Phénomènes d’enlèvements d’enfants, crimes rituels... : Dr Bazaré Nébi Raymond (socio-criminologue) fait de graves révélations


Le Docteur Bazaré Nébi Raymond est enseignant-chercheur à l'Ufr de criminologie de l'université Félix Houphouët-Boigny. Spécialiste des questions de sorcellerie, magie, charlatanisme, de pratiques rituelles rattachées à la criminalité, il jette un regard sur les phénomènes d’enlèvements d’enfants et de crimes rituels qui se multiplient ces derniers temps dans le pays. Interview.

Docteur Bazaré, qu'est-ce qu'un crime rituel ?

Dans le thème « crime rituel » nous avons deux notions clés. Il y a le concept de « crime » et il y a le concept de « rituel ». Le concept de crime, en criminologie, est indépendant de la signification que l'on donne en droit pénal. En droit pénal, quand on dit crime, on fait allusion aux actes graves jugés par la Cour d'assises. À côté de ces actes-là, il y a ce qu'on appelle les délits qui sont jugés par les tribunaux correctionnels. En criminologie, les actes que le droit commun appelle crimes et délits se fondent dans les conduites naturelles qui agressent ou qui enfreignent les valeurs morales et qui sont susceptibles d'ouvrir la voie des représailles. C'est pour dire qu'un crime est une infraction grave à la morale ou à la loi. On comprend par-là qu'un crime n'est pas toujours un assassinat ou un meurtre. Ça va au-delà, en criminologie bien sûr. La précision est de taille.

Dans le concept de « rituel », il y a la notion de rite qui apparaît. Un rite est l'ensemble des règles et des cérémonies en usage dans une religion ou dans un culte. De là vient l'adjectif qualificatif « rituel », qui détermine la nature de l'acte. Dans le cas d'espèce, les crimes sur les personnes, entraînant la mort et n'étant pas commis dans les mêmes conditions et par la même motivation, dans le but de prélever les organes d'un homme, d'une femme ou d'un enfant pour en faire usage dans un rite. Autrement dit, pour répondre aux règles et aux cérémonies de certains cultes démoniaques ou pour le distinguer du crime ordinaire sur la personne. Le terme de crime rituel est survenu un peu, de mémoire d'écrivain, en Afrique, surtout au Gabon. Ce sont les Gabonais qui ont adjoint l'adjectif rituel au terme de crime pour donner la notion de crimes rituels, c'est-à-dire respectant les règles prescrites par un rite.

 

Quels sont les types de crimes rituels qui existent ?

À ce niveau, selon les travaux effectués par un certain nombre d'étudiants en criminologie que j'ai eu à encadrer, nous avons pu dégager 6 types de crimes rituels. Il y a les crimes rituels liés à la cybercriminalité ou ‘’broutage’’ ; les crimes rituels en période électorale ; les crimes rituels rattachés à une promotion sociale ou économique, c'est-à-dire en termes de remaniement, nomination, etc. ; les crimes rituels à des fins de trafics d'organes humains ; les crimes rituels liés au succès lors des compétitions sportives ; les crimes rituels liés à la tradition ou aux pratiques coutumières. Ces actes que nous venons de citer (les différents types de crimes rituels, Ndlr) ont pour caractéristiques, d'une part, le fait d'être des formes de criminalité à col blanc. Ce que nous appelons criminalité à col blanc, c'est la criminalité perpétrée par les autorités politiques, administratives ou judiciaires. A col blanc parce que ça passe inaperçu et c'est impuni. D'autre part, ces crimes-là, à l'instar des crimes de sorcellerie, sont difficiles à appréhender, difficiles à prouver. Ces deux caractéristiques-là, il faut pouvoir bien les noter. Les 6 types que nous venons de citer, nous avons essayé de les scinder en trois catégories. Il y a ce que nous avons classé dans la catégorie A, c'est-à-dire les crimes rituels en période électorale, les crimes rituels liés à la promotion sociale, les crimes rituels rattachés aux compétitions sportives et les crimes rituels rattachés à la tradition. Ici, l’identification de ces crimes-là est relative à une période précise, c'est-à-dire les élections, les remaniements, etc ou à une pratique coutumière donnée. Je suis allé au Bénin, à un colloque, où j'ai eu à faire une communication sur ‘’l'Atôvlè’’, une pratique culturelle en pays Akan. C'est un rite de passage, un baptême de la jeune fille de l'âge de l'adolescence à l'âge de la jeune fille mariée. Et là, il est dit, selon les enquêtes, que quand la fille ne se soumet pas à ce rite et qu'elle contracte une grossesse, l'enfant est immédiatement éliminé. Donc on voit que dans la tradition, il y a des choses qui se passent, mais qui ne sont pas révélées au grand jour.
Au niveau de la catégorie B, qui concerne les crimes rituels liés à la cybercriminalité (broutage), ici l’identification est complexe. Et elle tient compte surtout du flagrant délit ou de la présence massive de ‘’brouteurs’’ dans une zone donnée. Il y a également la catégorie C, qui concerne les trafics d'organes. À ce niveau, l'identification est presqu’impossible sans flagrant délit. Dans les trois catégories, la dénonciation passe. Quand on dénonce, on peut poursuivre les traces et découvrir ce qu'il y a à découvrir. C'est pourquoi je n'ai pas évoqué la dénonciation. Sinon la dénonciation passe dans les trois catégories. Voilà, c'est ce que je voudrais dire au sujet de la typologie des crimes rituels.

 

Ces jours-ci, l’on constate des enlèvements d’enfants qui sont bien souvent retrouvés morts, vidés de leur sang ou amputés de certains de leurs organes. Qu’est-ce qui explique ce phénomène qui crée la psychose au sein des populations ?

Il faut dire que les facteurs explicatifs de ce phénomène tournent autour d'un dénominateur commun. Il s'agit de pactiser avec une entité mystique en offrant un sacrifice extrême comme du sang humain, une ou des parties du corps ou des sécrétions humaines, etc. Et ce en vue de l'obtention de pouvoir dans tous les sens. Mais ces facteurs-là, il faut le dire, tiennent compte surtout de la typologie que nous avons effectuée au sujet des crimes rituels. À ce titre, on peut noter des facteurs socio-économiques.

A ce niveau-là, ces criminels sont animés par le souci de s'enrichir davantage pour être toujours compétitifs. Il y a aussi le chômage ou le manque d’emploi qui fait partie des facteurs d'ordre socio-économiques. Il y a la cherté de la vie, l'influence des médias à travers la publicité de certains objets de luxe et biens à avoir, un souci de gain économique sous la forme d’une activité routinière, économiquement rentable. Cela concerne les trafics d'organes (humains, Ndlr). Il y a aussi des facteurs d'ordre socioculturel. Ici, c'est en application de certaines coutumes pour réguler la société. Cela prend en compte la demande des féticheurs ou des marabouts pour soutenir ou arroser des opérations mystiques, ésotériques, occultes, en vue d'une ascension sociale. Ça peut être au niveau du sport, des élections, de la promotion au travail, de la cybercriminalité, etc. Il y a aussi des facteurs d'ordres humain et matériel. À ce niveau, les autorités politiques et administratives seraient, selon les enquêtes, impliqués directement ou indirectement dans ces actes dénommés crimes rituels, d'où la complicité tacite des agents de sécurité. Il y a aussi des facteurs d'ordres juridique et institutionnel. Ici, on parle d'absence d'un cadre juridique adéquat parce que quand on parle de meurtre, d'assassinat, d'homicide volontaire et d'homicide involontaire, quand dans ce canevas global, il y a des actes d’une spécificité inouïe, la loi devrait pouvoir s'y intéresser de façon particulière. Mais quand ce n'est pas fait, il y a un laisser-faire. Tout ça, c'est à dessein.

A côté de l’absence d'un cadre juridique, il y a la faiblesse des institutions. Les forces de l'ordre sont bien constituées, la justice est là. Mais si un criminel est pris et qu'il est libéré dans les jours qui suivent, après avoir payé une caution, vous voyez que ça ne sert à rien. A côté de la faiblesse institutionnelle, il y a l'impunité des criminels. Ils agissent en toute impunité. Comme dernier facteur, il y a l'effet de mode, qu'on pourrait aussi appeler le syndrome d'imitation. Ainsi, tous ou presque pensent que c'est la voie royale à suivre. Les brouteurs, par exemple, c'est vrai qu’on les arrête, mais on les relâche. Il y en a qui meurent par accident de façon brutale, mais ce n'est pas ce qu'on présente aux autres jeunes. Ce qu'on leur présente, c'est que le brouteur se retrouve dans une chambre, couché sur une liasse de billets. Quand c'est comme ça, les gens ne voudront copier que ce genre de modèles-là qui, en réalité, ne sont pas les bons.

 

Les enlèvements d’enfants et les crimes rituels sont constatés dans la période allant de décembre à mars. Pourquoi précisément à cette période ?

La période de décembre à mars est une période entre-électorale qui nécessite, pour bien des candidats, des soutiens mystiques en vue d'être protégés, parce que lors des élections il peut y avoir des attaques (mystiques, Ndlr). Donc il y a le volet protection et il y a le volet remporter les échéances électorales. Dans la mentalité de la plupart des candidats, il faut pouvoir recourir aux forces occultes, à des soutiens occultes. C'est dans ce schéma-là que certains se retrouvent face à une réalité où on leur réclame des organes humains, des sécrétions humaines. Comme ils ne peuvent pas aller eux-mêmes opérer, ils sont obligés de commanditer l’acte, d'envoyer des gens sur le terrain à qui ils paient de fortes sommes d'argent. Et c'est dans ce contexte-là que, véritablement, les choses se présentent.

 

Les crimes rituels permettent-ils réellement de devenir riche ou de se faire élire à une élection ? 

Le lien entre ces crimes rituels et la richesse ou bien le fait de remporter des élections, scientifiquement, est difficile à établir, puisque ceux qui s'y adonnent estiment que c'est le pacte qu'on leur a demandé. Et tant qu'ils ont satisfait à ces pactes, ils ont certainement eu des résultats concluants. Mais il y a une chose, c’est que désormais ils ne sont plus seuls à s'adonner à ces pactes. La majorité des candidats s'adonnent à ces pactes-là. C'est désormais les réalités du terrain. En tant qu’homme de sciences, moi je suis pour des réserves dans ce domaine-là. On pourrait se poser des questions. Et s'il arrivait que ces mutilations criminelles n’aient aucun lien avec l'octroi de pouvoirs mystiques ? Comme vous venez de poser la question, dans ce cas-là, sous quel angle allons-nous les analyser ? Est-ce en termes de déterminants sociopolitiques ou en termes d'insécurité réelle ? Donc la grande question reste posée. Cet d'entretien me met à l'aise parce qu'il y a d'autres sujets qui s'en dégagent et que je vais confier à mes étudiants pour qu'ils partent sur le terrain afin que vous ayez des informations encore plus enrichies sur la question.

 

Quels sont les effets négatifs des crimes rituels sur leurs auteurs à court, à moyen ou long termes ? 

En termes d'effets négatifs, généralement les enquêtés ont tendance à relever qu'à court terme, quand le criminel est pris, il se retrouve en prison. Il peut être abattu, parce que s'il est pris par la population, qui n'arrive pas à se contenir pour le remettre à la police et qui voudra se rendre justice, il peut être tué. S'il fait la prison, c'est vrai qu'à la longue on peut le libérer. À moyen terme et ou à long terme, ce sont des pratiques qui débouchent sur la folie. Il arrive que les auteurs de ces crimes soient hantés par les fantômes de leurs victimes. Quand ce n'est pas la folie, ils meurent souvent brutalement dans des accidents de la circulation ou des accidents de travail bizarres.

 

Comment se manifeste la folie chez ces personnes-là ?

Les psychiatres seraient bien placés (pour répondre à cette question, Ndlr), mais eux, ils ne verront pas le fantôme. Mais selon les enquêtes, l'individu a des hallucinations. On a l'impression qu'il parle seul. C'est comme s'il voyait, comme les gens le disent, les revenants, sinon les fantômes des personnes qu'il a eu à tuer. Ces victimes se présentent en images à lui. Et ça lui hante l'esprit.

 

Les descendants des criminels peuvent-ils payer pour ces actes commis ?

Effectivement, cela est possible dans le long terme. Vous savez, dans la Bible, on dit que les péchés des parents se répercuteront sur la tête de leurs enfants, sur des générations. Ça, c'est spirituel. Ce sont des choses que je ne peux pas évoquer en tant qu'homme de sciences. Mais c'est pour dire qu'il y a souvent des répercussions sur la lignée. Mais comme scientifiquement le lien est difficile à établir, nous on ne pourra pas trop aller sur ce volet-là.

 

Quelles solutions proposez-vous pour faire cesser ces phénomènes ? 

En termes de solutions, je serai pragmatique. On dit qu'on ne peut pas donner de la viande à surveiller à un chien. La solution, à mon sens, ne se trouve pas du côté de la police, encore moins aux mains des autorités politiques, administratives ou judiciaires. Je suis homme de sciences, mais je le dis clairement : telles que les choses se présentent, le criminel n'est pas loin de l'autorité publique. Il faut donc, pour moi, rechercher la solution aux mains de la population en termes d'autosurveillance à un double niveau. Premièrement, il faut qu'il y ait un renforcement de la surveillance dans les villages, quartiers, établissements scolaires, dans les domiciles, en termes de sécurité privée et d'actions sécuritaires publiques de proximité par les populations elles-mêmes. S'il faut mettre en place des groupes d'autodéfense contre les crimes rituels, il faut le faire. Si l’État ou les autorités veulent empêcher cela, la population comprendra qui est son véritable ennemi. En deuxième ressort, il faut des actions de sensibilisation en amont, auprès des familles et des quartiers, pour leur rappeler les périodes sensibles et les endroits à risque. Quand ces périodes arrivent, il faut que l'information parte : « Attention, nous sommes dans telle période, les crimes rituels sont aux aguets, méfiez-vous, prenez garde, surveillez vos enfants !».

Cette question me fait déboucher sur une analyse qui ne plaira peut-être pas aux associations de défense des droits de la femme. Sur terre, chacun a une mission originelle. Les chrétiens savent que quand Dieu a chassé Adam et Ève du jardin d’Éden, il a dit à la femme : ''Tu enfanteras, etc ». A l'homme, il a dit : « Tu travailleras à la sueur de ton front. Pour les femmes, quand on dit tu enfanteras, ça veut dire en même temps que tu t'occuperas du foyer. Mais tout le monde aujourd'hui, sous prétexte qu'on doit tous travailler, abandonne le foyer. Il y a certes des discriminations à l'endroit de la femme. Je suis contre ces discriminations. Il faut mettre en place des mécanismes pour pouvoir mettre fin à ces discriminations. Mais il ne faut pas outrepasser pour aller mener un combat qui n'est pas le leur. Ça fausse les calculs. Finalement, la société est livrée à elle-même parce qu'il n'y a personne pour la surveiller. L'homme est au travail, la femme est au travail, vous confiez l'enfant à qui ? La servante ? Ce n'est pas son enfant. Même le frère ou la soeur, c'est son petit frère mais ce n’est pas son enfant. À la maison, quand on laisse les enfants seuls, il y a un laisser-aller. L'enfant fait ce qu'il veut. Donc il peut se retrouver à un endroit à risque, et aux mains de quelqu'un de mauvais. Donc que les femmes retournent au foyer pour assurer cette locomotive qui permet de gérer la société sainement. Il ne faut pas que les femmes se fâchent contre moi.

 

réalisé par Franck SOUHONE coll : Eddy BIBI (Stg)

Sauf autorisation de la rédaction ou partenariat pré-établi, la reprise des articles de linfodrome.ci, même partielle, est strictement interdite. Tout contrevenant s’expose à des poursuites.

 

Franck Souhoné

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  • SOURCE: L'inter
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