Bouna : des secrets sur le conflit fratricide dans le Bounkani

39 morts, dont 1 gendarme et 1 dozo, plus de 2000 déplacés internes
La mission confiée à Dah Sansan par le général Palenfo
30/03/2016
(Photo d'archives pour illustrer l'article)
Il est précisément 6h25 du matin ce samedi 26 mars, nous sommes à Bouna, après un voyage entamé à Abidjan à 22h53. La capitale de la région du Bounkani située à plus de 563 km de la capitale économique ivoirienne, à 79 km de la frontière du Burkina Faso et à 34 km de celle du Ghana, était le théâtre d'affrontements sanglants faisant plusieurs morts et de nombreux dégâts matériels.

A ce moment de la journée, où d’ordinaire les populations s’affairent à leurs occupations respectives, notamment le ménage, c'est une cité totalement morte qui nous accueille. Aucune animation dans la ville. Magasins, boutiques, gares et commerces, tout est fermé. Les populations restent terrées chez elles, gagnées par une psychose généralisée alimentée par des bruits récurrents d’attaques et de contre-attaques des protagonistes. « C’est un calme inhabituel, ce n’est pas normal », soutient un agent du Conseil régional avec qui nous échangeons. Environ 3h plus tard, la délégation du Conseil régional conduite par son président Hien Philippe, qui est arrivée d'Abidjan, fait le tour de la ville pour mieux appréhender la situation de conflit communautaire les autochtones Kolango, les allochtones Lobi et Malinké et les allogènes Peulh. On note également la présence de plusieurs unités des forces de sécurité. Ce détachement militaire est composé notamment de fantassins partis des camps militaires d’Abidjan, et d’autres frères d’armes du Bataillon de sécurisation de l’Est (Bse), ainsi que de gendarmes de l’Escadron de Bondoukou. A la tête du détachement, le commandant des forces terrestres de Côte d'Ivoire, le Général Gaoussou Soumahoro. Pendant que ces hommes se déploient pour boucler la ville totalement, des coups de feu se font entendre dans différents quartiers. Ils se font même bien nourris du côté du quartier Piawali, non loin de la résidence du roi de Bouna, Sa Majesté Djarakoni 2, où sont retranchés des jeunes Koulango très remontés contre leurs frères Lobi accusés d’avoir fait des morts dans leur rang, et surtout parmi leurs hôtes Peulhs.

Le député Dah Sansan échappe à un assassinat

La situation reste tendue, les esprits s’échauffent à nouveau, avec les clans rangés qui s'organisentde part et d’autre, le député de la localité, par ailleurs président des jeunes du parti au pouvoir (le Rdr), prend le risque de se rendre au domicile du roi des Koulango. Dah Sansan s'engage dans une action solitaire, qui manque de lui coûter la vie. En effet, une fois au portail du roi, en lieu et place de bouquets de fleurs, ce sont des jets de pierre, de gourdins et même des tirs d’armes à feu qui vont ‘’arroser’’ son véhicule. Il réussit à sortir du véhicule et à prendre la fuite pour se réfugier au commissariat. Deux membres de son cortège vont s’en tirer, eux aussi, à bon compte mais avec des blessures légères. Il s’agit du colonel Palé et de Massé Noufé, ancien censeur reconverti en homme d’affaires. Tout essoufflé et en sueur, sur conseils des policiers en nombre insuffisant et disposant de peu de moyens pour faire face aux assauts, l’honorable Dah Sansan a pu finalement regagner, sous escorte militaire, la préfecture, où il confie être tombé dans un traquenard. « J’étais porteur d’un message du général Palenfo, qui m’a chargé de venir implorer, en son nom, le roi Djarakoroni 2 pour qu’il lance un appel au calme. Le général Palenfo, qui m’a mandaté, ne voulait pas que la crise locale s’enlise dans ce contexte de drame de Grand-Bassam. Je suis donc venu, sur son insistance, demander l’implication de Sa Majesté dans la résolution rapide de la crise. Avant de me rendre à la résidence royale, j’ai appelé le roi et il m’a demandé de venir dans 10 minutes. C’est ainsi que je me suis rendu à son domicile. Grande fut ma surprise de constater qu’une fois à son portail, mon véhicule a été la cible de tirs d’armes à feu, précisément de kalachnikovs, et de jets de pierre et autres objets contondants. Je suis surpris d’avoir été accueilli à coup de fusil, moi qui pensais être à Bouna ici, l’élu le plus impartial dans le contentieux qui divise notre cité. Cette crise est plus profonde qu’on ne le croit, et je le dirai en haut lieu», explique Dah Sansan, dont le véhicule a été totalement réduit en épave et incendié par des jeunes furieux qui l’accusent d’être un soutien actif d’un plan hégémonique de la communauté Lobi sur celle des Koulango.

Le contentieux éleveurs-agriculteurs : l’arbre qui cache la forêt

Les propos du parlementaire révèlent que le drame qui déchire Bouna et met en lambeaux sa cohésion d’antan ne se limite pas à un simple conflit entre éleveurs Peulhs et agriculteurs Lobi, comme cela a été avancé aux premières heures. Loin s’en faut. «Si on se limite à dire que c’est un conflit entre éleveurs et agriculteurs, on ne va rien régler ici. C’est bien d’appeler au calme. Mais, il faut régler la question de fond que tout cadre, tout élu de Bouna, connaît. Le problème est profond et dépasse celui d’éleveurs et de planteurs qui est une petite face visible de l’iceberg », maintient l'élu. Moins d’une heure plus tard, cette thèse va être confirmée par le préfet de region Tuo Fozié, qui, lors des échanges avec le député qui venait de frôler la mort, était à l’aéroport pour accueillir le ministre des Ressources animales et halieutiques. Avec ce premier émissaire du gouvernement, la délégation rallie la préfecture pour y accueillir les ministres Mariatou Koné et Sansan Kambilé, respectivement ministre de la Solidarité, de la cohésion sociale et de l’indemnisation des victimes de guerre, et Garde des sceaux, ministre de la Justice. Descendus d'un avion de l’Onuci, les émissaires du gouvernement se rendent au pas de course au bureau du préfet de région. Sur place, le maître des lieux fait un point de la 3è journée des affrontements, qui se sont soldés par 8 nouveaux morts. Le gouverneur Tuo Fozié va plus loin pour éclairer ses hôtes sur la crise.

Les éclairages du préfet de région

« Il y a 2 semaines,il nous a été signalé que des agriculteurs étaient en train de saccager des domiciles et des biens des éleveurs Peulhs. Nous avons envoyé un détachement de la gendarmerie sur le terrain. Je suis également allé moi-même sur les lieux pour voir. Par la suite, nous avons convoqué les mis en cause. Nous nous sommes entretenu avec Sa Majesté le Roi du peuple Koulango. Après, j’ai convoqué les Lobi. Et lors des échanges, j’ai constaté que la crise était plus profonde que celle du conflit éleveurs-agriculteurs. Donc, nous ne pouvions pas régler le problème à ce niveau. Nous avons donc continué les rencontres. J’ai envoyé des courriers, et je me suis déplacé moi-même pour rencontrer différents leaders traditionnels locaux. Malgré tout cela, la crise a éclaté. Le premier jour, nous avons eu 6 morts. Le 2è jour, 17 morts. A ce moment, le décompte fait état de 39 morts, dans l’ensemble », regrette l’autorité administrative dont les traits tirés du visage attestent du manque de sommeil depuis cette crise meurtrière dans sa région. Face à un tableau aussi désolant, les mandataires du gouvernement comprennent tout de suite que l’heure est bien plus grave qu’ils ne l’imaginaient.

3 ministres à la manœuvre pour ramener le calme

Ainsi, un plan de négociation est arrêté avec les autorités traditionnelles et religieuses en tenant compte de l’évolution de la situation sur le terrain. C’est le roi des Koulango qui reçoit, en premier, la délégation ministérielle comportant 2 autres représentants de chacun des deux grands groupes ethniques. A savoir les Koulango, d'une part, les Lobi et les Malinké, d'autre part. Au terme des échanges à huit clos, au cours desquels il livre ses exigences aux mandataires du gouvernement, Sa majesté Djarakoni 2 invite, séance tenante, tous ceux qui reconnaissent son autorité et qui se battent pour la dignité du peuple Koulango à baisser la garde et à cesser toute hostilité. Même si ces derniers étaient attaqués, ordonne le roi Djarakoni 2, ils ne doivent pas résister ou répliquer, pour montrer leur bonne foi. Le même appel est lancé par le chef suprême des Lobi, Hien Bitate, seconde autorité traditionnelle la plus écoutée dans le Bounkani, puis le chef central des Malinké Cissé Ibrahima, et l’imam de la ville. Sur le terrain, ces différents appels vont faire effet et permettre, peu avant 18h, aux ministres Mariatou Koné et Sansan Kambilé de regagner Abidjan avec la certitude de la cessation des affrontements sur le terrain. Reste sur place, pour la consolidation de la paix encore précaire, le ministre Adjoumani Kobenan. Ce dernier, en compagnie du préfet Tuo Fozié et de Hien Philippe, ramène au calme les deux leaders des jeunes des communautés Koulango, Ouattara Adama Kounga et Lobi, Pale Sie Jean. Solennellement, ces deux ''frères'' se désolent de l’explosion sociale et appellent leurs pairs à les suivre sur le chemin de la paix pour éviter de compromettre les efforts de développement local, dans une région qui se trouve être l’une des plus déshéritées du pays. « Ce n’est pas dans la division que nous allons rattraper le retard de notre région. Ayons à l’esprit le développement de notre région, le bien-être de chaque habitant de notre cité, qui a toujours été citée en exemple en matière de cohabitation pacifique, de cohésion sociale et de vivre ensemble communautaire. Ce qui s’est passé nous désole tous, nous écœure tous. Montrons à la Côte d’Ivoire que nous en sortons unis, soudés plus que par le passé », exhorte le président du conseil régional, dont le nouveau challenge reste la gestion de l’après-crise. Dimanche 27 mars, soit moins de 24 heures après la fin des hostilités, dans une localité qui retrouve peu à peu son animation, avec la reprise des activités économiques, Hien Philippe s'est rendu au siège de l’Onuci où affluent, depuis jeudi dernier, des déplacés internes composés principalement de la communauté Peulh et de personnes vulnérables des camps protagonistes. Il s'agit notamment des femmes accourues pour se mettre à l’abri dans une zone sécurisée par les soldats de la paix, pendant que d’autres préféraient rallier à pied des localités épargnées par la guerre fratricide, dont Téhini et Doropo.

Des milliers de déplacés internes

« Depuis jeudi dernier, plusieurs bouviers Peulhs et leurs familles continuent de déserter leurs campements pour trouver refuge au camp de l’Onuci. A ce jour, nous comptons dans cette base de l’Onuci, plus de 2000 déplacés internes d’origine Peulh, avec des femmes et des enfants », précise le coordonnateur local des opérations humanitaires de l’Onuci de Bondoukou-Bouna, Jean-Emile Nkiranuye. Lors de notre visite sur ce site, nous échangeons avec des ‘’réfugiés’’ traumatisés par les épreuves subies lors de l’explosion sociale dans le Bounkani. Ils confient avoir tout perdu dans ces derniers événements et que plusieurs d’entre eux n’ont eu la vie sauve que grâce à l’intervention de leurs tuteurs Koulango qui les ont secourus avant de les conduire au camp de l’Onuci. « Vu que nous avions fui les campements, nos agresseurs s’en sont pris au bétail. Ils ont fusillé nos bœufs, nos moutons et cabris. Même les poules trouvées sur les œufs n’ont pas été épargnées. Nos campements ont été incendiés. A ce jour, nous n’avons plus rien comme affaire, comme bien. Tout est parti. Nous avons tout perdu. C’est même cela qui a énervé nos hôtes Koulango, qui nous ont installés, ainsi que les Malinké dont nous gérons dans les brousses, plusieurs bêtes leur appartenant. C’est d’ailleurs pourquoi la crise empirait de jour en jour », relate, au nom de ses pairs sinistrés, Sidibé Mahamoud, Peulh d’origine nigérienne, installé dans la région, à l’en croire, depuis 1993. Face à ces difficultés, le gouvernement, par le biais de la ministre Mariatou Koné, a promis des appuis divers pour vite faire oublier l’épreuve douloureuse de cette folie meurtrière de 72 heures sans précédent dans l’histoire du Bounkani.

D’importantes saisies faites par les forces de l'ordre

Décidés à ramener le calme et empêcher les protagonistes d’en venir aux armes à feu et autres arsenaux de guerre pour exprimer leurs divergences, les éléments des forces de défense et de sécurité déployés dans la ville y ont fait d’importantes saisies. La moisson, à la date du dimanche 27 mars , se présente comme suit : 24 fusils de calibre 12 ; 58 cartouches ; 11 munitions de 7,62 millimètres ; 24 flèches et 18 étuis-vides de calibre 12. C’est d’ailleurs au cours de l’une des interventions pour désarmer les protagonistes armés de kalachnikovs, de pompes à canon et de fusils de chasse qu’un dozo et un élève-gendarme de l’escadron de Bondoukou (Mdl N’guessan Séka) ont été tués. L'élève-gendarme, dont le rappel a été positionné seulement la semaine dernière, selon des proches, a été fusillé par un manifestant embusqué dans le feuillage d’un arbre. Deux policiers, trois militaires et un autre gendarme ont été grièvement blessés par balles. Mais, aucun décès parmi ces blessés n’a été confirmé jusqu'au moment où nous mettions sous presse.

TRAORE Tié, Envoyé spécial

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TRAORE Tié

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  • SOURCE: L'inter

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