Difficultés dans l'enseignement supérieur : Dr Yéo Oumar (Pca de la Cosec-ci) dit des vérités et lance un appel au Premier Ministre

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difficultes-dans-l-enseignement-superieur-dr-yeo-oumar-pca-de-la-cosec-ci-dit-des-verites-et-lance-un-appel-au-premier-ministre Dr Yéo explique la nouvelle vision syndicale dans l'enseignement supérieur.
Politique

Dr Yéo Oumar est le président du Conseil d’administration de la plateforme des organisations et syndicats des enseignants chercheurs et chercheurs de Côte d’Ivoire (Cosec-ci). Une nouvelle plateforme de 6 syndicats mise en place depuis le 10 septembre 2019 pour fédérer les énergies et parler d'une seule voix. Dr Yéo en dit davantage dans cet entretien accordé à L'inter.

Pourquoi cette plateforme a-t-elle été créée?

Nous avons fini par comprendre que l’union fait la force, même si c’est un dicton qui est connu de tout le monde. Nous avons été rattrapés par les déconvenues dues à notre division. Nous avons tous le même objectif en tant qu’organisation syndicale mais malheureusement à cause de la division, depuis bientôt 10 ans, les manifestations, les marches ont eu lieu mais nous n’avons pas eu des retombées. Quand un syndicat déclarait un arrêt de cours, les autres ne se sentaient pas concernés. Ce qui a fait qu’aujourd’hui, le syndicalisme est à la croisée des chemins et les problèmes sont là, mais il n’y a plus de voix audibles au niveau des syndicats. Nous avons donc décidé de nous mettre ensemble pour nous faire entendre et comprendre.

Quels sont les objectifs précis que vous visez ?

Ils sont de trois ordres : D’abord, il s’agit pour nous de replacer la représentation syndicale au centre du milieu universitaire. Si les syndicats ne sont pas audibles, il y a quelque chose qui ne va pas. Le syndicat, c’est celui qui porte la voix des travailleurs pour que ceux-ci puissent donner le meilleur d’eux-mêmes. Depuis quelque temps, les syndicats ne sont plus entendus. Certains syndicalistes sont sous sanctions, d’autres enseignants chercheurs ont vu leurs dossiers au Cames bloqués parce qu’on les a soupçonnés d’être proches des syndicalistes ou d’être des syndicalistes. On a même interdit à certains enseignants chercheurs dans cette université, de présider au jury du baccalauréat, parce qu’on dit qu’ils sont syndicalistes. Donc, faire du syndicalisme est devenu dangereux en milieu universitaire, ce qui n’est pas juste. Il faut donc reconquérir les libertés syndicales et les franchises dans le milieu universitaire. Nous venons aussi pour dire qu'être syndicaliste est une bonne chose parce qu’on concourt d’une manière ou d’une autre à l’essor du service dans lequel nous travaillons. Par exemple les conditions de vie et de travail des enseignants chercheurs.

Sur ce point, le gouvernement dit que vous avez de nouvelles grilles salariales, et de nouvelles indemnités, est-ce qu’on peut encore dire qu’il y a problème ?

Elles datent de quand cette grille salariale et ces indemnités ? Vous résumez les conditions de vie et de travail aux salaires et aux indemnités. Quand on parle des conditions de vie et de travail, ce n’est pas que ça. Mais je vous informe, comme vous parlez de nouvelles grilles salariales, que nous n’en avons jamais eues. L’indemnité dont vous parlez date de quelques années. Tout récemment, à l’occasion de la fête du travail, le 1er mai 2017, le chef de l’Etat a promis de revaloriser les salaires ainsi que les primes de recherches de notre corporation, est-ce que vous savez le pourquoi ?

On apprend par exemple que vous avez les taux les plus élevés de la sous-région ?

Ceux qui le disent, le font sans savoir ce qu’ils avancent, sinon le taux le plus élevé en matière de recherche, c’est le Niger qui le donne. Les salaires les plus élevés dans l’enseignement supérieur et la recherche, c’est le Togo qui les donne. Donc, la Côte d’Ivoire n’a pas les taux les plus élevés. Vous pouvez vérifier cette information. C’est pour cela qu’en son temps, le ministre Gnamien Konan demandait que la Côte d’Ivoire, en tant que pôle, locomotive de l’Uemoa puisse aligner les salaires des enseignants chercheurs sur les plus grands salaires c’est-à-dire ceux du Togo et les primes sur celles du Niger. Le chef de l’Etat a dit qu'il faut que les salaires et les primes de recherche des enseignants chercheurs soient relevés eu égard aux exigences du système Lmd. Nous avons basculé dans un système à la réouverture des universités et cela a un coût, un prix, c' est la compétitivité. Vous ne pouvez pas être compétifs si vous n’avez pas les moyens. En tant qu’enseignants chercheurs, nous avons des séminaires, des colloques à l’international pour rafraîchir la mémoire, pour renforcer les capacités et pour être au niveau de la connaissance.

Aujourd’hui, la connaissance est devenue unitaire parce que le monde avance rapidement surtout l’enseignement supérieur, et c’est dans les colloques, les symposiums à l’international qu’on se met à niveau. Les voyages d’études ont disparu dans le jargon universitaire. Comparaison n’est pas raison, mais quand vous allez dans un pays comme le Sénégal, chaque deux ans, un enseignant a droit à un voyage à l’extérieur, pour aller se former à travers les colloques. C’est la même chose au Burkina Faso. Si le chef de l’Etat a dit cela, il sait de quoi il parle, c’est une promesse qu’il a faite et nous avons besoin que nos primes de recherches soient revalorisées, car elles sont vraiment insuffisantes. 500 000f cfa par trimestre pour faire de la recherche est vraiment insuffisant. Un geste a été fait, parce qu’auparavant, c’était moins que ça mais aujourd’hui, si on pense vraiment que les enseignants chercheurs peuvent rapporter quelque chose au pays, il faut qu’on y mette les moyens. L’expérience a démontré que les pays qui ont le plus investi dans la recherche et l’enseignement supérieur se développent. Donc quand nous parlons de condition de vie, ce n’est pas que les salaires, mais nous revendiquons pour que les salaires ainsi que les primes de recherches soient revus à la hausse.

Voulez-vous dire que rien n'a été fait pour améliorer les conditions de vie et de travail des enseignants chercheurs ?

Mais quand je vous parle de condition de travail, est-ce que vous pouvez vous imaginer qu’en 2020, l’université Félix Houphouët Boigny et les autres universités n’ont même pas le wifi ? Je veux parler de la connexion internet, cette connexion qui est indispensable aujourd’hui, parce que la plupart des travaux se fait sur le net. On a des enseignants qui sont recrutés et n’ont pas de bureau. Quand vous allez en salle de classe et que vous recevez un ami soit vous allez squatter le bureau de l’un de vos collègues, soit vous allez le recevoir dans votre voiture au parking, c’est désagréable. Quand nous parlons de conditions de vie et de travail, il s’agit aussi de la bibliothèque. Elle est là pour les étudiants et dans le même temps pour les enseignants. Les laboratoires sont sous équipés. Les centres comme le Cercom ne sont pas équipés. Comment vous enseignez la communication et vous n’avez même pas de studio, ce que toutes les petites radios de la place ont. Quand nous parlons des conditions de vie et de travail, c’est de tout ça qu’il s’agit. Il faut que les départements aient des salles de classe. Il y a une insuffisance des salles de Td (Travaux dirigés). Aujourd’hui dans certaines universités et dans des salles de Td, il n’y a pas de tableau ou dans l’amphithéâtre, il n’y a pas de micro alors que l’amphithéâtre, c’est 300 à 400 places sinon 600 places.

Dans certaines salles, il n’y a même pas de lumière. Je n’exagère pas ce que je dis. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans un système très compétitif, le système Lmd. Quand on est dans le système, il ne faut pas y aller à reculons. Nous pensons que le chef de l’Etat qui est très visionnaire, à la réouverture des universités avait promis des universités à l’américaine, un système qu’il connait bien. C’est cette vision que la Cosec-ci lui demande de poursuivre, de tenir les promesses qu’il a faites au peuple de Côte d’Ivoire lors de la réouverture des universités. Si cela est fait, cela va mettre les étudiants, les universitaires dans les conditions optimales pour donner le meilleur d’eux pour construire et participer au développement qualitatif et quantitatif de ce pays. Le 3e point est la question de la gouvernance. La gouvernance et le management de nos universités, grandes écoles, instituts de recherches et centres de recherches

Que reprochez-vous à ce niveau ?

La gouvernance pour nous, doit être une gouvernance qualitative. Ce n’est pas moi qui le dis, mais il y a un rapport étatique qui est sorti au mois de mars dernier. Ce rapport fait l’état des lieux de l’enseignement, du système éducatif ivoirien et met particulièrement l’accent sur l’enseignement supérieur où on dit que le bilan est catastrophique. Vous savez par exemple que dans le classement des 200 meilleures universités africaines, aucune université ivoirienne n’y figurait. Ça c’est choquant. C’est choquant que l’université Félix Houphouët Boigny qui est la plus grande université de par son espace et de par la qualité et la quantité des enseignants n'y soit pas. Lorsque nous allons au Cames, généralement, nous occupons les meilleurs rangs comme nous ne sommes pas classables, je n’ai pas dit que nous ne sommes pas classés, parce qu’on ne répond même pas aux critères pour faire partir de ce classement. Pour faire partir de ce classement, il faut savoir quand commence l’année universitaire, et quand est-ce qu'elle finit. Donc le rapport souligne ce problème, la durée des années universitaires. On ne sait pas quand elles commencent et quand elles finissent.

Il y a aussi le nombre de grèves qui comptent. Or, on fait des grèves à n’en point finir, ce qui fait vraiment du mal au système. Si vous voulez être dans ce classement, il faut au moins l’internet, mais nous n’en avons pas dans nos universités. Ce sont quelques éléments parmi tant d’autres. Le rapport mentionne aussi la question du management pour dire que ce n’est pas parce qu’on est président d’université ou professeur titulaire, qu’on est forcément un bon manager. Aujourd’hui, ce à quoi on assiste est que le management, il est vertical et unilatéral. Ça veut dire qu’il n’y a pas de contact entre les dirigeants et les enseignants. Nous voyons qu'avec nos dirigeants, à part quelques exceptions parce qu’il ne faut pas jeter l’opprobre sur eux tous, il n’y a vraiment pas de respect. Je parle de respect pour les collègues et ce n’est pas bon. Quand il n’y a pas de respect avec ceux que vous administrez, ce n’est pas bon. Et il y a un mépris dans le respect des textes. Par exemple, le cas de certains collègues, qui depuis près de 11 mois, bientôt un an, sont sans salaire. Il en existe deux catégories. Une catégorie qui avait été sanctionnée par le conseil de l’université. Elle a fait appel de la décision devant la commission permanente de l’enseignement supérieur, l’instance supérieure qui est au-dessus de tous les conseils de discipline des grandes écoles et universités. Et cette instance a rendu un jugement.

Qu’est-ce que l’instance a décidé ?

Elle a décidé par exemple qu’au lieu de la révocation, de blamer, et au lieu de la suspension pour un an, d’avertir. Mais au niveau de l’université de Cocody, ils n’ont pas respecté la décision et jusqu’aujourd’hui, ces collègues sont sans salaire. Pire, on a fermé tous leurs comptes d’épargne et leur carte Mugefci ne fonctionne plus puisqu’ils ne cotisent plus. Si seulement on respectait les textes, on allait savoir qu’une sanction se fait dans le cadre règlementaire. Les textes disent voici la sanction maximale, voici la sanction minimale, mais dans le cas d’espèce, aucun texte ne justifie cela. Il y a la question des heures complémentaires. Aujourd’hui, on caricature, on prend les enseignants d’université pour des fraudeurs. Or dans certains départements, sans les heures complémentaires, on ne peut pas terminer l’année académique, parce qu’il y a des effectifs pléthoriques d’étudiants avec un nombre insuffisant d’enseignants.

Mais cela n’est pas une réalité nouvelle...

Justement la question des heures complémentaires n’est pas nouvelle, mais pourquoi cette fois ci, ça pose problème à la gouvernance de l’actuel président de l’université de Cocody et un peu celui de Korhogo ?

Quelle réponse vous avez ?

La réponse est qu’il faut respecter les textes. Quand des collègues effectuent leurs heures dues et que pour des nécessités de service, ils jugent nécessaire de faire des heures supplémentaires et quand ils finissent et qu’ils évaluent les étudiants et que vous prenez les résultats, que vous les proclamez et vous délivrez les diplômes et pour payer, vous dites non, cela ne répond à aucun texte.

Mais pourquoi est-ce que vous vous accrochez aux heures complémentaires ?

Non, on ne s’accroche point aux heures complémentaires. Vous verrez que cette année, il y a beaucoup de collègues qui n’ont pas fait d’heures complémentaires. Mais vous savez, nous parlons de ce qui a été fait. La loi n’est pas rétroactive, et quand on prend une mesure, il y a une mesure transitoire, si vous ne voulez pas, on laisse cette mesure transitoire, mais la loi n’est pas rétroactive. Vous ne pouvez pas prendre une mesure cette année et l’appliquer au travail qui a déjà été fait l’année dernière. C’est impensable dans un milieu universitaire. Nous n’allons pas accepter cela. Donc, la gouvernance dont nous parlons, c’est de revenir au mode électoral de nos dirigeants. Il est vrai que ça ne va pas résoudre tout, mais le dirigeant se sent redevable de ceux qui l’ont élu et de l’autorité qui l’a entériné. Parce que quand nous élisons, in fine, c’est le président de la République qui prend un décret. Au moins, il est encadré. Le président de la République qui a sa vision et les collègues qui sont sur le terrain qui ont leur réalité. Et quand vous faites la balance, vous pouvez être un bon manager.

Face à toutes ces difficultés que vous avez énumérées, quelles sont les solutions que vous préconisez ?

Les solutions sont de plusieurs ordres. La première est qu’aujourd’hui, avec la plateforme, tous les syndicats sont d’accord qu’il faut créer un cadre d’échanges permanent pour discuter des problèmes. Nous croyons au dialogue constructif car nous sommes dans un milieu universitaire et nous pensons que par la discussion, par la négociation, on peut résoudre la majeure partie des problèmes. Rien ne doit se résoudre par la force. C’est ça notre nouvelle vision. Nous tendons les mains aux autorités locales et politiques. Cela fait bientôt deux mois que nous sommes à la tête de la plateforme et nous avons écrit aux autorités locales et au ministre de tutelle. Nous avons écrit à d’autres ministres comme le ministre de la Fonction publique. Nous avons été reçus par le ministre de la Fonction publique mais jusque-là, nous n’avons pas encore été reçus par le ministre de tutelle, pourtant nous avons envoyé le courrier en premier. Nous avons été reçus par le président de l’université de Bouaké alors que nous sommes à Cocody et le président de l’université de Cocody ne nous a pas reçus. On lui a envoyé un courrier de relance mais on n’a pas encore été reçu.

A l’Ens où il y a des difficultés, ils sont venus nous saisir et on a écrit au directeur de l’Ens pour qu’il puisse nous recevoir pour discuter, mais ce n’est pas encore le cas. Donc, c’est le dialogue que nous préconisons et nous interpellons les autorités. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de grève pour le moment qu’on peut penser que tout va bien. Non, il y a beaucoup de choses qui ne vont pas bien dans nos universités et grandes écoles. C’est vraiment notre première solution, le dialogue. Mais à côté de cela, il faut prendre des mesures d’urgence, quand sur la base de rien, des gens sont privés de salaire depuis près d’un an. Quand une sanction sort du cadre règlementaire, ce n’est plus une sanction, c’est une vengeance. La vengeance n’a pas lieu d’être dans un Etat de droit. Il faut que les autorités puissent se pencher sur cette affaire. Les questions résiduelles d’heures complémentaires qui pourrissent l’atmosphère, il faut évacuer cela.

Nous appelons le Premier ministre en qui nous avons confiance, parce qu'il a montré ses capacités de grand négociateur lors de la crise qui a secoué la Fonction publique en janvier 2017, à venir résoudre nos problèmes, car in fine, c’est lui qui est le maitre de tout ce travail et nous sommes prêts à le rencontrer, à lui faire des propositions. Et nous savons qu’en homme averti, il va trouver des solutions justes parce que nous voulons en ces temps qui courent, participer à pacifier, à apaiser et à rassembler le milieu universitaire. Depuis quelques années, c’est l’ébullition. On est dans une année électorale et nous ne voulons pas que l’université se détourne de ses objectifs parce qu’on n’a pas réglé à temps certains problèmes.

Et si vous n’êtes pas entendu, que ferez-vous ?

En tant que syndicaliste, nous allons user de tous les moyens légaux pour nous faire entendre. Nous sommes dans un monde universitaire et ce n’est pas la créativité ou l’imagination qui nous manque. Nous espérons que nos autorités comprendront ce langage de pacification, de paix, ce renouveau dans le monde syndical. Il faut tourner le dos à la violence et au mépris. C’est dans cette dynamique que nous sommes. Mais si nous ne sommes pas entendus, comme nous sommes un syndicat, nous allons user de tous les moyens légaux y compris la grève. Mais je répète, avec nous, avec la Cosec-ci, la grève est vraiment le dernier recours et nous ne voulons même pas avoir à en user. Voilà ce que je peux dire. L’appel que nous lançons à nos collègues, c'est de se mobiliser comme ils l'ont fait lors de notre première assemblée générale.

Tout dépendra de leur capacité de mobilisation et de leur détermination pour soutenir nos actions. Il faut faire table rase du passé, mais il faut en tirer les leçons. Il faut partir sur de nouvelles bases de confiance et de respect mutuel, de discussions, de constructions positives. C’est cet appel que je lance aux enseignants chercheurs et c’est cet appel que je lance aux autorités locales et nationales. Si on va dans cet esprit, nous pourrons construire quelque chose de meilleure, non pas seulement pour nos institutions universitaires, centre de recherches et instituts, mais pour la Côte d’Ivoire elle-même.

Par H. ZIAO