Objectif zéro paludisme en Afrique : malgré des avancées majeures, un horizon encore lointain

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Afrique & Monde

La mise au point de deux vaccins ouvre de nouvelles perspectives pour la prévention de cette maladie dont le continent reste la première victime.

Le développement de vaccins contre le paludisme peut-il permettre à l’Afrique d’éliminer la maladie d’ici à 2030 comme elle s’en est fixé l’objectif ? En août, l’Unicef a annoncé un contrat qualifié d’« historique » avec l’achat de 18 millions de doses du premier vaccin antipaludique, le Mosquirix (RTS, S/AS01), pour un montant de 177 millions de dollars (170 millions d’euros) afin d’accélérer la lutte contre cette maladie tropicale particulièrement fatale aux enfants.

Le point de la situation 

Au total, plus d’un million d’entre eux a déjà reçu une à quatre doses, a rapporté l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui le recommande officiellement, malgré une efficacité limitée à environ 30 % dans le temps. Les experts estiment que, déployé à grande échelle, Mosquirix pourrait épargner la vie de 40 000 à 80 000 enfants chaque année.

« Même s’il faut célébrer cette avancée majeure, ce vaccin n’est pas encore la solution miracle qu’on attend, explique la Congolaise Francine Ntoumi, épidémiologiste et coordinatrice du Réseau d’Afrique centrale sur la tuberculose, le VIH et le paludisme (Cantam). A cause de sa faible efficacité à long terme, les mères devront continuer à faire dormir leurs enfants sous une moustiquaire, de loin l’outil le plus efficace à ce jour. » Le RTS, S vient donc s’ajouter à l’arsenal de la lutte aux côtés de la moustiquaire imprégnée, des insecticides, des tests rapides et des médicaments.

96 % des décès en Afrique

Les espoirs se portent aussi sur un deuxième sérum en cours d’expérimentation, le R21/Matrix-M, conçu par l’université d’Oxford. Les premiers résultats de phase II, très prometteurs, publiés en septembre dans la revue Lancet Infectious Diseases, ont démontré une efficacité oscillant entre 70 % et 80 %. Alors que le vaccin est actuellement en phase III de test, l’institution britannique ambitionne déjà une production de masse dès 2023.

« Il reste encore beaucoup de chemin, prévient Didier Ménard, professeur de parasitologie à l’université de Strasbourg et directeur de l’unité génétique du paludisme et résistance de l’Institut Pasteur de Paris. Pour l’instant, il n’a été testé qu’au Burkina Faso, ce qui ne signifie pas qu’il sera efficace en RDC. Il y a beaucoup de souches différentes au sein de l’espèce des plasmodies. On n’a pas encore trouvé de vaccin universel pour toute l’Afrique. »

Il y a pourtant urgence. Car le continent porte quasiment à lui seul le fardeau du paludisme avec 98 % des cas dans le monde et 96 % des décès. En 2020, 241 millions de personnes ont été infectées et 627 000 personnes en sont mortes, dont 80 % d’enfants de moins de 5 ans, selon les derniers chiffres de l’OMS. Et après vingt ans de progrès, la lutte contre la contamination stagne et la mortalité a même connu un rebond de 12 % par rapport à 2019.

La faute au Covid-19 d’abord, qui a déstabilisé les systèmes de santé, ralentit la production de médicaments antipaludéens et capté une partie des moyens financiers dévolus jusque-là aux « grandes tueuses » que sont le VIH, la tuberculose et le paludisme.

Une espèce de moustique venu d’Asie

Mais d’autres raisons menacent les avancées réalisées jusqu’à présent. Comme la résistance aux insecticides développée par le moustique anophèle, hôte du parasite Plasmodium falciparum qu’il transmet à l’humain par piqûre. Celle du parasite lui-même aux antipaludéens à base d’artémisinine, molécule clé des traitements. Ou encore la mutation de l’antigène du parasite, pisté par les tests rapides, qui produit de nombreux faux négatifs. Un écueil de taille si l’on veut éviter de soigner à l’aveugle et de renforcer la résistance aux antimicrobiens.

La propagation depuis 2012, par l’est du continent d’une espèce de moustique (Anopheles stephensi) venu d’Asie, porteuse des deux souches de plasmodies les plus dangereuses pour l’organisme humain (falciparum et vivax) et déjà résistante à plusieurs classes d’insecticides, inquiète l’OMS et les chercheurs.

La pandémie de coronavirus a cependant eu l’effet inattendu de stimuler « le développement des laboratoires africains, leurs capacités de recherche et de diagnostic », positive Didier Ménard. Le dépistage des cas de paludisme a également connu une forte progression sur presque tout le continent, explique le rapport 2022 du Fonds mondial publié en septembre, et se situe désormais entre 73 % et 100 %.

Les populations ont aussi été sensibilisées à la notion de porteur asymptomatique. Car, comme pour le Covid-19, l’écrasante majorité des adultes a développé un certain degré d’immunité et ignore qu’elle véhicule le parasite. Une sensibilisation très utile pour l’avenir de la prévention, car « il va falloir s’attaquer à cet énorme réservoir de transmetteurs, analyse encore le scientifique. Cela peut passer par des stratégies de masse de traitement par médicament. L’acceptabilité des populations sera cruciale ».

De nouvelles pistes sont explorées

Reste que la grande priorité est de trouver le plus rapidement possible une alternative à l’artémisinine, actuellement la seule molécule disponible. Sur le front de la recherche justement, les scientifiques ne sont pas en reste. Une vingtaine de médicaments sont en cours de développement.

Et de nouvelles pistes sont explorées. La sérothérapie par exemple, qui consiste à injecter directement des anticorps monoclonaux juste au début de la saison de transmission. Une méthode testée au Mali et qui a révélé 88 % d’efficacité à six mois. Ou l’épigénétique, qui consiste à tuer les parasites dans le sang, y compris ceux résistants à l’artémisinine, en neutralisant le génome responsable de son adaptation lors de son passage dans le corps humain. Et encore la technologie de l’ARN messager appliquée à l’élaboration d’un futur vaccin.

Autant de chantiers nécessitant des moyens qui vont aller croissant. Alors que la septième conférence de reconstitution du Fonds mondial, qui finance près des deux tiers de la lutte contre le paludisme, s’était ouverte en février avec l’espoir de récolter 18 milliards de dollars, elle s’est conclue mi-novembre avec 15,7 milliards de dollars de promesses de dons. Une inflexion comparée à la précédente reconstitution du Fonds de 2019, qui avait dépassé l’objectif attendu de 14 milliards de dollars. Certes, les promesses de dons sont plus importantes, mais une partie de cette manne (4,4 milliards de dollars) avait été affectée en urgence à la riposte au Covid-19, dispositif que le Fonds mondial a prorogé jusqu’en 2025.

Au Nord comme au Sud, « les ressources d’argent ne sont pas illimitées et il faut sans cesse arbitrer pour qu’elles soient réparties sur les bonnes priorités », explique Pascal Ringwald, spécialiste du paludisme qui copréside depuis avril le programme de lutte des Nations unies. S’il y a toujours un déséquilibre dans les financements, qui se traduit dans la courbe d’incidence du paludisme, poursuit le responsable onusien, le continent pâtit aussi de nombreux conflits, de l’instabilité, de déplacements de populations considérables qui impactent durement les luttes contre les grandes maladies. »

Côté financements, « on ne saura qu’en 2023 si on est vraiment sorti de la zone de turbulences, renchérit Francine Ntoumi, de Cantam. Il est toujours beaucoup plus rapide d’obtenir des crédits de recherches pour le Covid que pour les maladies tropicales. Mais on ne peut pas culpabiliser les bailleurs de fonds si nos Etats ne respectent pas leurs propres engagements à investir davantage dans la santé. Faisons mieux avec ce que l’on a déjà et l’on sauvera encore beaucoup de vies. »

Article réalisé dans le cadre d’un partenariat avec Africa Santé Expo, qui se déroulera du 1er au 3 décembre 2022 à Abidjan.