« Wade perdra les élections »

CRISE POST-ELECTORALE: Alioune Tine, président de la RADDHO, à Ouattara:« L’extradition de Gbagbo a été une erreur »

« Mes propositions à Banny »
24/03/2012
Alioune estime que la réconciliation ne peut être... possible que si le pouvoir accepte d'ouvrir les bras à une « opposition compréhensive et mesurée » (ph:Y.D)
Alioune Tine est le président de la RADDHO (Rencontre africaine des droits de l’Homme) et Coordonnateur du Mouvement du 23 juin (M23), la principale force de la société civile sénégalaise. De passage à Abidjan, il se prononce dans cet entretien sur le processus de sortie de crise et la réconciliation nationale en Côte d'Ivoire et la prochaine présidentielle au Sénégal.

Vous avez soutenu le verdict des urnes pendant la crise post-électorale. 11 mois après, vous revenez dans un pays qui sort de crise. Quelle observation faites-vous ?

L'amélioration est nette. Quelqu'un qui a connu les moments de la crise, surtout les pics de la crise, c'était très tendu et le minimum vital manquait parce que nous avons reçu beaucoup d'appels de détresse d'Abidjan ; pour quelqu'un, disais-je, qui est venu ici juste après la crise, ce qui a été mon cas, franchement, le décollage économique est palpable. La paix est palpable. N'empêche, il reste encore quelques problèmes de sécurité à gérer. Le maintien de l'ordre ne se fait pas avec des kalachnikov. Ce sont des problèmes résiduels et le chef d'état-major général des Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI), le Général Soumaïla Bakayoko en a parlé. Nous avons aussi suivi l'intervention du président de la Commission dialogue, vérité et réconciliation, Charles Konan Banny, au palais de la Culture, qui a, dans son franc-parler, appelé les leaders politiques à s'asseoir à Abidjan pour discuter. Pour quelqu'un qui vient de loin comme moi, j'ai été très surpris de voir que les leaders politiques ne jouent pas le jeu. Je pense que Konan Banny, dans le travail qu'il est en train de faire pour la vérité, la réconciliation et la paix, a absolument besoin d'être soutenu sans réserve. D'abord par le président de la République, ensuite par tous les partis politiques et surtout les partis d'opposition et enfin du soutien de la société civile. J'ai été satisfait quand j'ai vu le coordonnateur de la COSOPCI, Traoré Wodjo Fini lui apporter son soutien. Banny a également besoin du soutien de toutes les institutions de la CEDEAO et de l'Union africaine. Il faut approfondir la paix pour créer les véritable conditions d'émergence économique en Côte d'Ivoire.

En tant que président de la RADHO, quelles propositions pouvez-vous lui faire pour l'aider à mener à bien sa mission ?

Si vous voulez construire une vision de la paix, il faut qu'elle soit partagée. De mon point de vue, il faut procéder par des cercles concentriques. Que les gens élaborent une stratégie, fassent de multiples propositions et réunissent tous les segments de la société, de la manière la plus inclusive et en discutez. A partir de ce moment, on a un projet dont la vision est partagée par tous les acteurs de la vie sociale. Une fois que les Ivoiriens tomberont d'accords sur ce projet de construction et de consolidation de la paix, à partir de ce moment-là, ça va diminuer les polémiques. Les gens ne peuvent avoir les mêmes perceptions, mais il faut faire en sorte qu'on puisse rassembler le plus largement possible. Personne ne peut dire qu'il ne veut pas de la paix en Côte d'Ivoire. De mon point de vue, il faut profiter de l'expertise sous-régionale. Il y a beaucoup de gens qui ont travaillé dans le domaine de la résolution des conflits. Qui ont été très impliqués dans le conflit ivoirien. Parce qu'en réalité, si vous voulez consolider la paix, il y a un certain nombre de choses qu'il faut éviter.

Quoi par exemple ?

Un des éléments qui aurait pu faciliter les choses, c'est le fait que de n'avoir pas suffisamment discuté du cas Gbagbo. Et de son extradition vers la CPI. Je pense qu'il fallait en discuter murement avec des gens qui ont à la fois travaillé dans le domaine des droits humains et la construction de la paix. C'est un dilemme, les questions de la justice et de la paix. Il fallait juger Gbagbo ici. Il fallait créer les conditions pour juger Gbagbo ici. Il semble qu'aujourd'hui, quand on compare la Libye et la Côte d'Ivoire, ce pays a des institutions judiciaires plus fortes en dépit de ce qui s'est passé ici. Ce qui est fait est fait. Maintenant, il faut aller voir ceux qui sont dans les prisons, discuter avec eux pour trouver les moyens de faire en sorte que tout le monde vienne à la table de discussion.

Le dialogue est-il possible entre le pouvoir et l'opposition ?

Il me semble que l'opposition doit faire un énorme effort. C'est vrai qu'il y a un traumatisme qui est réel, qui est psychologique, politique, social chez les gens de l'opposition. Mais c'est à eux de faire preuve de grandeur, de dépassement et surtout de patriotisme pour dire qu'aujourd'hui, le problème c'est la Côte d'Ivoire, c'est son destin. Ils doivent franchement venir à table des négociations. Je trouve que le boycott des élections législatives a été une erreur politique pour l'opposition. Mais le pouvoir aussi doit s'ouvrir à l'opposition de la façon la plus sincère. Il ne faut pas qu'on ait une main tendue de manière politicienne. Il faut régler les problèmes de façon lucide en faisant en sorte que les intérêts de la Côte d'Ivoire prennent le dessus. Si les uns et les autres le font, ce sera bien. Le président Ouattara a fait des efforts, mais on ne lui demandera jamais assez de renforcer, de faire beaucoup plus d'efforts, eux qui ont aujourd'hui la force. Il doit faire en sorte que dans le domaine de la gouvernance publique, que tout le monde soit associé. Qu'on ne donne pas l'impression que c'est un groupe qui vient, de façon hégémonique, prendre les choses. Je le dis parce que je l'entends aussi. Franchement, il ne faut plus parler de notion de rattrapage. Je pense que c'est une erreur politique monumentale. Il faut faire en sorte que tous les Ivoiriens se reconnaissent aux institutions de la République. Si le président le réussit, ce sera un grand bond pour la paix et la réconciliation nationale. Mais à l'opposition de mettre de côté toute velléité de revanche, de déstabilisation. Ça ne profite à personne. Les Ivoiriens en ont assez de la guerre, de la déstabilisation, des tensions politiques. Maintenant, il faut que la Côte d'Ivoire se réconcilie avec elle-même et le premier acteur de cette réconciliation, c'est Ouattara qui doit renforcer Banny qui, à son tour, doit aller trouver les gens en prison pour leur parler. Cela va faciliter beaucoup de chose.

La paix est-elle possible avec Laurent Gbagbo à la Cpi ?

Je vais vous dire franchement pourquoi il ne fallait pas donner Gbagbo la CPI. Si vous voyez que la CPI est venue cette fois-ci à Duékoué faire des enquêtes, c'est parce qu'elle veut être une cour indépendante qui va enquêter sur tous les crimes qui ont été commis. Il est certain que ce sont des crimes internationaux et il est avéré que les FRCI en ont aussi commis. Qu'est ce qu'ils disent quand vous écoutez France 24 ? Ils disent que ce sont les autres forces. Si vous poursuivez Gbagbo aujourd'hui, demain il faut aussi poursuivre ceux qui ont la majorité. Mais dans ce cas, vous déstabilisez le pays ! C'est une épée de Damoclès. Il fallait utiliser la justice nationale et les méthodes de la justice transitionnelle pour voir comment résoudre le problème. Il faut un dialogue. Il faut réfléchir sur les méthodes de la justice transitionnelle qui permettent à la fois, pour des crimes de sang, de punir, et qui permettent également le pardon. Le Pardon, c'est une obligation qui permet la réconciliation et la réconciliation est une obligation qui permet la paix. Il y a eu beaucoup de crimes en Afrique du Sud ! Comment les Sud africains ont réglé leurs problèmes ? Il me semble qu'il y a beaucoup de modèles sur lesquels on peut regarder en toute humilité. Le problème, souvent, de la Côte d'Ivoire, soit c'est le manque d'expérience, soit c'est le manque d'humilité. Dans les deux cas, il faut combler ce déficit dans les meilleurs délais pour finir définitivement avec les crises et les conflits. Il faut consolider les fondamentaux qui permettent d'avoir la paix, d'asseoir les institutions crédibles. C'est vrai qu'après un conflit, c'est très difficile, mais il me semble que la communauté internationale et la communauté africaine doivent faire des efforts pour aider la Côte d'Ivoire à se reconstruire et à consolider ses institutions démocratiques.

A vous entendre, l'Afrique doit se passer de la justice internationale ?

Chaque fois qu'une élite africaine, qu'elle soit politique ou militaire, est transférée à la Haye, de mon point de vue, c'est un échec. Parce que 50 ans après les indépendances, il nous faut asseoir une souveraineté judiciaire qui nous donne la capacité de juger nos élites politiques et militaires. Il faut apprendre à juger les crimes internationaux. Cela passe par le renforcement de la justice. Il faut qu'on assoit en Afrique, au plan nationale, des juridictions capables de juger des crimes de guerre, crimes contre l'humanité et des génocides. Si on le fait, c'est tant mieux. Un pays comme le Rwanda, qu'on l'apprécie ou pas, a fait des efforts dans ce sens. Ou bien sur le plan africain, nous avons la Cour africain des droits de l'Homme. Il faut lui attribuer des compétences qui permettent de juger des Africains ici sur notre sol. Selon moi, juger un Africain à l'étranger, c'est une humiliation. Ça veut dire qu'en terme de souveraineté, il y a quelque chose qui nous manque. C'est pourquoi, je n'ai pas apprécié l'extradition de Gbagbo. On aurait dû faire des efforts pour le juger sur place, comme on a jugé Moussa Traoré après les crimes commis au Mali. Après, Moussa Traoré a été libéré.

On ne saurait terminer cet entretien sans évoquer la situation au Sénégal. Au regard des événements, on a envie de dire que la société civile sénégalaise a échoué.

Non, la société civile n'a pas échoué. A quelques jours du scrutin, le président Obasandjo est arrivé au Sénégal pour discuter avec tout le monde, bien entendu avec le M23. Il y a eu un facilitateur qui nous a permis la nuit de rencontrer le président Obasandjo. Celui-ci nous a dit à peu près ce qu'il pensait. Que le président de la République, Abdoulaye Wade ne voulait pas du report des élections, et que eux, ce qu'ils voulaient, ce sont des élections transparentes démocratiques et apaisées. Il a beaucoup insisté pour qu'il n'y ait pas de violence, ni de boycott et de report des élections. Sur ce, il en a parlé au président Alassane Ouattara qui nous a appelés pour nous dire de ne pas faire comme les Ivoiriens. Ouattara nous a dit que les Ivoiriens continuent de subir les conséquences désastreuse du conflit qu'ils ont vécus. Il nous a demandé d'aller aux élections dans la paix. Il nous a passé également les présidents Yayi Boni du Bénin, ATT du Mali et Deby de la Centrafrique. Ama Dansoko et moi, qui sommes les deux personnalités morales du M23, nous avons suivi aussi les conseils. Nous avons lancé un appel pour la tenue d'élection transparente et apaisée. C'est ça qui a crée le miracle ce jour-là. Aujourd'hui, on s'apprête à aller au second tour entre Macky Sall et le président Abdoulaye Wade.

Qu'est-ce que le M23 a prévu pour ce second tour ?

Nous nous sommes réunis au M23, le comité de coordination ensuite nous avons tenu une Assemblée générale au cours de laquelle nous avons lancé un message clair. Nous ne voulons pas un troisième mandat de Wade. Le président sortant est l'intrus de ce processus électoral. Il faut que Wade parte. Pas de troisième mandat pour lui. « Wade dégage ! », est notre slogan. Pour y arriver, nous avons demandé aux leaders politiques, aux candidats, leaders de la société civile ,membres du M23 et aux leaders des mouvements citoyens de soutenir sans nuance Macky Sall, qui est un membre fondateur du M23. Nous avons élaboré un acte de gouvernance démocratique non contraignant qui regroupe des conseils en matière de bonne gouvernance. C'est deux pages pour avoir une réforme consensuelle de la Constitution par referendum avec la tenue régulière d'élections transparentes et démocratiques, sans oublier la limitation du mandat présidentiel qui doit s'étendre sur 5 ans renouvelables une fois. Il y a aussi la création d'une Cour constitutionnelle dont la mise sur pied devra faire l'objet d'une large concertation des acteurs politiques. Le devoir de respect et de neutralité des autorités politiques vis-à-vis des croyances et religieuses y est également inscrit.

Avec le soutien apporté par la confrérie des Mourides à Wade, l'opposition ne risque-t-elle pas de perdre le scrutin du 25 mars prochain ?

Ce n'est pas le patron de la confrérie, qui est le guide religieux. Il y a le guide religieux et beaucoup de petits marabouts. Il y a des marabouts mourides qui soutiennent Abdoulaye. Il y en a aussi qui soutiennent Macky Sall. Donc, ce point de vue, c'est très démocratique. Pendant longtemps, ça toujours été aussi comme ça au Sénégal. Les confréries religieuses sont très politisées et elles ont l'habitude d'être sollicitées dans la politique, les confréries Tidjane aussi. Et puis, ce n'est pas aussi simple que ça. Macky a gagné dans plusieurs grandes ville du Sénégal. Il y a un certain nombre de département comme M'bourg, Thiès qui soutient Idrissa Seck, Kaolack qui soutien Moustapha Niasse etc. Macky a le soutien de tous les candidats et du M23. Le miracle ne peut pas se produire pour le président Wade. Ce qu'il lui reste à faire, c'est de se préparer à organiser des élections démocratiques. S'il est battu, qu'il félicite Macky et que les choses se déroulent normalement. Cela permettra un rebond de la démocratie sénégalaise. La démocratie sénégalaise est bien perçue à l'extérieur. Ce n'est pas quelque chose qu'on nous a donné d'en haut. C'est une lutte qui a engendré cela. Je sais que Wade prendra en compte cette situation pour organiser des élections honnêtes.

Et s'il gagne ?

Il semble que le miracle ne peut pas se produire pour le président Abdoulaye Wade. Nous demandons au président de la CEDEAO, Alassane Ouattara, d'avoir une oreille attentive sur la situation au Sénégal et de parler à son homologue Abdoulaye Wade. Qu'il demande aussi à ses homologues d'en faire autant pour que tout se déroule dans la transparence. Nous ferons tout, en tant que M23, pour que les élections se déroulent dans le calme. Nous ferons également tout pour qu'il n'y ait pas de chasse aux sorcières. Que le jeu démocratique se déroule de la façon la plus transparente possible et nous exercerons notre droit de vigilance là-dessus.

Interview réalisée par

Y.DOUMBIA

Yacouba Doumbia

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  • SOURCE: L'inter

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