Reportage / Lumière sur la gestion des prélèvements de la Covid-19 à l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire, comment les chercheurs manipulent les virus dangereux

Publié le
reportage-lumiere-sur-la-gestion-des-prelevements-de-la-covid-19-a-l-institut-pasteur-de-cote-d-ivoire-comment-les-chercheurs-manipulent-les-virus-dangereux C’est dans ce département que se font la manipulation de certains des virus dangereux.
Société

On entend parler de l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire, sans forcément savoir la réalité du travail abattu au quotidien par des chercheurs, qui consentent d’énormes sacrifices pour sauver des vies et assurer la santé publique. La gestion de la crise sanitaire de la Covid-19 a permis à L’inter d’aller au coeur de cette réalité et de prendre la pleine mesure des risques encourus par les agents de cet institut de référence, au quotidien.

Derrière une clôture de couleur verte de près de 2 mètres de haut assortie d’un portail de couleur grise, se trouvent les bureaux de l’Institut pasteur de Côte d’Ivoire situé à Adiopodoumé, au km17, sur l’axe Abidjan-Dabou. Sur la clôture, une pancarte métallique porte la mention : « Institut pasteur de Côte d’Ivoire ». Nous sommes au bon endroit ce jeudi 14 mai 2020.

Dr Kouadio Kouamé, chargé de recherche, chef de l’Unité Eco-épidémiologie et son adjoint Dr Konan Constant ainsi que Dr Allali Kouadio Bernard, chef de l’unité Entomologie-Herpertologie, tous du département Environnement-santé reçoivent notre équipe de reportage. Ici plus qu’ailleurs, le contrôle sanitaire est strict. Un agent de sécurité veille à l’application sans délai des mesures barrières de lutte contre la Covid-19. Sur les trois quarts de ce site d’accueil verdoyant d’une superficie de 17 hectares, sont déployés des bâtiments peints en blanc. Ils abritent les différents services, unités et départements ainsi que les laboratoires de recherches de cet institut de référence qui fait la fierté de la Côte d’Ivoire, la sous-région et l’Afrique. Loin de la pollution sonore urbaine, du désordre de la mégapole Abidjan et du trafic routier, chercheurs et virologues risquent leur vie au quotidien, de jour comme de nuit, côtoyant des microbes et virus dangereux.

Leurs travaux de recherches exigent concentration et calme. Dans ce temple de la science et de la découverte, difficile de voir les défilés de visiteurs dans la cour comme c’est le cas dans certaines institutions. Seuls des véhicules garés dans les différents parkings signalent la présence d’hommes et de femmes sur ce site. Ici, tout le monde est occupé, à des travaux de laboratoire, pour sauver des vies. Le triptyque sacré est : surveillance épidémiologique, tests en laboratoire et recherche.

 

Minimiser les risques par la concentration et la bio-sécurité

 

Les activités de laboratoire à l’Institut Pasteur, notamment la gestion des tests Covid-19 en ces temps de crise sanitaire, à partir de la réception des prélèvements aux résultats, nous ont édifiés. En effet, les prélèvements faits sur des sujets y sont acheminés par des ambulances autour de 14 heures. Ces colis sanitaires sont réceptionnés au département des virus épidémiques par le responsable, le docteur Edgar Adjogoua, médecin chargé de la recherche et son équipe. Ce département comprend 3 unités spécialisées dont celle de la grippe et des virus respiratoires. Placée sous la responsabilité du docteur Hervé Kadjo, médecin attaché de recherche, cette dernière unité, cheville ouvrière dans la gestion de la pandémie du coronavirus, réalise les analyses des sujets suspects du Covid-19, depuis le 25 janvier 2020. Les personnes accréditées ont accès à ces laboratoires qui assurent une protection optimale des chercheurs travaillant à l’institut. Habillés dans des tenues spécifiques, les chercheurs prennent systématiquement une douche après le service et la décontamination. Pour non seulement éviter de se contaminer et contaminer leurs collègues, l’environnement de travail mais aussi leurs familles et proches. Les effluents liquides sont décontaminés chimiquement et stérilisés. Les ambulanciers qui arrivent avec les échantillons sont également soumis à cette exigence. Ils sont munis d’équipements de protection individuelle (Epi) composés de gants, des lunettes et une tenue spécifique. Leurs premiers gestes est de déposer les échantillons et de faire une décharge. Ensuite, ils passent à l’étape de désinfection de leurs tenues et autres objets de protection avec du Virkon avant qu’ils ne s’en débarrassent. Le virkon est un désinfectant destiné aux surfaces et équipements, et permet de tuer les virus, certains champignons et les bactéries.

Après la décontamination, les ambulanciers portent une autre tenue de protection individuelle avant de reprendre la route pour rallier leurs sites de départ.

La bio-sécurité est une exigence à tous les niveaux. « Pour la conservation, les échantillons sont placés dans des tubes, et enfermés dans une boite. Une fois réceptionnés, on enlève chaque boite qu’on décontamine ainsi que la glacière. Les flacons dans lesquels se trouvent des cotons-tiges ayant servi au prélèvement nasopharyngé, sont également décontaminés à 235 degrés. Ces mesures de prudence sont de rigueur pour ne pas laisser échapper les microbes », explique le médecin-chercheur Kouadio Kouamé.

Au bas de l’escalier, sur le côté gauche, se trouvent quelques glacières de couleur grise, certaines sont ouvertes et d’autres le sont à moitié.  

« Elles sont placées ici parce que les prélèvements sont enlevés. Tout le reste est désinfecté y compris les sachets à l’intérieur et les glacières », ajoute-t-il.

Le décor à l’entrée principale de ce département des virus épidémiologiques met en évidence la densité du travail abattu par les chercheurs. Sur le côté droit, près d’une vingtaine de glacières spécifiques de couleur bleue hermétiquement fermées sont disposées les unes sur les autres.

Sur ces glacières, les noms de plusieurs communes d’Abidjan et des localités de l’intérieur du pays. Entre autres Marcory, Yopougon, Koumassi pour Abidjan et Korhogo, Guiglo, Bloléquin, pour les villes de l’intérieur du pays.

 

Incinération des déchets dangereux aux normes

 

L’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire, au-delà des tests de laboratoire, met un point d’honneur à la protection de l’environnement, indispensable à la santé des populations. Une priorité est accordée au tri sélectif dans son système de gestion et d’incinération des déchets médicaux, ménagers et assimilés. Depuis le début de la pandémie de la Covid-19 en mars 2020, le volume de production des ordures a augmenté. « Sur 9 tonnes de déchets, on compte 6 pour la Covid-19 », nous informent des spécialistes de l’Institut.

Les ordures déjà stérilisées arrivent emballées au point de regroupement intermédiaire identifié par deux (2) grandes poubelles vertes situées derrière le bâtiment des virus épidémiques. Sur l’une est écrit en vert sur du blanc, déchets ménagers et assimilés (des feuilles et des cartons…). L’autre porte l’inscription Dasri (Déchets d’activités de soins à risque infectieuses), écrit en rouge. Cette couleur symbolisant le danger renseigne que les Darsi sont composés des restes des prélèvements traités et emballages provenant des laboratoires.

De ce point de regroupement intermédiaire, ces ordures sont acheminées au deuxième point de stockage définitif, un hangar doté de deux compartiments portant également les inscriptions : Darsi et déchets ménagers et assimilés.

Ce hangar se trouve à quelques mètres de l’incinérateur acquis en 2018, tous deux peints en blanc, en retrait du dernier bâtiment abritant le département Environnement-santé. Le choix de la couleur blanche, signe de propreté est traduit en acte par l’hygiène et la salubrité, et ne laisse entrevoir le moindre déchet joncher les lieux.

Doté d’une bombone de gaz de mille sept cent quarante (1740) litres, cet incinérateur, qui possède une première chambre de combustion de 850 degrés Celsius et une post-combustion de 1100 degrés Celsius, détruit 500 kilogrammes de déchets par jours. « L’appareil a une capacité de destruction de 100 kilogrammes par heure. Mais, on limite la quantité à 60 kilogrammes pour un souci de maintenance », fait savoir l’expert, Dr Kouadio Kouamé. A la tâche, deux agents : Touré Ahmed et Dahu Kipré Franck. Vêtus d’équipements de protection spécialisés, ils mettent à l’incinérateur, au fur et à mesure, les déchets déjà pesés et regroupés par lot. Avec une tige de fer spéciale, ils remuent les ordures qui brûlent. Ils veillent à ce qu’il n’y ait pas d’encombrement. Ils sont respectueux des normes environnementales. A peine visible, la fumée de combustion remonte par la cheminée au-dessus de l’étanchéité. Dans sa volonté de contribuer à la protection de l’environnement, l’Institut Pasteur est disposé à établir des partenariats avec des centres de santé, pour la destruction des déchets médicaux qui constituent une réelle préoccupation ces dernières années en Côte d’Ivoire.

Marcelle AKA

 

Encadré / La construction du premier laboratoire P3-P4 en Afrique de l’Ouest 

 

L’Etat de Côte d’Ivoire qui positionne l’Institut Pasteur comme une référence dans la région et en Afrique, se donne les moyens de relever les défis de la recherche, par la disposition d’équipements de pointe. Dans cette dynamique, elle l’a doté d’un laboratoire P3-P4. En construction depuis plus de 5 ans sur le site d’Adiopodoumé, l’inauguration de ce laboratoire, le premier en Afrique de l’Ouest, est prévue cette année 2020. Avec une superficie totale de 1700 m²,  il contiendra 800 m² de laboratoires pour travailler sur les agents dangereux. Le bâtiment de ce laboratoire de pointe est situé dans une zone sécurisée, mitoyenne à la bio-banque. Composé de plusieurs pièces et recouvert de dalle, il est au stade de finition.

Selon les spécialistes, la classification P4 d'un laboratoire signifie « pathogène de classe 4 » et le rend susceptible d'abriter des micro-organismes très pathogènes.

Les principaux agents de classe 4 sont des virus générant soit des virus respiratoires comme la Covid-19, soit des fièvres hémorragiques, à savoir Ebola, Marburg, Lassa, Congo-Crimée, soit  des maladies infectieuses à haut pouvoir de dissémination et à haut taux de mortalité, par exemple la variole, l’infection à virus Nipha et  autres  Henipavirus. Ces agents de classe 4 sont caractérisés par leur haute dangerosité (taux de mortalité très élevé en cas d'infection, l'absence de vaccin protecteur, l'absence de traitement médical efficace, et la transmission possible par aérosols. La protection maximale exigée pour manipuler ces germes est désignée par le sigle Nsb4 (Niveau de sécurité biologique 4).
Ces laboratoires présentent deux grandes spécificités : ils sont totalement hermétiques et constitués de plusieurs sas de décontaminations et de portes étanches, les effluents liquides sont décontaminés chimiquement et stérilisés à la vapeur. Il y est assuré une protection optimale des chercheurs travaillant dans leurs enceintes. Des sites scientifiques rappellent que la création des laboratoires P4 est la conséquence directe de l'incident de laboratoire survenu en Allemagne en 1967 à Marbourg, à l'usine Behring, qui produisait des vaccins à partir des cellules rénales prélevées sur des singes verts d'Afrique. Des chercheurs avaient été contaminés par le virus Marbourg. Cette infection a provoqué une fièvre hémorragique apparentée au virus Ebola. Le premier virus était moins pathogène que le dernier, mais il fit toutefois 7 morts sur 31 contaminés. L'un de ces premiers laboratoires P4 fut le Cdc (Center for disease control, ou en français : Centre de contrôle des maladies) à Atlanta aux États-Unis.

M.A.  

 

Encadré 2/ Les acquis d’un parcours, de 1972 à ce jour

 

La création de l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire (Ipci), est née d’une volonté politique favorisée par un besoin de protection des populations contre les nombreuses épidémies de fièvre jaune survenues en Côte d’Ivoire aux XIXe et XXe siècles, notamment à Grand-Bassam. Cette réalité avait motivé le transfert de la capitale ivoirienne de Grand-Bassam à Bingerville en 1900. Au lendemain de l’indépendance, le premier président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny avait entamé la conception d’un centre de recherche autour de ces grandes épidémies. Ce travail s’est achevé par la création de l’Ipci. Inauguré en 1972, l’institut est déployé sur deux sites : Cocody et Adiopodoumé (route de Dabou).

L’Ipci est un établissement public à caractère industriel et commercial, placé sous la tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Il répond également du ministère de la Santé et de l’Hygiène publique dans la conduite de ses missions. Ce sont la recherche, la formation, le diagnostic et la surveillance épidémiologique. Les missions de surveillance dans le domaine de la santé publique sont assignées à l’Ipci à travers la création de ses différents Centres nationaux de références (Cnr) dont il compte 20 à ce jour. Ces centres ont été créés par un arrêté interministériel de 2006. Ils se composent de la chimio-résistance du paludisme, la poliomyélite, la grippe et les virus respiratoires, la rougeole, la fièvre jaune, les fièvres hémorragiques virales, les hépatites virales, la rage, les agents des infections sexuellement transmises, le choléra et la shigellose. De même que les Méningites bactériennes, les salmonelles, la tuberculose, l’ulcère de Buruli et les virus des diarrhées et le typage moléculaire des agents infectieux. En outre, il comprend l’évaluation des tests de diagnostics microbiologiques, l’observatoire des résistances des micro-organismes aux anti-infectieux en Côte d’Ivoire (Ormi-CI), le Réseau ivoirien d'investigation et de surveillance des infections nosocomiales (Riisin) et le contrôle biologique des vaccins anti microbiens.

Il a intégré le Réseau international des Instituts Pasteur (Riip) en 1978 et a rejoint le Réseau international des Instituts Pasteur et instituts associés en 1989.

Depuis sa création, l’Ipci met son expertise au service des populations ivoiriennes et celles de l’Afrique de l’Ouest et du Centre.

Dirigé depuis 2004 par Mireille Dosso, professeur de microbiologie, il devient un institut de référence et depuis 2016, la biobanque des pays de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao). Après avoir fait ses marques dans la recherche, l’Ipci joue un rôle de plus en plus important dans les épidémies, comme Ebola, Zika, de dengue ou de fièvre jaune et de Covid-19. Actuellement, l’institut réalise environ 30 projets de recherches. Les travaux sont organisés autour de six grandes thématiques : les maladies liées à des pathogènes transmis par les vecteurs, les mycobactérioses, les pathogènes respiratoires, micro-organismes et santé publique, la résistance aux anti-microbiens et l’environnement-santé

Le champ d’expertise de l’institut en ce qui concerne le diagnostic couvre les domaines de la santé humaine, de la santé animale (maladies zoonotiques), de l’environnement et de l’agroalimentaire. Les spécialités abordées sont : la biochimie, l’épidémiologie, la biologie cellulaire, la Biobanking, l’herpétologie, l’entomologie, l’hématologie, la microbiologie, la virologie. Les autres points sont la sérologie, la parasitologie, l’immunologie, et la biologie de la reproduction.

L’lnstitut s’investit dans la formation. Un département dédié à la cause, créé en 2004, forme environ 280 stagiaires par an dans le domaine administratif et de la recherche scientifique. De plus, les 33 différentes unités organisent des ateliers de formations reconnus tant au niveau national, régional qu’international. Il faut rappeler que l’Ipci compte 11 départements subdivisés en 33 unités spéciales. Le travail est assuré par une équipe de 220 fonctionnaires possédant des compétences dans divers secteurs dont 80 chercheurs en 2018, et 60 ingénieurs et techniciens. De par son caractère industriel et commercial, les ressources financières résultent principalement des services fournis aux usagers. Mais aussi des différentes subventions et collaborations avec des organismes nationaux et internationaux pour la recherche et son action en santé publique.

M.A.