Bras et dents cassés, lèvres arrachées

Hôpital psychiatrique de Bingerville: Comment les travailleurs côtoient la mort


14/11/2012
Traoré Karim a eu un accident à son travail. Ph Dr
A l’hôpital psychiatrique de Bingerville, les bras ou les dents des membres du personnel ont été cassés, alors qu’ils administraient des soins à des malades mentaux. Comment ces spécialistes se font-ils avoir au point de penser qu’ils vivent un véritable enfer sur terre? Notre enquête.

L’hôpital psychiatrique de Bingerville (dans le district d’Abidjan) est bâti sur 3ha, au quartier Blanchon. Il reçoit des malades mentaux. Une centaine de mètres le sépare de la principale voie, côté nord, en empruntant le chemin entre l’église catholique et la Sodeci. A l’entrée de l’établissement, à droite, il y a la clinique (hospitalisation de première catégorie), la cuisine et le pavillon pour l’hospitalisation des femmes.

A gauche, se tient le foyer des pensionnaires où il y a une télévision pour les malades. Devant, le visiteur, se dresse l’administration et après, le pavillon d’hospitalisation des hommes. Dans cet hôpital, le personnel côtoie la mort, chaque jour. Et la menace vient des malades mentaux qu’ils traitent. Mais ce lundi 29 octobre 2012, Traoré Karim, infirmier spécialiste depuis 1991, se réjouit d’avoir prodigué des soins, vers 11 h, à un patient, sans la moindre résistance. « Si tous mes malades se comportaient comme lui, la vie serait rose ici », soupire-t-il.

Traoré Karim a de bonnes raisons de tenir de tels propos. En effet, il n'oubliera pas de si tôt, la chaude matinée qu’il a vécue, le 9 février 2004, entre 8h30 et 9h. « Après avoir visité tous les malades, j’ai commencé le travail par un ancien malade, nommé Ouattara, alité depuis une semaine. Je l’ai salué comme d’habitude et je lui ai dit que je devais lui faire une injection. Notre travail consiste à faire en sorte que le malade accepte le traitement. Il était, apparemment, d’accord. Je suis allé alors préparer l’injection. Pendant ce temps il a dissimulé un petit bois court mais lourd à côté de lui. Je m’en suis aperçu quand au moment de chercher où faire la piqûre, il a voulu m’assommer sur la tête. J’ai reçu le choc sur le bras gauche, en voulant bloquer la massue. Il y a eu une fracture », se remémore-t-il, non sans ajouter que le patient était schizophrène, une pathologie chronique.

Le schizophrène est discret, à en croire l’infirmier spécialiste. Il dissimule tout et personne ne sait quand il devient agressif. Traoré Karim souligne que des malades l'ont plusieurs fois saisi aux collets avant de déchirer sa blouse.

Se méfier d’un malade non agité

« Cela s’est passé au moins trois fois. J’ai également perdu une de mes chemises, ainsi. Quand la personne vient agitée, c’est mieux que quand elle arrive non agitée. Là, on prend nos précautions. Quand elle est calme et douce, il faut se méfier d’elle. Mais en général, après sa guérison, le malade ne se rappelle pas avoir commis des actes répréhensibles », note-t-il.

Pour lui, une fois que le personnel franchit le seuil de l’hôpital, il prie tous les dieux pour retourner sain et sauf, à son domicile, au terme de son service. Malgré tout, jamais, l’idée ne vient à Traoré Karim de décrocher. Même son de cloche pour Gnangoran Séka Roger Mechaldès, garçon de salle à l’hôpital psychiatrique de Bingerville, depuis 1977. Cependant, il a du mal à oublier son premier cas d’agression.

« Une mère était avec son malade quand un patient hospitalisé a commencé à l’agresser. Le malade criait au secours. J’étais au bureau avec le médecin. Je suis intervenu. Celui qui criait a demandé pourquoi je viens les séparer alors qu’on agressait sa maman. Il m’a donné des coups de poing sur ma bouche. Une de mes incisives supérieures s’est cassée », laisse-t-il échapper de ses lèvres dont la supérieure porte encore les traces de ses blessures d’une vingtaine d’années.

Quelques jours, plus tard, il a failli perdre son indexe gauche. Melchadès passait devant la salle d’hospitalisation quand un malade s’est saisi d’un balai pour lui administrer des coups. « Le dimanche 28 octobre 2012, je passais devant le bureau du directeur quand un malade, visiblement calme, m’a donné des coups dans le dos. Nous l’avons tout de suite mis dans l’isoloir. Presque tous les jours, nous avons des problèmes avec les malades mentaux », tient-t-il à relever quand Ahou Kouassi Denis, infirmier diplômé d’Etat, à Bingerville, depuis 1993, soutient avoir eu à faire face à trois grandes agressions qui l’ont marqué.

La première fois, c’était une paire de gifles d’un malade venu en urgence. « On était en interrogatoire. Brusquement, il s’est levé et m’a administré la paire de gifle. La deuxième fois, j’étais de grade. J’ai interdit au malade d’un pavillon d’aller regarder la télé des hospitalisés de la clinique. En fermant la porte, il m’a porté un coup qui a déchiré ma lèvre supérieure. Le sang a coulé toute la nuit. La troisième fois, j’étais en consultation. J’ai entendu des bruits. Quand je suis sorti, tout était désert. Un malade agressait tout le monde. Quand dans le bureau du chef du personnel, j’ai tenté de le maîtriser, j’ai eu une foulure», relate-t-il, avec beaucoup de peine.

Les malades mentales, pour arriver à bout des hommes, préfèrent saisir leur partie intime. C’est justement ce qui s’est passé pour Boti Yapo, aide soignant depuis deux ans. En effet, travaillant dans le pavillon des femmes interdit aux hommes, il y a quelques jours, une des patientes s’est jetée sur lui parce qu’elle ne se reconnaissait pas malade.

Les femmes malades

« La dernière fois comme les autres fois, les femmes saisissent souvent nos parties sensibles. Il y a une semaine, une malade battait sa mère. Quand je suis intervenu, j’ai reçu le coup sur mon bras droit. Cela n’a pas suffi. Mes parties intimes ont été saisies. J’ai dû me débattre pour me libérer », nous apprend-il, dans le même sens qu’Ayénon Hélène, agent d’hygiène, depuis 1980. De fait, une nuit, en 2000, une malade était très agitée.

En pareille situation, il faut l’isoler. Ce qui a été fait. Mais elle a réussi à tromper la vigilance des agents en sortant de l’isoloir. « On voulait la remettre dedans. Manque de pot pour moi, elle m’a mise nue. Elle a déchiré ma blouse », se souvient-elle, avant d’évoquer le cas de morsure dont elle a été l’objet, dans le bureau de l’infirmier. « La malade a fait irruption dans le bureau. Je voulais la faire sortir et elle m’a mordue. Ici, quand tu n’as pas la chance, tu es le démon à abattre, tous les jours », se plaint-elle.

Quant à Mme Kouassi née N’dri Ahou Brigitte, sage-femme spécialiste en psychiatrie, depuis septembre 2000, elle est Major du pavillon des femmes. « Le 17 octobre 2009, à 17h, nous faisions les soins quand une dame, arrivée, la veille, très agitée, a été isolée. Après son traitement, elle a saisi ma blouse. On discutait. J’avais la seringue utilisée pour ses soins dans la main gauche. Elle a réussi à mordre mon pouce droit. Ce qui a fait trois plaies. Ceux qui étaient là ont pu nous séparer. Il y a eu des cas où le malade a arraché la seringue et a tenté de piquer le traitant », insiste-t-elle.

Et de dénoncer les agressions verbales qui rythment son quotidien. Mais pour Mme Kouassi, son métier est comme un sacerdoce. « Mon cadeau, c’est quand je les vois, en ville et que bien portants, ils me rappellent que j’ai eu à les traiter », se satisfait-elle. Mme Dosso Mawa, éducatrice spécialisée, quelques jours avant notre arrivée dans l’établissement, s’est fait griffer. « Quand je passais dans le pavillon des femmes, une malade m’a demandé de la saluer. Ce que j’ai fait. Mais elle m’a tout de même ceinturée et m’a griffée. Il a fallu l’intervention du personnel pour me délivrer », se désole-t-elle, dans le même ton que Mme Kadio Aline, la secrétaire du directeur, reconnue par un corps habillé malade qui revient à l’hôpital, après chaque chute, depuis 2009.

« C’est un ancien gendarme. Il était agité et je voulais l’éviter. Il s’est saisi de mon bras, l’a tourné et a tenté d’arracher mon sac à main. Le sac s’est déchiré. Je l’ai reconnu quand sa femme est venue vers moi. Nous étions au commandement supérieur de la gendarmerie. Ce matin, même (Ndlr, 29 octobre 2012), il est arrivé », dit-elle. Des vitres de voitures, dans cet hôpital, ont souvent volé en éclats, du fait de malades en crise. L’ambulance qui a d’ailleurs perdu un de ses essuie-glaces arraché par un patient, attend d’être remplacé.

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