Reportage / Une journée avec les pêcheurs de Mondoukou (Grand-Bassam), déchets plastiques et méduses dans les filets en lieu et place des poissons

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reportage-une-journee-avec-les-pecheurs-de-mondoukou-grand-bassam-dechets-plastiques-et-meduses-dans-les-filets-en-lieu-et-place-des-poissons Des pêcheurs qui consentent des efforts pour sortir la pêche du filet de la senne plage, qui contient les poissons capturés
Economie

La pêche, notamment celle pratiquée par les pêcheurs artisans maritimes, contribue à la sécurité alimentaire et à la création d’emplois. Au moment où l’on parle de plus en plus de durabilité de la pêche face à la problématique de la pollution des plans d’eau due à la mauvaise gestion des sachets plastiques, l’épuisement des ressources, et l’aménagement anarchique des côtes, il ne faut pas perdre de vue la question des engins utilisés pour les captures et les conditions de travail des acteurs et leurs préoccupations. Une journée aux côtés des pêcheurs artisans maritimes de Mondoukou à Grand-Bassam lève le voile sur la question.   

Du vent, du sable fin et blanc. Des pirogues, des filets et des cocotiers. Des vagues poussées par le vent de la mer. Des flux de vagues montantes frappent et se retirent de la côte. Nous sommes sur la plage de Mondoukou. Un village situé dans la commune de Grand-Bassam, ville balnéaire inscrite au patrimoine de l’Unesco. C’était dans la matinée du lundi 21 septembre 2020. Au large, loin de la côte et sur l’étendue agitée, naviguent deux (02) petites embarcations : ce sont des pirogues à moteur. Sur chacune de ces embarcations, on peut voir une dizaine de personnes, tous des hommes. Leurs mouvements et gestes révèlent qu’ils sont en train de pratiquer la pêche artisanale. Spécifiquement la pêche à la senne de plage, une technique artisanale de capture de ressources halieutiques.
L’engin de pêche, la senne de plage, est un grand filet composé de bras, muni d’une poche. A la pratique, ce grand filet est mouillé de l’embarcation en partant du rivage pour y revenir après avoir éventuellement contourné un banc de poissons. « Les équipages que vous voyez au large en train de rentrer de pêche, sont en mer depuis 4 heures du matin pour lancer leurs filets », informe un homme couché sur le sable, à côté d’un rouleau de corde de grande épaisseur de près d’un mètre. L’on saura plus tard que cet individu est un pêcheur. « Il attend ses camarades partis en mer », précisent des mareyeuses certainement habituées des lieux, venues attendre les pêcheurs pour s’approvisionner en ressources halieutiques. Ces pêcheurs avancent vers la côte, bravant les grosses vagues. On peut également voir aux deux (2) extrémités de l’embarcation, des membres de ces équipages faire remonter une corde dans la pirogue. « Ces deux (2) cordes sont les bras du filet », apprend-on. Aussi de part et d’autres de l’une de ces embarcations, flottent deux (2) objets ronds, de couleur orange. Des sources précisent que ce sont des bouées. Leur rôle, maintenir le filet pour ne pas qu’il coule. Dans certains cas, ce sont de petits plombs fixés aux ralingues inférieures du filet, afin de le fixer et éviter qu’il remonte à la surface. Ces bouées sont liées à la poche du filet où sera regroupé l’ensemble de la capture. 

Dans l’évolution des choses, ces bouées sont jetées à la mer. Les pêcheurs maintiennent la corde de la poche du filet et la tirent jusqu’à la côte, au bout d’au moins six (6) heures d’effort et de risques.
Faut-il rappeler, les deux embarcations progressent chacune à son rythme. Celle arrivée en premier sur la rive, est gérée par Ezor Bilé, adjoint au chef de la communauté des acteurs de la senne de plage, chargé du règlement des conflits au sein dans leur secteur d’activité.
Au lieu du débarquement non aménagé, des membres de l’embarcation restés sur la côte se déploient, chacun dans son rôle et travaillent avec dextérité et promptitude. Certains s’occupent à faire l’amarrage, une manœuvre d'accostage qui consiste à maintenir la pirogue contre des cocotiers à l’aide de longs cordages de diamètres variables. D’autres font remonter la pirogue sur la côte, loin des vagues à l’aide de troncs d’arbre et des planches. Surtout, ils prennent soin de retirer et sécuriser le moteur de l’embarcation. Aussitôt les bras du filet sont débarqués puis disposés séparément au sol. S’en suit le ramendage, qui signifie le raccommodage en vue de remettre en état les filets de pêche ayant subi des avaries.
Simultanément, un autre groupe relaie l’équipage rentré de pêche, et s’occupe à sortir la poche de la senne des eaux. Ils sont aidés par des mareyeuses, des enfants et des jeunes du village dans l’accomplissement de cette dernière étape de la pêche. En rang, ils subissent les assauts des vagues et du courant d’air.

 

Dans le filet, un mélange à couper toute envie de consommation

Ils parviennent à sortir la poche du filet de senne de plage. Apparemment, cet engin de pêche semble racler tout sur son passage, rien qu’à voir le mélange d’espèces halieutiques et de déchets, à couper toute envie de consommation du poisson. Dans le même filet de pêche se trouvent des sardinelles, des carpes, des sosso, des maquereaux et autres espèces dont des juvéniles. De même que des méduses et des déchets plastiques qui constituent une bonne partie de la capture. Parlant des méduses, il en existe plusieurs types, selon les chercheurs. L’espèce capturée lors de cette partie de pêche est transparente avec des formes massives. Elle possède une ombrelle bleutée, bordée d'un feston sombre. Ses bras ont un aspect de « chou-fleur ». Cette espèce halieutique, a-t-on appris n’est ni consommable, ni menaçante pour l’homme. Au toucher cette méduse se détache comme une papaye bien mûre. « Nos filets prennent souvent les méduses, et en grand nombre. Mais nous pêchons de moins en moins les tortues de mer. Même quand c’est le cas  nous les rejetons à l’eau », font savoir des pêcheurs.
Le constat, c’est que les tortues marines se font rares. Sous le couvert de l’anonymat, un des clients des pêcheurs qui semble être outillé sur la question environnementale rapporte que le baronnage et la surpêche dans les océans en sont les raisons. « Des mammifères marins et des reptiles comme les tortues luth mangent les méduses », soutient notre interlocuteur, non sans déplorer l’impact des méduses sur la biodiversité. « La prolifération des méduses, doit être régulée, sinon elle peut être vraiment dangereuse pour la biodiversité parce que les méduses dévorent les larves de poissons. Plus il y a de méduses, moins il y a de poissons dans les océans. L’humanité n’est-elle pas en train d’évoluer vers une pêche de méduse ? », s’interroge-t-il.
Des alevins ingérés par certaines, visibles à travers leurs corps transparents, sont une preuve de cette menace sur la sécurité alimentaire. Ils sont retirés par des mareyeuses qui sont généralement les épouses des pêcheurs. Munies de bassines, leur travail consiste à porter le poisson du filet à une dizaine de mètres aux côtés de Ezor Bilé.

Autre sujet d’inquiétude, la dominance des déchets plastiques qui composent la plupart des ordures raclées par le filet sur son passage. « Ces dernières années, nos filets ramassent beaucoup de sachets et sacs plastiques et autres ordures répugnantes, et de moins en moins de poissons », regrettent des pêcheurs.  L’apparence et l’état de ces sachets plastiques révèlent qu’ils ont été jetés à l’eau, il y a bien longtemps. C’est aussi la preuve qu’ils mettent du temps à se dégrader dans l’environnement aquatique. « L'accumulation de ces déchets forme un tapis qui provoque l'asphyxie des fonds marins, entraînant une disparition progressive de la vie aquatique. Ils ont des effets désastreux sur la faune marine et les oiseaux de mer. Car ils les confondent avec des proies », expliquent des pêcheurs et des mareyeuses.  Une réalité vécue aux côtés de ces acteurs. En effet, des sachets plastiques sont retirés de la bouche de certains poissons capturés ou des restes des plus gros découpés avant le fumage. Ces déchets souillent des plages autrefois considérées comme paradisiaques et met en évidence la problématique de la mauvaise gestion des déchets notamment les sachets plastiques en amont.

 

Des risques sanitaires

Mais la disponibilité de la ressource et le gain semblent uniquement importer les pêcheurs, les mareyeuses. On s’en fout du reste, si l’on s’en tient aux conditions d’hygiène des plages et des sites de fortune qui servent de débarquement aux pêcheurs artisans. Le traitement du poisson se fait, au mépris des exigences des normes sanitaires. Tout est déversé dans le sable. De quoi craindre des contaminations aux microbes et agents pathogènes. Les risques sont énormes avec la défécation à l’air libre et l’insalubrité préoccupante qui prévalent sur la plage dans ce village. Une réalité 

qui commande de marcher avec prudence en ces lieux pour éviter de se prendre des selles et s’attirer des odeurs fétides et des mouches.
S’agissant d’une pêche communautaire, toute implication ou aide est récompensée. Membres de l’équipage, volontaires et entre autres sont servis en poisson. Ce moment d’abondance et de partage est une occasion pour certains malins de soutirer quelques poissons pour satisfaire leurs besoins personnels. Même des chiens présents à ce rendez-vous, aux côtés de leurs maîtres se servent à volonté. Mais la priorité est aux commandes et à la vente pour rentabiliser l’activité. Un tri permet de retirer les moyens et plus gros poissons en vue de les vendre. « Chacun à son prix », fait savoir un membre de l’équipage. A cet effet, six (6) tas de sardinelles sont faits par le responsable Ezor. « 15 000 Fcfa, le prix du tas. C’est cher, nous sommes en train de négocier. On peut payer 12 000 Fcfa. Nous devons également acheter le bois pour le fumage. Aussi, il faut enlever des écailles, laver et enlever tous les grains de sable pour rendre ces ressources consommables », martèle Odile Abélé, présidente des mareyeuses de senne de plage.
Par ailleurs, les mauvaises pratiques observées sur la plage attestent que les pêcheurs artisans et mareyeuses contribuent à accentuer l’insalubrité de la côte. Les méduses et les sachets plastiques rejetés des captures, ne sont pas enlevés et jonchent la plage. Ce laisser-aller est souvent dénoncé par les propriétaires des grandes résidences, complexes hôteliers et restaurants bâtis sur la côte. Comme moyen de lutte contre ces facteurs d’insalubrité, certains font garder leurs sites par des chiens ou empêchent toute autre présence gênante d’y accéder.

 

Menace sur l’activité de pêche

«A ces endroits privés, tout pêcheur qui s'y hasarde est parfois pris à partie et ses filets réquisitionnés, ce qui est une source de conflits et de tensions. Nous avons eu à gérer des confits entre pêcheurs et restaurateurs », témoigne le chef de poste des ressources animales et halieutiques de Grand-Bassam, Rita Brou. Cette situation n’est pas souvent voulue ou n’émane pas de la volonté du pêcheur, parce qu’elle est provoquée par le courant d’eau. « Quand le courant d’eau est fort, il trimbale le filet de senne de plage. On peut aller sur deux (2) à trois (3) kilomètres. Il arrive qu’on se retrouve à ces endroits privés », relèvent des pêcheurs. Il suffit de les voir à l’œuvre pour s’en rendre compte. C’est une activité éprouvante. Les pêcheurs de la senne de plage doivent d’abord tirer la corde, ensuite les bras et le ventre et enfin la poche, avant de collecter les poissons capturés. Ce processus nécessite beaucoup d’espace. L’aménagement préoccupant de la côte, à travers le foisonnement de constructions anarchiques et le non-respect de la servitude de 100 mètres ces dernières années, ainsi que l’érosion marine, réduisent le champ d’activité de ces pêcheurs artisans.
La réalité à Mondoukou, au quartier France et à Azurreti, interpelle plus d’un. A ces maux, s’ajoutent la mauvaise gestion des épaves des bateaux qui échouent sur la côte et le déguerpissement des pêcheurs de la côte. L’abattage des cocotiers qui jouent un rôle important dans la pêche à la senne de plage au profit des constructions, accentue la menace sur la durabilité de la pêche à la senne. En Côte d’Ivoire, les zones d’activité sont Assinie, Grand-Bassam et Jacqueville. La pêche à la senne de plage joue un rôle crucial pour les communautés côtières et participe à la lutte contre la pauvreté. Sur une seule pirogue de senne de plage, on peut avoir plusieurs acteurs. « Un équipage peut compter jusqu’à au moins dix-huit (18) pêcheurs : ceux qui montent et ceux qui sont à terre », confie un acteur. Si rien n’est fait pour sauver l’activité, il y aura beaucoup de perte d’emploi et la pauvreté sera grandissante dans leur secteur.

Marcelle AKA, envoyée spéciale

 

Encadré 1 / La détresse des pêcheurs

 

Les pêcheurs à la senne de plage ne sont pas seuls à aller en mer. D’autres acteurs artisans utilisent les filets maillant dérivants (ou filets dérivants). Le filet est posé plus ou moins verticalement dans la colonne d'eau grâce à une ligne de flotteurs à son sommet et des plombs à son extrémité inférieure en partie suspendue à la surface par des bouées supplémentaires qui sont attachées à la ligne de flotteurs à intervalles réguliers. Une fois posée, la récolte des fruits de pêche peut se faire quelques heures après ou des jours plus tard, selon le bon vouloir du pêcheur. Il faut s’attendre à des surprises désagréables. Pour les pêcheurs à la senne et ceux qui utilisent les filets maillants, ils subissent d’énormes difficultés en mer. « Un chalutier peut déchirer ou emporter nos filets. Pourtant, ces équipements de pêche nous coûtent cher. C’est douloureux de subir ces réalités. Parfois quand on les approche pour exprimer nos préoccupations, des membres de leurs équipages pointent des armes sur nous. Nous n’avons pas de recours et pourtant nous payons des taxes et licences», révèlent des acteurs. Cependant entre eux pêcheurs artisans, des règles sont établies pour prévenir des conflits. « En mer, chaque pêcheur doit poser ses filets à au moins 500 à 800 mètres des filets de son camarade, afin de donner la chance à chacun de faire une bonne prise. Le non-respect de ce règlement est source de conflit », dénonce Bétone Kouadio Patrice, chef des pêcheurs artisans marins de Mondoukou et des membres de sa communauté. La raison, selon eux, ces chalutiers pêchent près de la côte dans nos zones. Ils raclent tout sur leurs passages. « Même si ces chalutiers opèrent dans la plus stricte légalité, peut-on pour autant se satisfaire du pillage des ressources sous prétexte qu'ils ont le droit ?», interrogent ces pêcheurs artisans. Dans les communautés artisanales de pêcheurs, il y a un alignement des hommes sur la loi de la nature et de l’eau plutôt que sur l’impératif purement économique de profit maximal. Il faut rappeler que les pêcheurs artisanaux maritimes sont presque tous des étrangers, Ghanéens, Béninois, Togolais, Sénégalais etc… ayant une très forte tradition de pêche. Les Ivoiriens qui pêchent en mer (Alladians, Ebrié etc) pour la plupart s'adonnent surtout à une pêche de subsistance, et utilisent les palangrottes et les lignes comme techniques de pêche. La plupart des nationaux font la pêche continentale, à savoir des captures qui se font dans les eaux intérieures telles que les lagunes, fleuves, lacs, barrages etc.

M.A

 

Encadré 2/ Le cri du cœur des mareyeuses et transformatrices

 

La conservation des produits de pêche permet de réduire les pertes post-capture et assurer la durabilité de ce secteur pourvoyeur d’emplois et la sécurité alimentaire. Les mareyeuses et transformatrices sont plus présentes dans le secteur de la pêche artisanale. Leur contribution se fait à travers l’activité de fumage des ressources halieutiques, leur principale source de revenus. Que ce soit à Mondoukou ou à Azuretti, ces transformatrices sont confrontées à d’énormes difficultés dans l’accomplissement de cette tâche au quotidien. Odile Abélé, présidente des mareyeuses de la senne de plage, évoque comme difficultés le manque d’équipements tels que les conteneurs frigorifiques et la glace pour la conservation. Cette même préoccupation est soulignée par Salah Adjoua Ivonne Epouse Etté, présidente du conseil d’administration de la Société coopérative des femmes des produits halieutiques d ‘Azzuretti (Socopha). Selon elles, la disponibilité du bois de chauffe est de plus en plus préoccupante avec la déforestation. Si bien que l’alternative est l’utilisation des coques de noix coco. « Il est cher. Le chargement d’un tricycle est vendu à 25 000 fcfa. Contre 100.000 fcfa le tas de bois », fait savoir Mme Salah Hété. « Nous souffrons. Nous demandons à avoir des fours améliorés pour réduire la pénibilité de notre travail. Nous sommes exposées à la fumée notamment celle de certains bois toxiques qui nous rendent malades. Les affections récurrentes sont des maux d’yeux, la toux, des problèmes de peau etc », plaident les femmes.

M.A