Enquête : Le calvaire des filles victimes de viol, des témoignages pathétiques d’adolescentes

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enquete-incursion-dans-l-univers-des-filles-victimes-de-viol-comment-leur-vie-a-bascule Comme ces jeunes filles, bien d’autres victimes survivantes du viol souffrent dans le silence
Société

Le traumatisme n’est pas visible, ni physique, mais il demeure une cicatrice incurable. Il suffit de les approcher, et écouter leurs témoignages pour revivre avec les victimes de viol, ces instants douloureux et glaçants. Elles vivent dans le silence et dans la détresse, le traumatisme de ce mauvais épisode de leur vie.

Melaine T. répondant aux initiales M.T., 17ans et élève en classe de Première dans une école à Abidjan-Yopougon est un prototype de cette description. Certains détails ne peuvent être donnés à cause de la sensibilité du sujet. Mais, cette adolescente a perdu sa virginité après avoir été violée, un samedi du mois d’avril 2020, par deux adultes inconnus qui se baladent encore dans la nature. M.T., membre de la chorale de son église rentrait chez elle, après une séance de répétition ce fameux samedi.

De visu, tout semblait aller chez cette adolescente, trouvée dans la salle de conférence du siège de l’Ong Sos violences sexuelles, assise en face du psychologue Yao N’goran Hubert ce mercredi 1er juillet 2020 à Abidjan-Yopougon. De l’ambiance chaleureuse et conviviale qui prévalait les instants après les présentations, on s’était retrouvé dans une autre chargée d’émotion et de douleurs lorsque M.T. s’est mise à raconter les événements douloureux et traumatisants qu’elle a subis, et dont elle se remet peu à peu des séquelles physiques et psychosociologiques.

Le tremolo dans la voix presque inaudible, les yeux larmoyants et des états exprimés perceptibles à travers l’expression du visage de cette victime survivante du viol sont aussi évocateurs de l’atrocité vécue. « C’était la première fois. Ils ont forcé, j’avais très mal. J’ai été blessée et perdu ma virginité », a éclaté en sanglots la victime. Elle a marqué une pause avant de reprendre la parole. « Ce jour-là, il était 21 heures quand je quittais l’église après la répétition.  Ayant l’habitude de renter sans difficulté, je n’ai pas trouvé nécessaire de me faire accompagner. De chez nous à l’église, il y a un pont. Après cet ouvrage, allant à mon domicile, se trouvent un champ de manioc et des maisons inachevées. A la hauteur des maisons inachevées, je croise un adulte qui me demande de lui remettre mon sac à main. Je me suis opposée. Au moment où je m’apprêtais à le dépasser, un autre a surgi de la pénombre derrière moi, muni d’un couteau », a raconté M. T. Ces deux agresseurs lui avaient intimé l’ordre de faire ce qu’ils lui demandent si elle veut rester en vie. « Si tu cries, on te tue. Et ce sera fini pour toi. Même si on nous attrape, nous allons faire la prison, mais nous allons en ressortir », a rapporté la victime. Et de poursuivre : « Ces 2 agresseurs se sont acharnés sur moi et m’ont traînée dans la plantation de manioc. Ils m’ont violée et m’ont abandonnée à mon triste sort », a dénoncé M.T. « C’est mal en point que je reprends mon chemin pour la maison », a-t-elle confié la gorge nouée. « Les blessures avaient commencé à s’infecter. Je souffrais doublement dans ma chair, à l’insu de mes parents, à cause de la gêne. Je m’étais repliée dans la chambre. Je ne sortais pas », a révélé M.T.

 

Le cri de la douleur  

 

Comme cette jeune adolescente, la plupart des filles victimes de viol n’osent pas en parler à leurs proches. Elles préfèrent se replier sur elle-même pour éviter de subir les regards. Dans son cas, il a fallu la vigilance de son père pour découvrir les causes de ce changement brusque de son comportement, l’ayant surpris en pleurs dans la douche, lorsqu’elle se plaignait des douleurs pelviennes.

Par ailleurs, il importe de relever que la perte de la virginité chez toute jeune fille est prévisible et évidente dans l’évolution normale de sa personnalité. Mais lorsqu’elle intervient dans de telles circonstances, comme c’est le cas pour M.T. c’est dégradant, dévalorisant et humiliant pour la fille. « Perdre sa virginité dans un viol, c’est un double drame que je vis, et me pousse à la haine », a martelé cette victime.

A en croire le psychologue Yao N’goran Hubert, ce traumatisme avait commencé à affecter le comportement de M.T. ainsi que ses rapports avec les autres. « Arrivée pour la première fois dans nos locaux (Ong Sos violences sexuelles/ Ndlr), elle était coléreuse et déprimait. Elle a pleuré tout le temps. Pis, elle avait peur de voir les gens, notamment les hommes s’approcher d’elle. Elle avait honte et se culpabilisait », a rapporté le psychologue. «Même quand nous l’avons appelé pour cette rencontre avec vous (Ndlr/ journaliste), elle était très méfiante » a-t-il avoué. A la question de savoir les raisons, elle a rétorqué : « Derrière chaque homme, se cache un vampire », a confié M. N’goran.

Ces attitudes développées par cette jeune fille sont la manifestation du stress post-traumatique qui peut conduire, dans certains cas, à une déviation au niveau du comportement. Les symptômes sont, entre autres, l’expression du dégoût et une attitude de méchanceté, qui s’accompagnent de conduite à risque, d’auto-destruction. M.T. n’a pas été épargnée. L’enquête menée auprès de ses proches et de certains de ses camarades de classe, enseignants et du personnel d’encadrement dans son école avait révélé qu’elle était devenue violente et brutale envers ses professeurs et ses camarades de classe. Elle était également devenue méchante envers tout le monde. « Elle est devenue imprévisible avec des sauts d’humeur vis-à-vis de nous », a révélé une de ses proches contactés. Selon le psychologue, elle se remet peu à peu avec la prise en charge psychologique et du soutien familial.

Ce qui n’est pas le cas de Nadia N. de ses initiales N.N. Une autre victime qui vit une situation pathétique et révoltante, du fait d’un double viol.

 

Rejetée et incomprise après un double viol

 

Âgée de 17 ans aujourd’hui et élève en classe de 3è, cette adolescente a été victime d’un viol à 9 ans. Elle a subi plusieurs viols de 13 ans à 16 ans. Les auteurs sont respectivement son cousin, le neveu de son père et son géniteur lui-même. «N.N. était devenue la petite femme de son père depuis l’âge de 13 ans jusqu’à 16 ans. Quand tout le monde dort, il abuse de sa fille. Dépitée, elle a fini par le dénoncer. C’est de là qu’est venu son malheur », a rappelé le psychologue. Cette jeune adolescente aujourd’hui est stigmatisée pour avoir dénoncé son père. « Mon père et sa famille, son épouse et mes demi-sœurs ne veulent plus me sentir. Personne ne me croit. Tous me taxent de menteuse. Ma demi-sœur, née de sa nouvelle épouse, me déteste. On est dans la même école mais elle ne me parle pas. Elle me voit en extra-terrestre. Ma vie a basculé. Je vis avec ma mère, dans des conditions difficiles », explique N.N.

Le divorce de ses parents, survenu à l’âge de 6 ans, a rendu cette jeune fille vulnérable, exposée à des risques de violences sexuelles. « A l’issue de la séparation de mes parents, mon père m’a envoyée dans sa famille au village. Là-bas, j’ai été violée à 9 ans par son neveu, mon cousin âgé de 35 ans au moment des faits. C’est ainsi que je suis revenue chez mon papa à Abobo Belle-ville », a confié l’adolescente lors de notre rencontre au siège de l’Ong Sos violences sexuelles. « Je dormais au salon avec mes deux frères. Une nuit, il est venu, il a forcé et m’a violé. Quand je me suis mise à pleurer, il m’a laissée. Il m’avait blessé. Je suis dépassée par les événements. Mon propre père a osé me violer », a regretté la jeune fille. « Gênée par son attitude, je n’ai osé en parler à personne. Il a pris goût et chaque fois il revenait à la charge », a-t-elle déploré.

 

Marcelle AKA

 

Encadré / Déviation comportementale chez les victimes, un danger !

Le mal est profond et impacte toute la société. Des études ont révélé que l’absence de prise en charge médicale et psychologique, la stigmatisation et le mépris, comme c’est le cas pour Nadia N., peuvent conduire la victime à la prostitution, la dépendance alcoolique ou la toxicomanie ou à tout autre vice social. « Certaines victimes de viol sont devenues prostituées, lesbiennes, alcooliques ou dépendantes de la drogue », a déploré le psychologue N’goran. Le témoignage de certaines filles rencontrées dans des bars et maquis est aussi édifiant. Thérèse A, nous donne son témoignage. « Je consomme souvent l’alcool pour évacuer ce stress, et oublier ma douleur. J’ai été violée par des jeunes à Koumassi campement quand je rentrais du boulot un soir, il y a deux ans », a expliqué cette jeune fille, la trentaine révolue, trouvée devant un maquis au quartier Baradji à Koumassi. 

 

M. A.

 

Encadré/ Les limites de la protection sociétale, une plaie

 

Les viols et les violences sexuelles sont sévèrement punis, car ils font partie des crimes. Ils sont punis par la loi avec une peine d’emprisonnement allant de de 5 à 20 ans. Des juristes et psychologues ont confié qu’il y a des situations aggravantes tel que le viol commis sur mineur, sur une personne qui n’a pas toutes ses facultés mentales et le cas de viol en réunion qui peuvent conduire à la prison à vie. Malgré ces dispositions de répression, on note encore une limite au niveau de la protection sociale. « La majorité des cas de viol sont réglés à l’amiable. Seulement 10% des victimes arrivent à ester en justice. Il y a 5% de ces cas pour lesquelles des autorités en faisant les enquêtes, n’arrivent pas à appréhender l’agresseur », a déploré le psychologue N’goran. Les faits existent. « Nous avons eu un cas à Port-Bouët où la Police nationale demandait aux parents d’aller mener les enquêtes et de l’informer quand ils auront mis la main sur l’agresseur. C’est donc demander à la population de faire le travail à la place de la police. A ce niveau, il y a un problème. Parfois, la brigade des mineurs évoque le problème de carburant pour faire des interventions.

Même, quand on arrive à appréhender l’agresseur les procédures sont tellement longues que parfois cette lourdeur administrative peut empêcher les parents à recourir chaque fois à la justice parce qu’ils n’arrivent pas avoir gain de cause dans le temps », a-t-il expliqué. C’est pourquoi, souvent les parents préfèrent des règlements à l’amiable. Il y a aussi la démission des parents accentuée ces dernières années, par le manque d’écoute et l’insuffisance de communication avec leurs enfants, en plus de leur absence souvent prolongée de la maison.