Déguerpissement de la zone aéroportuaire: 6000 personnes dorment dans la brousse et à la belle étoile

Société
Publié le Source : Soir info
deguerpissement-de-la-zone-aeroportuaire-6000-personnes-dorment-dans-la-brousse-et-a-la-belle-etoile Une mère de famille qui n’a pas pu sauver grand-chose.

Pathétique! C’est en ce terme qu’on peut qualifier la situation que vivent les 6000 habitants des quartiers Aérocanal, Amangoua et Kamboukro, situés derrière l’Aéroport Félix Houphouët-Boigny de Port-Bouët. Ces habitants dont les maisons ont été démolies par des bulldozers, le jeudi 23 janvier 2020, ne savent pas où aller. Ils dorment en brousse pour certains et à la belle étoile pour d’autres. Ce sont ces personnes dont la destruction de leurs maisons est venue en rajouter à leur misère, que nous avons rencontré le lundi 27 janvier 2020, lors de notre passage sur les différents sites déguerpis dans cette zone de l’aéroport.

La détresse de dame Mawa Traoré, mère de 10 enfants, était si poussée que l’équipe de reportage n’a pu retenir ses émotions. L’agent de liaison avait si mal, qu’il a fondu en larmes avant de se laisser tomber sur des gravats formés après le passage des bulldozers. «  Mon fils, ne fais pas ça. Et moi alors ? Qui va me consoler ? », s’est interrogée Mme Mawa Traoré, avant d’éclater, elle aussi, en sanglots.

 

Depuis près de cinq (5) jours, les habitants d’Aérocanal, d’Amangoua et de Kamboukro ne savent pas à quel saint se vouer. Les pleurs et les ressentiments sont leurs lots quotidiens. Mais que peuvent-ils faire face à un gouvernement ? Absolument rien. Ils sont obligés de porter leur croix, en attendant la providence. Mais pour le moment, par manque de moyens financiers pour se prendre une maison dans l’une des communes du district autonome d’Abidjan, les différentes familles ont décidé de vivre sur les gravats de leurs maisons ou de se retrouver en brousse.

 

Pour ceux qui ont fait le choix de la brousse, ils ont choisi les gros arbres comme abri. C’est le cas de la famille Ali Soh. Ce briquetier installé avec sa petite famille sous un gros arbre dont le bas a été aménagé en couchette, y passe la nuit avec sa femme et leur fils de six (6) mois. L’environnement qui ne convient pas au bébé, a fini par lui donner de gros boutons sur tout le corps. Ce môme de six (6) mois n’est pas le seul dans cet état. La fille d’un (1) an de Virginie Kaloulou porte également des boutons sur le corps et a une forte fièvre. « En plus des boutons, elle a le corps qui chauffe depuis deux jours. Faute de moyens financiers, je ne peux pas me rendre à l’hôpital dans l’optique de la faire soigner », a-t-elle expliqué, la gorge nouée.

 

La majorité des familles qui ont trouvé refuge en brousse, prie pour que le temps reste clément, le plus longtemps possible. Parce que si une pluie venait à tomber, ça serait la catastrophe avec les bagages qui sont exposés à l’air libre et à même le sol. Touré Ousmane, Koné Maïmouna, Traoré Mariam, Djelou Juliette, Touré Konaté…ces chefs de famille ne veulent qu’une seule chose : Que le gouvernement leur trouve un site de recasement et les aide à s’installer.

« Nous n’avons pas d’argent. Et la situation est devenue compliquée, après l’opération de déguerpissement. Les propriétaires de maison, qui n’ont pas été touchés, ont profité pour augmenter le prix des loyers. On nous demande entre 500.000 et 800.000 F Cfa comme caution et avance. Où allons-nous trouver cet argent ?», s’est exclamé d’une voix tremblante, Touré Ousmane, installé à Amangoua, depuis bientôt cinq (5) ans. Il est d’ailleurs l’un des doyens du quartier.

 

Plusieurs maisons broyées avec leurs contenus

«Comment on peut demander des sommes aussi exorbitantes à des personnes pauvres comme nous, avant de nous faire louer des maisons ? Si on avait cet argent, on ne serait pas venu habiter ici. Qui ne veut pas de bonnes choses ? C’est à cause de la pauvreté que nous nous sommes installés ici. Qu’avons-nous fait pour qu’on nous pourchasse et nous chasse, chaque fois qu’on va se cacher à un endroit ?», a confié Juliette Djelou, avant de crier son indignation face aux autorités qu’elle accuse de ne pas suffisamment se pencher sur le cas des plus pauvres.

« C’est nous tous qui avons élu le président de la République. Mais je pense qu’il se soucie plus des riches que des pauvres. Est-ce qu’il n’est pas informé de notre détresse ? De la situation que vivent certains de ses concitoyens ?», s’est interrogée Juliette Djelou, avant de crier sa détresse : ‘’ C’est parce qu’on n’a pas le choix. Sinon qui veut vivre dans la pauvreté ?’’.

De fait, l’indignation des habitants d’Aérocanal, d’Amangoua et de Kamboukro tire sa source dans plusieurs raisons. Comme l’ont dit Adoby Hamed et Sawadogo Mohamed, respectivement vice-président et secrétaire général des déguerpis des trois (3) quartiers, ils n’ont bénéficié d’aucune considération.

« Nous avons été pris comme des moins que rien. Même les animaux ont plus de valeur que nous, aujourd’hui. Nous avons été informés par un agent du ministère de la Construction, qu’il sera procédé à une opération de déguerpissement de 200 mètres à partir de la clôture de l’aéroport. Deux (2) jours après, et sans des mises en demeure, nous avons été réveillés par les vrombissements des bulldozers. Pis, nous avons été empêchés d’enlever nos affaires et de décoiffer nos maisons. Il y a de nombreuses familles qui n’ont pas pu sauver leurs affaires. Plusieurs maisons ont été broyées avec leurs contenus. Seuls des courageux ont pu sauver quelques affaires. Des gens qui étaient sur les toits pour les décoiffer, ont été sommés de descendre, sinon ils allaient être broyés avec les maisons », a dénoncé Adoby Hamed, avant de laisser entendre qu’ils n’ont pas été considérés par les autorités.

« Au début, on nous avait dit qu’il fallait repousser de 200 mètres. Très rapidement, nous avons sensibilisé les familles qui étaient concernées, et un plan avait été mis en place. Mais à notre grande surprise, les bulldozers sont arrivés et les engins sont allés au-delà d’un kilomètre. Aujourd’hui, tout n’est que désolation à Aérocanal, à Amangoua et à Kamboukro. L’avenir de milliers d’enfants est hypothéqué et leur cursus scolaire compromis », a déploré Sawadogo Mohamed.

Les 6000 habitants n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. Ils sont sceptiques quant à l’avenir scolaire de leurs enfants qui ne peuvent plus prendre des cours du fait de la situation. A cela, il faut ajouter la perte de leurs maisons, après avoir acquis financièrement des terrains auprès de la communauté ébrié dont le village jouxte l’Aéroport Félix Houphouët Boigny de Port-Bouët. Ils appellent le chef de l’État et le ministre des Transports à leur venir en aide en leur trouvant un site de recasement et des kits d’installation.

Elysée YAO