Effondrements d’immeubles / Issiaka Diaby : « N’achetez pas les fers à béton qui n’ont pas de griffes » (Interview)

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Société

La question des effondrements d’immeubles en Côte d’Ivoire et son corollaire de morts interpelle au plus haut point le président du Collectif des victimes en Côte d’Ivoire (Cvci), Issiaka Diaby. Dans cette interview qu’il nous a accordée, mercredi 9 mars 2022, à Treichville, M. Diaby pointe du doigt la mauvaise qualité des fers à béton utilisés dans la construction des immeubles.

Issiaka Diaby, vous êtes président du Collectif des victimes en Côte d’Ivoire. On vous voit de moins en moins en politique. Vous vous tournez désormais vers un autre chantier, celui de la lutte contre la fabrication et la vente de faux fers à béton en Côte d’Ivoire. Qu’est-ce qui fait courir véritablement Issiaka Diaby ?

Le rôle joué par le ministre KKB

Le ministre de la Réconciliation et de la cohésion nationale, Kouadio Konan Bertin dit KKB, nous a pris en considération et nous attendons ses actions pour s’engager afin de régler un certain nombre de choses que nous reprochons aux hommes politiques. Le Collectif des victimes en Côte d’Ivoire, c’est l’ensemble des victimes de violations des droits de l’Homme.

Nous nous sommes proposé d’assurer la promotion et la protection de leurs droits fondamentaux. Donc, la question du fer à béton, vendre du fer qui n’est pas conforme aux normes, pour nous, déjà c’est un acte d’escroquerie et dès lors que ce fer là cause des dégâts et fait de nombreuses victimes au sein de la population, il y a des droits à défendre et il faut réparer les conséquences de l’utilisation de ces fers que nous trouvons très dangereux.

Selon vous, ce sont les fers à béton qui sont à la base des effondrements d’immeubles en Côte d’Ivoire.

Oui.

Quels sont les éléments dont vous disposez pour faire une telle affirmation ?

Les éléments qu’on a, c’est qu’en comparaison au corps humain, le fer à béton constitue la colonne vertébrale, les os, les nerfs et les tendons d’un bâtiment. C’est le fer à béton qui est la base de la construction, c’est le fer à béton qui soutient le bâtiment lorsque vous arrivez au chaînage. C’est sur les poteaux que le chaînage va être posé et toutes les autres composantes viennent s’ajouter. Dès lors que la colonne d’un être humain ou d’un animal n’est pas bonne, vous savez très bien que cet être là ne pourra pas se tenir debout.

La mauvaise qualité des fers à bétons sont à l'origine des effondrements d'immeubles à Abidjan

Voici comment je peux caricaturer. Maintenant, si nous entrons dans les caractéristiques chimiques, aujourd’hui, nous avons acheté du fer à béton que nous avons soumis à une expertise dans un laboratoire compétent. Il ressort que ces fers à béton ne respectent pas les normes en Côte d’Ivoire. Scientifiquement, nous avons des éléments qui nous font dire que ce sont les fers à béton qui sont à l’origine de ces effondrements d’immeubles.

D’où sortez-vous tous ces éléments justement ?

C’est à partir de nos investigations. C’est depuis fin novembre 2019 que des travailleurs d’une société m’ont donné des informations. Et j’ai investigué et je me suis rendu compte que c’était vrai. C’était dans le cadre de nos activités professionnelles. A partir de cet instant, j’ai retiré mon costume d’opérateur économique pour enfiler celui de défenseur des droits de l’Homme. Il y a des actions à mener pour protéger des vies.

Parlez-nous des résultats de vos investigations. Qu’avez-vous découvert véritablement ?

Ce qu’on a découvert, c’est que certains opérateurs économiques du secteur de la fabrication du fer à béton importent de la matière première qu’ils achètent moins cher…

Où ?

Chez le fournisseur par exemple. Ils l’importent de la Chine et d’autres pays. Mais en la matière, il y a plusieurs qualités. Il y a des qualités qui respectent les normes européennes et il y a des qualités qui ne peuvent être utilisées que pour les constructions de maisons dites économiques, c’est-à-dire sans dalle. Donc les deux matières premières ; celle de qualité, par exemple, coûte 100 F Cfa et l’autre coûte 50 F Cfa. L’importateur importe la matière première qui coûte 50 F et la dédouane à ce montant. Il fabrique le fer à béton et le vend au prix de la bonne qualité qui est sur le marché à 150 F Cfa. Vous voyez le bénéfice qu’il réalise.

C’est pourquoi nous avons parlé d’escroquerie et d’enrichissement illicite. J’ai même parlé de blanchiment de capitaux. Maintenant, cet enrichissement illicite avec cette matière première cause des dégâts, des destructions de biens et des pertes en vies humaines. Pour nous, c’est un acte criminel en plus. Voici comment les gens opèrent.

En principe, celui qui s’installe dans un pays comme la Côte d’Ivoire pour fabriquer du fer à béton, il y a des cahiers de charges qui doivent être respectés pour éviter que ceux qui sont chargés de faire appliquer ces règles, la corruption passe par là et les choses continuent.

Qu’est-ce qu’on peut retenir de fondamental concernant ces cahiers de charges ?

Il y a des normes. La Côte d’Ivoire a calqué ces normes à partir des normes européennes. Dans ces cahiers de charges, il est dit que pour le fer à béton produit, les structures étatiques doivent passer régulièrement pour faire des contrôles, comme l’eau que nous buvons ou le carburant. Au niveau de ce contrôle-là, il y a un problème. Les structures étatiques sont chargées d’identifier les malfaçons, les contrefaçons et mener des actions de répression ou empêcher ces produits là d’être déversés sur le marché.

Beaucoup de fers à béton écoulés sur le marché sont malheureusement de mauvaise qualité.

C’est là qu’il y a un dysfonctionnement grave. Pourquoi ces fers-là se retrouvent sur le marché ? Et nous avons constaté, après nos investigations, que c’est une société qui a introduit ce faux fer à béton à partir de 2016. Période qui coïncide malheureusement avec les effondrements de bâtiments en Côte d’Ivoire. A partir de 2016, beaucoup de fers à béton écoulés sur le marché sont malheureusement de mauvaise qualité.

Quand vous parlez de faux fer à béton, qu’est-ce que cela veut dire ?

Le faux fer à béton ne respecte pas les diamètres autorisés, ne respecte pas les caractéristiques. J’ai reçu des rapports d’expertise où il est démontré que ces fers ne respectent pas les normes en vigueur en Côte d’Ivoire. Par exemple, il y a les diamètres 6, 8, 10, 12.

De quel diamètre a-t-on besoin pour la construction d’un immeuble ?

Pour la construction d’un immeuble, il faut d’abord le diamètre 6 pour attacher les fers. Il y a les diamètres 8, 10, 12. Maintenant quand l’immeuble a un certain niveau, pour consolider les assises, on utilise souvent le diamètre 14. Pour les grands immeubles comme ceux de la commune du Plateau, on peut aller au-delà. Mais c’est l’architecte qui peut vous dire à quel niveau il faut utiliser un type de fer. Là n’est pas le problème.

Le problème, c’est que si un constructeur va acheter du fer 14, est-ce que c’est vraiment un fer de diamètre 14 ? A vue d’œil, l’acheteur ne saura pas que c’est du 14. Mais c’est le service du ministère du Commerce et de l’industrie, direction de la météorologie et de la répression de la fraude qui doit veiller à ce que ce fer 14 soit vraiment de diamètre 14, en faisant un contrôle préalable avant qu’il ne soit mis sur le marché.

Seriez-vous en train d’indexer cette direction qui ne ferait pas son travail ?

Je les accuse parce qu’on a eu une séance de travail, ils ont su que ces choses existent et ces séances se sont passées il y a 5 mois. Ils ont reçu des éléments de preuve de ce qui se passe dans les usines. Ils sont partis dans les usines, ils ont fait des prélèvements dans 12 usines qui fabriquent du fer à béton. Ils ont été soumis à expertise et à la fin, l’expert a dit que sur les 12, il y a 6 seulement qui fabriquent du bon fer. Les 6 autres fabriquent donc du mauvais fer. Ensuite, nous avons adressé un courrier pour informer qu’il y a 80 000 tonnes qui devaient entrer en Côte d’Ivoire dans ce même contexte.

La question est d’amener ces personnes devant la justice

Ils ont promis de s’en occuper. C’est normal, il y a ce que vous promettez de faire et il y a nos investigations sur le terrain. Quatre mois après, nous sommes descendus sur le terrain et on a fait des achats sur tout le district autonome d’Abidjan, chez 30 revendeurs, gros distributeurs de fers à béton, qu’on a soumis à expertise pour voir si ce ministère a fait son travail. Malheureusement, sur les 30, deux seulement nous ont vendu du fer de qualité. Les faits sont là, je ne le dis pas comme ça, j’ai des éléments de preuve. Mieux, la question est d’amener ces personnes devant la justice pour qu’elles puissent s’expliquer. Parce qu’elles ne sont pas au-dessus de la loi, il s’agit de la vie des Ivoiriens.

Là, vous parlez du ministère du Commerce mais on parle aussi du fait que les personnes qui construisent leurs maisons, leurs immeubles n’ont pas de permis de construire…

Nous sommes dans une situation vraiment déplorable puisque personne ne veut assumer sa part de responsabilité. On se jette la balle et les Ivoiriens sont dans le néant. Ce sont les défenseurs des droits de l’Homme, membres de la société civile qui doivent entrer en action pour équilibrer les choses et dire ce qu’il y a dire. Quel que soit ce qui peut arriver, nous estimons que la vie humaine a une valeur. Lorsqu’il s’agit de la vie d’un être humain, de sa sécurité, de son bien, il faut dire la vérité.

Un ministre ne peut pas nous dire qu’il a acheté son véhicule, on l’arrête sur la route alors qu’il conduit bien, il ne peut pas nous dire qu’il peut s’acheter une voiture, la conduire et ne pas passer la visite technique. Ce n’est pas le permis de construire qui va régler le problème. C’est un élément important mais après la délivrance du permis de construire, est-ce que les matériaux qu’on va prendre pour construire les maisons sont de qualité ? C’est là le problème.

Une expertise des matériels de construction des immeubles effondrés réclamée

Je ne savais pas qu’au ministère de la Construction, de l’urbanisme et du logement, il y avait un service chargé du matériel qu’on utilise. A l’époque, je disais que c’était le ministère du Commerce et de l’industrie. Mais sa responsabilité est pleine et entière parce que son service chargé du matériel de construction devait faire des prélèvements, aller les faire expertiser pour voir si les matériaux utilisés pour la construction des immeubles sont de qualité. Je crois que c’est là-bas qu’on attend le ministre de la Construction.

Qu’est-ce que vous attendez de la part du gouvernement ?

Nous avons déjà interpellé le gouvernement, on ne fera que l’interpeller. Le Cvci n’est pas comme les autres associations, on a nos moyens d’action. Aujourd’hui, on a produit des éléments, on a saisi les juridictions de trois plaintes. Deux plaintes contre les revendeurs dans le district autonome d’Abidjan et une plainte contre les fabricants. Les éléments sont réunis. Les enquêteurs viennent de boucler leurs enquêtes et nous avons des éléments contre 14 revendeurs de fers à béton.

Le dossier a été transmis au procureur. Pour nous, le procureur doit passer à la phase de répression parce que je vous apprends que les maisons qui sont tombés à Bingerville, des ouvriers ont été arrêtés et déposés à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (Maca) depuis deux ou trois ans. Pour la maison de Treichville, l’entrepreneur et d’autres personnes auraient été arrêtées. Mais on ne peut pas faire une politique de deux poids deux mesures. Pourquoi le matériau utilisé, alors que vous avez des éléments qui montrent que le fer à béton n’est pas bon, les fabricants ne sont pas inquiétés ?

Pour nous, c’est assez grave

J’espère que la justice répressive et réparatrice va entrer en action. Je ne dis pas qu’ils ne sont pas en train de faire leur travail, parce que c’est hier qu’ils ont reçu ces éléments de preuve. Nous attendons. S’il n’y a pas de réaction, le Cvci sera obligé d’entrer en action pour dénoncer un certain nombre de manquements des structures qui sont chargées de réprimer des faits criminels assez graves. Pour nous, c’est assez grave. On les a interpellés, on leur a dit que des maisons peuvent tomber à tout moment.

Imaginez qu’un lieu de culte s’écroule ! Depuis un moment, de nombreuses personnes nous appellent pour nous informer qu’elles voient des fissures dans les murs de leurs maisons. Les Ivoiriens sont traumatisés. C’est à la justice pénale ivoirienne, aux différents ministères chargés de ce secteur de mener un certain nombre d’actions conformément à leurs attributions. Ils peuvent faire en sorte que ces choses s’arrêtent. Tant que ce n’est pas le cas, chacun de nous peut interpréter cette situation comme il le veut. On parler de hautes personnalités qui ont des actions dans des sociétés.

On vous entend parler de corruption dans cette affaire. Vous êtes même en procès au Tribunal de Yopougon avec des fabricants. Où en êtes-vous avec cette procédure ?

Je pense que les faits sont tellement fondés et palpables, mais c’est le rôle des avocats qui sont en train de manœuvrer pour ne pas que l’affaire soit jugée. Je pense que l’affaire sera jugée pour la manifestation de la vérité. Ils ont soulevé des exceptions mais le juge va décider. Ça doit être jugé parce que les gens ont besoin de vérité. Mais ces fabricants ne se sont pas arrêtés là, il y a d’autres procédures.

Pour le moment, on n’a rien à reprocher à la justice pénale ivoirienne. Mais au ministère du Commerce et de l’industrie, on a des doutes. Les gens ne veulent pas voir ce qu’il y a à voir. Pourtant les choses sont entre leurs mains. Ils ont tout le mal du monde à expliquer les raisons de la présence de ces fers là encore sur le marché.

Qu’est-ce qu’il y a lieu de faire véritablement ?

L’Etat ne peut pas empêcher les gens de construire mais l’Etat doit agir afin que le matériel qui est acheté pour la construction des maisons soit de qualité. Imaginez-vous, nous avons fait l’expertise de 43 barres de fer. Ça coûte plusieurs millions de francs. Si quelqu’un qui veut construire sa maison doit débourser tout cet argent, ce ne sera pas facile alors que l’Etat peut faire cette expertise de la matière première déjà au Port d’Abidjan, faire des contrôles, ainsi qu’à la sortie d’usine. Cela se trouve dans les cahiers de charge. Mais pourquoi jamais les mauvais fers ne sont pas saisis ?

Pour vous, c’est à mettre au compte de la corruption…

C’est la corruption ! Il n’y a rien à dire.

Avez-vous des éléments de preuve de cette corruption ? 

La vie des Ivoiriens n’est pas à monnayer. Ces personnes qui ont été nommées à des postes de responsabilité ont intérêt à se ressaisir sinon elles risquent de se retrouver avec nous en justice. Et là, tout sera mis sur la place publique.

S’il y a un message à lancer au gouvernement et surtout aux personnes qui construisent des maisons et des immeubles, quel serait-il ?

Je tenais sincèrement à remercier le Premier ministre Patrick Achi qui, dès qu’il a été saisi par le collectif, a pris des mesures qui commencent à nous rassurer. Je peux dire aux Ivoiriens de ne pas désespérer de certains de nos concitoyens. Si nous sommes arrivés à ce niveau, c’est parce que nous avons rencontré sur notre chemin des Ivoiriens fiers qui ne sont pas prêts à vendre la dignité, le bien-être social des Ivoiriens pour quelques billets. Il faut garder espoir.

On tient à remercier le Premier ministre. A partir de maintenant, nous savons que les choses vont bouger. Nous invitons les Ivoiriens à faire confiance à nos actions. Grâce à vous, nous pouvons informer de certaines situations. Bientôt, nous allons donner des noms de fabricants de faux fers à béton. Et nous informons les acheteurs de fers à béton qu’à partir de maintenant, qu’ils évitent d’acheter les fers à béton qui ne portent pas de griffes. N’achetez pas les fers à béton qui n’ont pas de griffes. Parce que selon les normes ivoiriennes, celui qui fabrique des fers à béton doit y inscrire ses initiales.

Issiaka Diaby invite le Premier Ministre à s'impliquer dans cette affaire

Cela n’est pas fait. Depuis nos actions, les bons fabricants ont commencé à mettre leurs initiales. Si vous allez acheter du fer et que vous ne voyez pas de griffes, évitez d’acheter parce que généralement ce n’est pas du fer de bonne qualité. Des gens cachent les éléments de traçabilité. Si le Premier ministre nous accompagne, on va interpeller tous ceux qui fabriquent et qui construisent. On va se battre pour que les choses soient corrigées. Il est très important que les Ivoiriens cessent d’acheter du fer qui ne porte pas de griffes