Professeur Mireille DOSSO: « Les chiffres annoncés par le ministère de la santé sont réels, vrais »

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Publié le Source : L'inter
professeur-mireille-dosso-directrice-de-linstitut-pasteur-de-cote-divoire-a-coeur-ouvert-les-chiffres-annonces-par-le-ministere-de-la-sante-sont-reels-vrais En Afrique, il y a 17 pays dont la Côte d’Ivoire qui hébergent un laboratoire de l’Institut Pasteur reconnu par l’Oms au sud du Sahara, selon Professeur Mireille Dosso.

Professeur de Microbiologie, Mireille Dosso est la directrice de l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire depuis 2004. Cet institut joue un rôle stratégique dans la gestion, la veille et la surveillance des épidémies en territoire ivoirien depuis sa création en 1972. Dans cette interview, elle explique les actions de recherches, les projets et les efforts réalisés pour la santé des populations notamment la gestion de la Covid-19.

Comment l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire s’est-il organisé pour gérer la crise sanitaire de la Covid-19 ?

Dès que nous avons entendu parler des premiers cas en Chine, nous avons pris les dispositions pour être en capacité de faire le diagnostic. L’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire a mis au point le diagnostic de laboratoire. Nous avons renforcé les capacités d’équipements et formé en matière de ressources humaines particulièrement à certains concepts de biologie moléculaire, mais également au niveau de la conservation des échantillons qui vont être analysés à l’institut. Nos agents disposent d’un avantage en terme de formation dans le cadre des diagnostics de ce virus respiratoire. C’est pour cela que nous avons pu être en capacité de faire les tests.

 

Vos équipements sont-ils adaptés pour faire face aux épidémies ?

Certains des appareils ont été acquis de l’Agence française de développement (Afd) pendant l’épidémie d’Ebola, et qui servent maintenant à gérer l’épidémie de la Covid-19. On est toujours prêts quand il y a une épidémie. On a les hommes et les machines. Il faut juste acheter les réactifs spécifiques du virus en question pour réaliser les tests.

 

Parlant d’un nouveau virus, était-il aisé pour vous de disposer des réactifs en vue de faire les tests ?

Membre du Réseau international de l’Institut Pasteur (Riip), le début du mois de janvier 2020, nous avons reçu dans nos boites e-mails le protocole détaillé de la prise en charge de la Covid-19 mais également tous les tests détaillés. Spontanément, nous avons reçu les premiers lots pour faire les premiers diagnostics. Les premiers réactifs que nous avons reçus sont ceux de l’Institut Pasteur de Berlin. Le deuxième lot de réactifs est arrivé de l’université de Hong-Kong où se trouve un Institut Pasteur. Le troisième lot nous est arrivé de l’Institut de Johannesburg en Afrique du Sud. Toutes ces dotations ont été spontanées. Il faut dire que le directeur administratif de l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire n’a pas hésité à acheter sur fonds propres des réactifs à hauteur d’un million de fcfa. L’ensemble de ces dons et la réactivité ont permis à l’Institut Pasteur de faire le diagnostic jusqu’à 3 semaines.

 

Comment êtes-vous parvenu à poursuivre la gestion de la pandémie concernant le traitement des prélèvements jusqu’à ce jour ?

C’est grâce à la fondation Alibaba que nous avons pu prendre le relais. Si on n’avait pas anticipé, on n’aurait pas eu la capacité de détecter les premiers cas.

 

Combien de prélèvements avez-vous à ce jour depuis l’annonce du premier cas ?

On était à près 174 000 échantillons de prélèvements analysés au mercredi 20 mai 2020, depuis le janvier 2020, date de mise au point du test laboratoire. Il faut dire que ce n’est pas la première épidémie. Nous avons eu la grippe aviaire, Ebola. Nous avons eu en Côte d’Ivoire 4 épidémies de dengue ainsi que la grippe pandémique. Ça fait plus d’une dizaine d’années que nous avons régulièrement des épidémies. Les diagnostics au laboratoire de ces épidémies se font par la technique de Pcr (réaction de polymération en chaîne). Au fil de ces années, le gouvernement ivoirien et les partenaires au développement ont renforcé les capacités de l’Institut Pasteur en matière d’équipements pour pouvoir réaliser ces types de tests. Là aussi, ils ont renforcé les compétences des personnels.  

 

Expliquez-nous le processus de collecte des échantillons et de convoyage des tests et le traitement ?

Les prélèvements nous parviennent par le biais de l’Institut national d’hygiène publique (Inhp). L’Institut Pasteur, en Côte d’Ivoire, dispose d’un équipement de système ouvert, qui permet de faire plusieurs types de diagnostic de virus. Comme c’est le cas avec la Covid-19 qui nécessite un prélèvement nasopharyngé. On prélève des cellules nasales profondes à l’aide d’un écouvillon, une sorte de tige-coton. Ce prélèvement va rentrer dans un laboratoire et sera traité pour libérer le virus. A partir d’un échantillon, il faudra faire l’amplification dont on associe des tests à une petite quantité. Ce mélange, la technique Pcr à partir d’un échantillon Adn, va pendant quelques heures faire une copie du virus, et on pourra voir que le test est positif ou non.

 

«  Il n’y a pas de doute sur les chiffres annoncés »

 

Il nous revient que les chiffres des cas confirmés de la Covid-19 annoncés ne reflètent pas la réalité. Qu’en dites-vous ?

Les chiffres sont vrais. Ce sont les chiffres de l’Institut Pasteur. Il y a 8 équipes qui travaillent 24 heures sur 24 pour réaliser et traiter ces prélèvements. Les chiffres qui sont annoncés par le ministre sont réels. Il n’y a pas de doute là-dessus. Effectivement, l’Etat a décrété que le dépistage et les tests sont gratuits. Mais, ce n’est pas tout à fait gratuit puisqu’il faut acheter des réactifs. Le prix est souvent élevé.

 

Et si on devrait facturer le test de Pcr Covid-19, il coûterait combien ?

Normalement, si on devait facturer le test de Pcr de la maladie à coronavirus, un seul test coûte 40 000 fcfa. Il en faut 3 pour un sujet qui est positif. D’abord, un premier test qui révèle le statut. Après la prise en charge, il doit faire 2 autres tests pour être déclaré guéri. 3 fois 40 000 fcfa on se retrouve à 120 000 fcfa pour un seul individu.

 

Vous avez reçu un appui de 4 milliards de fcfa de l’Afd. Comment ces fonds seront utilisés ?

C’est pour le renforcement des capacités de l’Institut Pasteur en matière d’infrastructures, d’équipements et du personnel et les 7 laboratoires régionaux de l’intérieur à équiper pour faire face à la pandémie, si elle devrait s’installer dans la durée. C’est l’Etat de Côte d’Ivoire qui s’en occupe puisque cet argent relève du C2D, (Contrat désendettement et développement) entre la Côte d’Ivoire et la France.

 

Il nous revient que le système de gestion des tests Covid-19 est bloqué et que les centres n’ont pas le retour des prélèvements traités par l’Institut Pasteur. Est-ce vrai ?

Je pense qu’il n’y a aucun blocage. Dès que nous recevons les échantillons de l’Inhp et après analyse, nous leur renvoyons les résultats. Et le ministre Santé et de l’Hygiène publique est la seule autorité à les publier, à les diffuser.

 

Faut-il pas craindre un rebond de l’épidémie ?

Il faut craindre si nous ne respectons pas les mesures barrières, le port de masque et la distanciation sociale de 1 mètre.

 

Quels sont vos rapports avec le laboratoire national de santé publique et l’Institut national d’hygiène publique, dans la gestion des épidémies dans le pays ?

Le laboratoire national de santé publique analyse et fait des recherches intéressant la protection de la santé publique (toxicité des médicaments, réactif et vaccin etc.). Avec l’Inhp une longue collaboration existe dans la surveillance des épidémies. Il nous envoie les échantillons que nous analysons et nous leur transmettons les résultats.

 

Parlant de prévention et surveillance épidémiologique, quel rôle spécifique joue le département des virus épidermiques au niveau de l’institut ?

Sa spécificité, c’est qu’il s’occupe principalement des virus épidermiques. La difficultés est qu’ils sont principalement des virus qui donnent des épidémies. Un des rôles de l’Ipci est d’assurer des actions de prévention des épidémies et de surveillance épidémiologique, en collaboration avec l’Institut national d’hygiène publique. On assure la surveillance épidémiologique des virus et batteries.

 

Un bâtiment en construction est destiné à abriter un laboratoire P3 et P4. Quel est l’intérêt pour la Côte d’Ivoire de disposer d’un tel laboratoire ?

Le bâtiment en construction, est un laboratoire de haute sécurité pour des agents dangereux. Comme le P4 de Wuhan en Chine. Sa capacité est de gérer les virus dangereux. Lorsque vous avez des virus dangereux, il faut protéger celui qui y travaille mais aussi le laboratoire pour ne pas du tout diffuser le virus à l’extérieur. Ces laboratoires dits de haute sécurité sont parfaitement étanches. C’est-à-dire que le virus dangereux ne peut pas sortir parce qu’il y a beaucoup d’infrastructures de sécurité. Le fait d’avoir ces types de laboratoire en Côte d’Ivoire nous permet de faire face à des agents dangereux comme Ebola, Lassa, Covid et éventuellement bien d’autres.

 

Les activités d’un laboratoire prennent aussi en compte la conservation des échantillons, devant servir à des recherches. Est-ce le cas chez vous ?

L’Etat a été particulièrement sensible au développement de certains concepts de biologie moléculaire et du concept de conservation d’échantillons. Actuellement, on est en capacité de conserver tous les échantillons qui vont être analysés à l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire pour la recherche.

 

Chaque jour, des analyses se font dans les hôpitaux et centres de santé. Quelle est votre capacité d’analyses ?

Actuellement nous avons une capacité de 700 sortes d’analyses, toutes maladies confondues. Par exemple quand vous voulez savoir votre taux de sucre, c’est une analyse. Si vous voulez savoir que vous avez du cholestérol, c’est une analyse. Si vous voulez savoir que vous avez un paludisme, c’est une analyse. Si vous voulez savoir si vous avez une infection urinaire, c’est une analyse. Vous voulez savoir que vous avez la tuberculose, c’est aussi une analyse.

 

L’Institut Pasteur est déployé sur deux sites. Cocody et Adiopodoumé, route de Dabou. Peut-on savoir la spécificité de chacun ?

L’institut est organisé en départements subdivisés et en unités. Il y a aussi des laboratoires. Par exemple si on prend le domaine de la tuberculose, le diagnostic de la surveillance au niveau national, se fait par le laboratoire de niveau 3, qui est à Cocody. S’il s’agit du Covid-19,, il se fait au niveau du département des virus épidémiques sur le site d’Adiopodoumé. Donc chaque site à sa spécificité. Mais le site de l’Institut Pasteur, c’est Adiopodoumé. Construit sur 17 hectares, il a été inauguré en 1972 et en 1973, il y a eu un développement de laboratoire au niveau du site de Cocody pour venir en appui au Centre hospitalier universitaire (Chu) de Cocody.

 

48 ans après, quels sont les acquis en termes de développement de la recherche et de formation de votre institut?

Comme premier acquis, c’est le développement en ressources humaines. L’Institut Pasteur en compte 220 dont 80 chercheurs et 60 ingénieurs et techniciens auxquels s’ajoutent des administratifs et des personnels d’appui. Le deuxième acquis, c’est que les structures ont commencé à être modernisées pour être mises aux normes internationales de sécurité. Aussi, on a beaucoup développé la surveillance épidémiologique des maladies transmissibles au niveau de la Côte d’Ivoire mais également en collaboration avec les pays de la sous-région. On a beaucoup amélioré le diagnostic. On peut faire des analyses à l’Institut Pasteur à un tarif social, car nous sommes une structure de l’Etat. Nous avons également beaucoup développé et amélioré la formation pratique et académique, avec la mise en place de départements et d’équipes. Nous avons en moyenne 250 à 300 stagiaires par an, qui viennent aussi bien du secteur privé que du secteur public. On a une antenne d’étudiants qui font des Phd dans les laboratoires de l’institut. Toutes ces actions constituent les 4 misions de l’Institut Pasteur qui sont la recherche, la formation, la surveillance épidémiologique et le diagnostic. On a aussi pu développer ces dernières années, beaucoup de projets de recherche dont une cinquantaine en cours d’exécution.

 

Parlant des projets de recherche, lors de la récente tribune scientifique dénommée le café des sciences de l’Institut Pasteur, certains de vos collaborateurs ont présenté des travaux sur la tique comme un réservoir d’infections très dangereuses et hémorragiques. Quelle est la situation en Côte d’Ivoire ?

La tique est le réservoir de certains types de virus dangereux comme le virus Crimée-Congo. Un de mes collaborateurs travaille sur des tiques pour savoir si en Côte d’Ivoire on a une circulation de ce virus très dangereux, qui est responsable d’une fièvre hémorragique comme Ebola. On surveille les tiques pour voir s’il y a une épidémie due au virus Crimée-Congo en Côte d’Ivoire.

 

Quel est le poids de l’Institut Pasteur dans la sous-région et en Afrique ?

La Côte d'Ivoire fait partie des 17 pays africains qui ont un laboratoire de référence pour la grippe et les virus respiratoires. En Afrique, il y a 17 pays dont la Côte d’Ivoire qui hébergent un laboratoire de l’Institut Pasteur reconnu par l’Oms au sud du Sahara. L’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire est identifié comme un laboratoire national dans le cadre du Réseau régional de laboratoire d’organisation ouest africaine de la santé (Ooas), Il est aussi membre du réseau international de l’Institut Pasteur (Riip). Il a donc un rayonnement national mais également sous-régional et je dirais africain.

 

« Nous avons réglé 50% de nos problèmes...»

 

Les coupures intempestives d’électricité ont un impact sur les appareils et autres. Est-il arrivé à votre institut d’être confronté à cette réalité ?

Nous avons perdu des appareils et beaucoup d’échantillons parce qu’il y avait beaucoup de coupures intempestives. Dimanche 10 mai 2020, la Compagnie ivoirienne d’électricité (Cie) a mis sous tension, la ligne électrique souterraine qui relie maintenant la centrale Azito de Yopougon et l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire. C’est une joie immense. Une solution à nos problèmes. Je remercie le président de la République, le Premier ministre, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, le ministre de la Santé et de l’Hygiène publique et l’ambassadeur de France en Côte d’Ivoire. Nous sommes maintenant en capacité d’avoir de l’électricité de bonne qualité. Nous avons réglé 50% de nos problèmes, Il reste encore la sécurisation de notre site.

 

Que faut-il entendre pas sécurisation du site d’Adiopodoumé ?

Nous parlons de la sécurisation électronique des laboratoires avec des codes digitaux.

 

La problématique de la gestion des déchets notamment médicaux est préoccupante ces dernières années parce qu’ils sont facteurs de pollution environnementale. Comment sont traités vos déchets après les analyses des prélèvements dans vos laboratoires ?

Le traitement des déchets médicaux de l’Institut Pasteur est un vrai souci. Il ne faut pas que nous contaminions le reste de la population. Donc effectivement, on a un service, l’unité d’Eco-épidémiologie qui gère l’incinérateur moderne aux normes internationales de façon à ce que tous déchets à risque sanitaire de l’Institut Pasteur soient gérés afin qu’on ne pollue pas et qu’on ne diffuse pas le micro-organisme sur lequel on travail. C’est un service qui est très important. C’est un incinérateur qui est capable de détruire 100 kilogrammes de déchets par heure.

 

Parlant des déchets produits lors des prélèvements de la Covid-19, vous en avez détruit combien de kilogrammes à ce jour ?

Ce sont plus de 8 tonnes de déchets Covid-19 incinérées. Le problème de cette épidémie, c’est que comme on utilise beaucoup de matériels jetables à usage unique donc ça fait beaucoup de déchets, qui sont même à risque. Et il faut absolument savoir gérer et incinérer pour éviter de diffuser le virus avec ces déchets. C’est un véritable défi. On a beaucoup sensibilisé le gouvernement et les collègues à la gestion de ces déchets à risque sanitaire. C’est le lieu de féliciter l’unité d’Eco-épidémiologie dirigée par Dr Kouadio Kouamé qui gère avec efficacité, les déchets de notre institut en général et particulièrement ceux de la maladie à coronavirus.

 

Quels conseils donneriez-vous face à l’émergence et la résurgence de certaines maladies ces dernières décennies, comme c’est le cas avec la Covid-19 ?

Je demande aux populations de respecter les mesures barrières. Qu’on essaie de se discipliner un tout petit peu. De penser aux uns et aux autres et à nos familles, à nos parents, à nos voisins ; de porter le masque, respecter la distanciation ; de se laver les mains ou utiliser le gel hydroalcoolique. Ça va nous aider beaucoup à passer cette crise-là et ce sont des moyens qui sont relativement faciles. Toutes ces maladies sont liées à la même manière de lutte. On a fait la même chose pour l’Ebola, la Dengue, on en fait pour la Covid-19, et la prochaine fois, on va encore faire la même chose. Donc, je pense qu’il faut intégrer ces gestes simples qui peuvent nous sauver la vie et celle de nos proches.

Réalisée par Marcelle AKA