernement s'était engagé à intégrer 1800 à la Fonction publique. En 2018, ce sont seulement 723 journaliers qui ont été recrutés. Notre analyse est que le gouvernement a respecté une large partie de ses engagements contenus dans le protocole d'accord. Mais, des points sont restés sans suite.

Pour revenir à la précédente question, comment expliquez-vous ce regain de grève rompt la trêve sociale alors que des points ont été traités ?

Les deux parties s'étaient engagées à œuvrer à la trêve sociale. Et non seulement, nous, organisations syndicales. Le gouvernement devait respecter le protocole portant revendications syndicales et améliorer nos conditions de vie et de travail de manière continue par la voie négociée. Voici les deux engagements du gouvernement. De notre côté, on s’était engagé à prioriser la voie négociée comme voie de traitement de nos préoccupations. Sur ce plan, l'Ifci a respecté sa part d'engagement. Aucun syndicat affilié à l'Ifci n'est engagé dans les grèves auxquelles vous faites allusion. Pour ce qui est de la rupture de la trêve sociale, le gouvernement et des organisations signataires n'ont pas respecté entièrement leur part d'engagement. Et quand je dis le gouvernement, je fais allusion à des ministres qui n'ont pas mis en place les mécanismes pour favoriser le dialogue. L'absence de cadre de discussion illustre du manque de volonté d’une des parties de trouver des solutions aux revendications des fonctionnaires. Et cela crée la grève. La signature du protocole d’accord portant trêve sociale ne règle pas tous les problèmes des fonctionnaires et ne signifie pas la fin des revendications. S'il n'y a pas de cadre, on ne peut pas dialoguer.

Les cadres de dialogue ne manquent pas pourtant. Il y'a par exemple le Conseil national du dialogue social (Cnds) ou encore le Conseil consultatif de l'Education nationale (Cesen) mis en place par la ministre Kandia Camara...

Ces cadres-là ne sont pas opérationnels. Le Cnds, par exemple, est sous tutelle. Il est logé au ministère de l’Emploi et n’est, ainsi, pas une institution indépendante avec pleins pouvoirs de régulation des rapports sociaux. Quant au Cesen, c'est une structure de consultation. Là, encore, on n'avance pas. J'étais membre du Cesen. Ce n'est pas un cadre de dialogue. Il ne s'agit pas de faire de la consultation. Mais, d'instaurer un dialogue fécond pour trouver des solutions durables aux préoccupations des fonctionnaires. Au Cesen, quand nous avons commencé les premiers travaux, tous les points mentionnés dans le préavis de grève de 2017 ont été débattus au sein de ce cadre et nous avons fait des propositions à la ministre Kandia Camara. Malheureusement, comme c'est de la consultation, on n'a pas eu de résultats. Et là, nous étions en 2014-2015. Si à ce moment, on avait eu un véritable cadre de discussion, de dialogue véritable, il n'y aurait pas eu la grève de 2017. On a convenu de prioriser la voie négociée. Mais, des ministres se cachent derrière le protocole portant trêve sociale pour ne pas répondre aux autres préoccupations. On a tous convenu de recourir à la voie négociée. Mais, si on n'a pas d'interlocuteurs pour discuter, çà va être difficile. La grève existe lorsque les conditions sont créées. La première condition, c'est l'absence de cadre de discussion. La 2ème, le manque de volonté d'une des parties. Et la 3ème, le constat flagrant de l'injustice.

Peut-on raisonnablement parler d'injustice quand plus de 1000 milliards F cfa ont été décaissés pour traiter vos revendications ?

Le protocole ne signifie pas la fin de l'activité syndicale et la prise en compte de tous les problèmes des fonctionnaires. Si nous avons accepté de signer la trêve sociale, c'est pour revenir à la normale parce qu'avant, pour être écouté par l'autorité, il fallait forcément déposer un préavis de grève. L'autorité ne mettait pas en avant le dialogue. Sur la plateforme de revendications en 2017, il y avait 6 points. 5 ont été traités, 1 n'a pas eu de solution. Pour traiter ce point, par la voie négociée, il faut un cadre. Cà n'existe pas ! Donc, le gouvernement ne respecte pas sa part d'engagement. Maintenant, pourquoi voulez-vous que des organisations signataires dont les syndiqués sont en grève, respectent aussi la leur ? On a demandé des cadres dans tous les ministères techniques. Ce n'est pas fait. Le seul cadre qui existe, c'est le ministre de la Fonction publique, Issa Coulibaly, qui l'a mis en place. Il est le seul. Or, si vous voulez instaurer une sérénité dans les échanges, il faut un cadre formel. Ce que le gouvernement a fait n'est pas suffisant. L'Ifci s'est justement inscrite dans la trêve pour permettre de trouver des solutions aux problèmes des fonctionnaires par la voie du dialogue. Il n'y a pas de surenchère. Il y a que les conditions ne sont pas créées pour ne pas qu'il y ait grève.

Agacé par les remous en cours, le gouvernement menace de ''déchirer'' le protocole en faisant arrêter le paiement des Sda. Qu'en dites-vous ?

Par principe, tous les signataires de la trêve engagent tous les syndicats qui sont membres de leurs faîtières. Par principe, ils devraient respecter la trêve. Les syndicats membres de ma faîtière ont été sensibilisés sur le respect de la parole donnée à travers la signature du protocole d'accord portant trêve sociale. Les autres signataires dont les syndicats déclenchent des grèves, ne sont certainement pas allés dans ce sens pour les raisons que moi, je ne sais pas. C'est à vous de leur demander pourquoi ils ne respectent pas leur signature. Mais, j'ai demandé au Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, de la retenue. La trêve sociale, signée avec les organisations de fonctionnaires, est quelque chose de nouveau pour la Côte d'Ivoire. Il faut de la pédagogie. Il faut l'expliquer aux syndicalistes mais aussi aux ministres et aux directeurs généraux des structures de l'Etat. J'ai dit au Premier ministre que j'ai l'impression qu'il est le seul à croire en la trêve que nous avons signée parce que plusieurs de ses collaborateurs ministres n'ont pas pris conscience de la nécessité de faire de la promotion du dialogue, une priorité. A part le ministre de la Fonction publique qui a commencé à travailler dans ce sens, plusieurs membres du gouvernement ne l'ont pas compris. Parmi eux, il y'a ceux qui continuent de muter les syndicalistes pour fait de grève, de suspendre les salaires des fonctionnaires ou de les traiter en Conseil de discipline. Il y'a par exemple une soixantaine d'agents des Sapeurs pompiers civils traînés devant le Conseil de discipline. On ne crée pas l'apaisement avec de telles décisions. Donc, il y a des responsables de l'administration publique qu'il faut sensibiliser à l'esprit de la trêve sociale.

L'instauration d'une carte dite intelligente de la Mugefci fait grincer dans des dents dans le milieu des forces sociales. Qu'elle est la position de l'Ifci ?

L'actuel conseil d'administration de la Mugefci a entrepris de faire des réformes. Au nombre de celles-ci, le projet de carte intelligente. Cette carte constitue un document de prestation. Conformément aux principes de la mutualité, une part des prestations annuelles est prélevée pour produire ces documents de prestation. Il n'est pas concevable de demander encore aux mutualistes de contribuer à la confection de ce document. Donc, nous avons demandé que ces cartes soient distribuées gratuitement aux fonctionnaires. Si on n’est pas suivi, nous allons prendre des mesures qui s'imposent.

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