En attendant le pont: Une ''bombe'' se prépare à Jacqueville

Voici le projet qui divise
Un village annexé
18/03/2015
Le drapeau de Sassako flottant à l'entrée du village d'Adoukro (Ph : B.G.)
La tension monte dans le département de Jacqueville. A quelques jours de l’inauguration officielle du pont qui traverse la lagune Ebrié, les prémices d’une crise liée au foncier se font sentir. Deux villages sont au bord de l’affrontement, si rien n’est fait pour un règlement définitif du problème qui les oppose. Notre enquête!

Les populations de Jacqueville attendent avec impatience l’inauguration du pont. Cet ouvrage qui viendra désenclaver dans quelques jours la région restée longtemps dépendante du bac, certes incontournable pour la traversée de la lagune Ebrié, mais très capricieux à cause de ses récurrentes pannes mécaniques. Le samedi 14 février 2015, il nous aura fallu attendre près de 2 h pour effectuer la traversée, en partance pour Jacqueville. En cause, un problème sur l’accélérateur de l'engin. Mais, il ne reste plus que quelques jours pour connaître la fin du calvaire des peuples des 3A (Aladjan, Avikam et Ahizi).

L'ouvrage est achevé à près de 98%, selon des travailleurs que nous avons interrogés sur le chantier. «On met le bitume et c'est fini», assure un ingénieur égyptien, sous le couvert de l'anonymat. Si la construction du pont marque une étape importante dans le développement du département de Jacqueville, la mise en place de cette infrastructure risque de générer d'autres problèmes dans la localité. Déjà, des signaux se font sentir.

A N’djem, premier village après la traversée de la lagune, une vaste superficie de de cocoteraies, située à moins d'un kilomètre des lieux, est au centre d’une forte dispute entre deux villages. Sassako et Adoukro réclament tous les deux, la propriété du site. Un bras de fer s'est engagé depuis peu entre les habitants de ces villages. Mais, Sassako a pris un avantage sérieux avec ''l'annexion'', depuis le 17 janvier 2015, d'Adoukro par une partie de ses habitants. Un camp de fortune y a été érigé et un chef de village nommé dans la foulée, en la personne de Lezou Ambroise. Cette action a valu à certains habitants de Sassako une convocation au tribunal de Dabou. L'affaire est pendante devant la justice. «Nous n’avons pas assiégé Adoukro, nous sommes allés nous installer sur nos terres», précise Lezou Ambroise, croisé à Sassako. «Nous allons nous battre jusqu’à ce que justice soit faite», martèle-t-il.

L'origine du litige

Pour comprendre l'origine de la crise, il faut remonter au 09 mars 2009, date de l'érection du campement d'Adoukro en village. Cet arrêté porte le N°118/AT/DGAT et est signé par Bamba Cheik Daniel, à l'époque ministre de l'Administration du Territoire. Cette action est perçue par les habitants de Sassako comme une trahison, car ce village réclame la paternité du site. «Adoukro est notre propriété. On ne peut pas l’ériger en village et nommer un chef sans notre consentement», explique Beugré Germain, un habitant de Sassako.

Logbo Léon ajoute, pour sa part, que le plan de masse, diligenté par les autorités préfectorales et réalisé par le ministère de l’Agriculture, tranche définitivement le litige. Ce site d’une superficie totale de 709,87 hectares est occupé à 80% par les exploitations agricoles du village de Sassako, soit 574,81 hectares. «Ce plan cadastral montre bien que nous sommes majoritaires, car c’est notre territoire», observe M. Logbo. Pour ces villageois donc, ce qui se passe à Adoukro cache des desseins inavoués. «Les gens savent qu’avec la construction du pont, on peut facilement rallier Jacqueville. Donc, ils veulent tout faire pour se trouver des lots ici», soutient Beugré Germain, qui révèle d'ailleurs que de nombreux lots ont déjà fait l'objet de vente illicite à des opérateurs privés. Des soupçons sont élevés contre le ministère de la Construction et de l’Urbanisme sur la vente probable de lots importants. «Ils veulent créer une seconde baie des milliardaires à Adoukro, car ce site est bien placé», affirme-t-il.

Un autre nom qui revient dans les propos, au sujet de ce dossier, Edouard Oda, un cadre de la région. Dans leur volonté de régler ce litige, les autorités préfectorales de Jacqueville ont tenté de concilier les deux parties. Mais, la rencontre convoquée le 29 janvier 2015 enregistra l'absence de M. Oda et du chef du village. «Ne pas répondre à une convocation du préfet est une offense à notre administration», estime Beugré Germain. En attendant qu'une solution soit définitivement trouvée, le drapeau de Sassako flotte à l'entrée du village d'Adoukro. Une situation qui inquiète de plus en plus les autorités locales. Le jeudi 12 mars dernier, la brigade de recherches a entendu les deux parties en conflit, dont les positions tranchées font redouter des affrontements dans la zone concernée.

Le projet qui divise Adoukro et Sassako

Après plusieurs tentatives, des cadres du village d'Adoukro acceptent de nous recevoir. La rencontre a lieu le dimanche 8 mars 2015 à Cocody. Oda Edouard, président de la Mutuelle de développement d'Adoukro et l'adjoint au chef dudit village, Dr Tcheuman Pascal, documents à l'appui, nous expliquent leur projet pour Adoukro. Ce projet remonte aux années 90. Dans leur vision, il était question d'exploiter le riche patrimoine de la localité. «Mais, avant toute chose, il fallait que ce campement devienne un village. C'est ce statut que nous avons obtenu depuis mars 2007», relève M. Oda, qui nous présente d'ailleurs l’arrêté de création du village d'Adoukro ainsi que l'arrêté de nomination du chef du village. «Pour nous, force reste à la loi», soutient-il.

Cette étape franchie, les habitants dudit village pouvaient alors dérouler leur projet, consistant à créer de toutes pièces une ''ville nouvelle'' sur un site de 2422 hectares. Le projet de lotissement de cette zone en vue de la création d'un pôle urbain, est introduit par le ministère de la Construction auprès de la mairie de Jacqueville pour une enquête de commo et incomodo. En réponse, Avi Adroh Eugène, le maire de la commune à cette époque, adresse un courrier au ministre de la Construction, de l'Assainissement et de l'Urbanisme, le 08 mai 2012, pour donner un avis favorable. Mais, quelques mois auparavant, dans une correspondance datée du 10 août 2011, Latta Dhava Paul et Neuba Djava Daniel, respectivement chef de terre et chef du village de Sassako, avaient saisi le maire de Jacqueville pour s'opposer au projet, déniant à l'autorité communale sa compétence à traiter ce dossier. Ce, d'autant plus que Adoukro ne ferait plus partie de la commune de Jacqueville depuis l'érection de Sassako-Bégnini en commune.

Mais, il ressort du rapport du commissaire enquêteur que 75 oppositions ont été enregistrées, toutes des exploitants agricoles vivant à Sassako et Nd'jem. Ce dernier recommande la levée de la limite N'djem et Adoukro ainsi que l'engagement des initiateurs du projet de lotissement à réunir les conditions d'indemnisation satisfaisantes pour les exploitants agricoles identifiées sur le site. Une autre opposition est venue de l'actuel maire de Jacqueville, Joachim Beugré, également fils du village de Sassako. Le 13 mai 2014, il écrit au ministre de la Construction pour attirer son attention sur le litige foncier qui, ''si l'on y prend garde, pourrait embraser des villages de la commune de Jacqueville''. «Monsieur le ministre, pour éviter qu'une nouvelle vague de violences ne s'enclenche, je vous prie de vous garder d'approuver ce lotissement litigieux, le temps que, sous la houlette des autorités administratives de Jacqueville, une solution idoine soit trouvée», écrit-il.

Ces diverses oppositions n'ont pas été suivies par le gouvernement. En conseil des ministres du 21 novembre 2014, le projet d'aménagement d'Adoukro est approuvé. Ces arrêtés sont d'ailleurs publiés dans le journal officiel de la République de Côte d'Ivoire le 11 décembre 2014. «Ce projet a respecté toute la procédure», affirme Oda Edouard. Il nous présente un document: c'est le plan d'aménagement conçu par le Bureau national d'études techniques et de développement (Bnedt). «Cela nous a coûté 968 millions de francs Cfa. Notre projet prévoit une ville nouvelle avec une université, un Chu, un stade, une caserne des sapeurs-pompiers ainsi que des opérations immobilières. C'est le sacrifice des fils et des filles d'Adoukro, et on ira jusqu'au bout», déclare Oda Edouard.

Se prononçant sur l'occupation de leur village, Dr Tcheuman Pascal souligne avoir opté pour la voie de l'apaisement. «Nous nous en remettons à l'autorité locale. C'est pourquoi nous avons saisi la justice. La crise a duré parce que le ministre d’État, ministre de l'Intérieur et de la Sécurité n'était pas bien informé», relève-t-il. «Force reste à la loi. L'émergence, ce n'est pas faire du ''Boko Haram''; l'émergence, c'est le respect des textes. C'est le développement, la cohésion et le vivre-ensemble», indique le président de la mutuelle.

B. GUEU

Sauf autorisation de la rédaction ou partenariat pré-établi, la reprise des articles de linfodrome.com, même partielle, est strictement interdite. Tout contrevenant s’expose à des poursuites

Bertrand Gueu

|

  • SOURCE: L'inter

1 | 2

Videodrome