Face à la crise sanitaire du Covid-19 Pr Tchétché N'Guessan (Économiste, enseignant-chercheur) : «Le pays va vers quatre crises majeures»


09/04/2020
Face à la crise sanitaire du Covid-19 Pr Tchétché N'Guessan (Économiste, enseignant-chercheur) : «Le pays va vers quatre crises majeures»
Pr Tchétché N'Guessan (Économiste, enseignant-chercheur) évoque un report de présidentielle

Lors d'un échange à son domicile, mardi 7 avril 2020, le Pr Tchétché N'guessan, économiste, enseignant-chercheur, a donné son point de vue sur la crise liée au Covid-19 à laquelle la Côte d'Ivoire, à l'instar de bien de pays du monde, fait face. Il a saisi l'occasion pour livrer son analyse sur la situation politique du pays en lien avec la gestion de la crise sanitaire actuelle. Pr Tchétché N'guessan a partagé ses conclusions dont l'appropriation par la classe politique ainsi que la société civile, pourrait garantir à la Côte d'Ivoire une paix durable.

Que pensez-vous de la situation difficile de crise due au Covid-19 à laquelle la Côte d'Ivoire est confrontée à l’instar d’autres pays ?

Effectivement, la Côte d'Ivoire est entrée en guerre contre le Covid-19. C'est la troisième guerre mondiale qui est imposée à la Côte d'Ivoire. Dans cette guerre, chacun essaie de s'en sortir avec sa spécificité et ses moyens. Bien que tous les pays fassent face au coronavirus, dans le cadre spécifique de la Côte d'Ivoire, il faut dire que le pays va vers quatre crises majeures. Il y a l'approfondissement du Covid-19 (1) qui va féconder une crise économique (2). Le pays vivait déjà dans un environnement sécuritaire précaire (3) par rapport au terrorisme qui prévaut au Burkina, au Mali. Mais nous allons, en plus de cela, vers une crise politique (4). Et la Côte d'Ivoire ne pourra pas supporter toutes ces crises en moins de 7 mois.

Pourquoi vous pensez qu’il sera difficile à la Côte d'Ivoire de gérer la crise sanitaire ?

Parce que d'abord les pays développés ne sont pas dans la même situation que la Côte d'Ivoire. Les pays développés étaient déjà équipés. Leurs infrastructures sanitaires, leurs ressources humaines, avaient déjà atteint un certain niveau. Par ailleurs, la maladie principale à laquelle ils font face aujourd'hui, c'est le Covid-19. En Côte d'Ivoire comme dans les pays sous-développés, on faisait face déjà à d'autres maladies telles que le paludisme qui tue presque autant que le coronavirus. Naturellement la Côte d'Ivoire ne se limite pas à Abidjan : la Côte d'Ivoire, c'est aussi l'intérieur du pays où les gens n'ont pas toujours accès à l'eau potable, aux soins de santé de qualité, etc. En Europe, les gens se détournent des malades habituels pour mettre l'accent uniquement sur les malades du Covid-19. Mais nous, nous ne pouvons pas nous détourner de nos malades habituels, déployer toutes nos ressources humaines et matérielles sur le Covid-19 parce que nous sommes déjà sinistrées par les autres maladies. De ce point de vue, notre situation devient plus complexe, plus difficile à gérer. Cela, sans compter que l'infrastructure sanitaire ne répond pas aux besoins actuels. Ceci dit, la situation va être grave pour notre pays. Mais ensuite, étant donné notre organisation sociale, il ne faut pas oublier que la Côte d'Ivoire ce n'est pas seulement Cocody. C'est aussi Koumassi, Yopougon et Abobo, où des gens vivent dans des cours communes. Donc la situation sera très difficile sur le plan sanitaire. Pour cela, il nous faut beaucoup d'imagination. Cela devrait nous amener à répondre à la question de savoir : faut-il faire le confinement ou pas ? Puisque le confinement peut entraîner des problèmes économiques. Si on en arrive au confinement, faut-il confiner seulement ceux qui sont malades ? Si vous confinez les malades et ceux qui ne sont pas malades, vous contaminez ceux qui sont encore bien portant. C'est le lieu de féliciter déjà le gouvernement pour ce qu’il fait. Le gouvernement fait un travail colossal avec les campagnes d'information pour le respect des gestes barrières, la distanciation sociale. Ce sont de bonnes mesures, mais il faut avoir conscience qu’on doit être plus qu’imaginatif si on veut s'en sortir sur le plan sanitaire.

Selon vous, les effets du coronavirus sont-ils déjà perceptibles sur le plan économique ?

Bien-sûr, le Covid-19 a engendré une crise économique mondiale. Le taux de croissance aux États-Unis va baisser. C’est pareil en France. En Côte d'Ivoire, le Premier ministre a dit que la prévision du taux de croissance en 2020 était de 7,2% mais qu’elle devrait chuter à 3,6% du fait du coronavirus. Cela n'est rien d'autre qu'une crise économique, parce que l'économie ivoirienne, comme toutes les autres économies du monde, a reçu les deux chocs : un choc de l'offre et un choc de la demande. Le choc de l’offre, parce que les entreprises n’ont plus les facteurs de production nécessaires pour produire, c'est-à-dire les intrants. Les entreprises ne peuvent plus avoir les intrants, les ressources humaines qu’il leur faut parce qu’on a demandé de rester chez soi pour le personnel dont l'activité n'est pas indispensable. Le choc de la demande, parce que plusieurs travailleurs vont subir le chômage technique. Pour les petits opérateurs qui vivaient au jour le jour, ils ne pourront plus faire de recettes parce qu’ils n'ont plus de clients. S’il n'y a pas de demande, les biens produits ne peuvent pas se vendre. Par conséquent, il y a crise économique. C'est pourquoi les mesures qui ont été prises vont dans ces deux directions. Mais je pense que ce sont des mesures qui vont davantage dans le sens du choc de l'offre que dans le sens du choc de la demande. A mon avis, la question de la demande n'est pas suffisamment prise en compte.

Vous pensez que la Côte d'Ivoire pourrait être exposée aussi à une crise sécuritaire dans la gestion du coronavirus ?

La question principale ici, c'est comment sortir de cette situation de crise. Il faut, pour cela, à la Côte d'Ivoire une thérapie de choc parce qu’à côté de la crise sanitaire et la crise économique que nous subissons et qui sont appelées à s'approfondir à court terme, il ne faut pas oublier l'environnement dans lequel vit la Côte d'Ivoire. Cet environnement, c'est celui d'une Afrique de l'Ouest minée par le terrorisme. Le Burkina Faso, le Mali qui sont des pays frontaliers de la Côte d'Ivoire subissent les affres du terrorisme. Le leader de l’opposition malienne a été enlevé (il y a deux semaines de cela) alors qu’il battait campagne dans le cadre des élections législatives. Ce qui a fait que le taux de participation à Bamako a été de 10 %, si je ne me trompe pas. Sans oublier que la Côte d'Ivoire a été frappée par un attentat terroriste du côté de Grand-Bassam. Peut-être que jusque-là nous sommes épargnés grâce à la vigilance de nos autorités. Il ne faut donc pas oublier cela. La Côte d'Ivoire est à la limite d'une crise sécuritaire. La thérapie de choc aussi doit tenir compte du fait que le pays pourrait faire face à une crise politique majeure au soir du 31 octobre 2020. Parce que les conditions pour aller aux élections sont l'objet de différends entre le pouvoir et l'opposition : Commission électorale indépendante (Cei), le Code électoral, la liste électorale, et même la confection des pièces d'identité ne peut plus se faire normalement du fait du Covid-19. Ce qui montre qu'il y a un contentieux pré-électoral. Si dans ces conditions, on va aux élections, il y a des chances que les résultats soient contestés et que celui qui en sortira vainqueur soit fragilisé. Une étude de la Banque mondiale montre qu’un pays qui a connu la guerre civile comme c'était presque le cas en 2010 en Côte d'Ivoire, il y a des chances que ce pays rechute 5 ans plus tard. La Côte d'Ivoire a eu la chance. Elle a déjà fait 10 ans. Mais les entrepreneurs de crimes existent dans la sous-région. Et si on donne l'opportunité à ces gens, ils vont investir la Côte d'Ivoire et le pays va être complètement désorganisé. Les populations seront appelées à aller en exil intérieur ou à l’international. Mais comme vous le savez, nous allons vers un monde nouveau où le patriotisme renaît. Quelqu'un pourrait-il imaginer que les États-Unis refusent qu’une entreprise américaine livre des masques au Canada ? Pourrait-on imaginer que les États-Unis qui font partie de l'Alliance atlantique refusent à ses alliés européens de venir aux États-Unis ? Les Ivoiriens doivent prendre conscience que nous sommes dans un monde nouveau et que de ce point de vue, il faut qu'on se serre les coudes. Le président de la République a appelé à une union sacrée. Mais autour de qui se fait cette union sacrée dans les mois à venir ?

Face à cette situation que vous décrivez, quelle solution proposez-vous pour que la Côte d'Ivoire puisse s’en sortir ?

Ce que je propose, c'est que la classe politique entre en dialogue dès maintenant. Il ne faut pas attendre, il faut entrer en dialogue maintenant. De mon point de vue, il faut que le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (Rhdp) et l'opposition étudient les modalités pour proroger le mandat du président de la République d'une année. On doit absolument éviter les élections présidentielles parce qu’il y a des signes qui montrent qu'on va vers un conflit post-électoral et la Côte d'Ivoire ne peut pas, en pleine gestion du coronavirus, de crise économique, et de crise sécuritaire régionale, accepter une crise post-électorale.

Surtout qu'avec cette crise, ce n'est pas évident de bénéficier de l'aide internationale…

Cela, d'autant plus que la communauté internationale est toute mobilisée à lutte contre le Covid-19. Chacun est occupé à gérer la situation de crise sanitaire dans son pays. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que les gens nous aident, ils font ce qu'ils peuvent. Même si dans leur pays ils ne parviennent pas à trouver une solution à la crise, mais ils nous aident quand même à lutter contre le coronavirus. Les élections coûtent très chers, aussi bien à l'État qu’aux états-majors politiques. Il faut prendre cet argent pour investir dans les infrastructures sanitaires, dans les ressources humaines sanitaires plutôt que de l'utiliser pour faire des élections qui vont nous faire dépenser, mais en plus, vont nous entraîner dans le désordre et dans les conflits. Il faut que l'opposition et le pouvoir étudient les modalités de prorogation du mandat du président de la République d'une année de manière à ce que les prochaines élections présidentielles se tiennent le 31 octobre 2021. Le secret de la vie, c'est de transformer les inconvénients en avantages. Ce que j'espère dans ces conditions, c'est que dans la quête des modalités de prorogation du mandat, chaque partie pourra mettre sur la table tout ce qu'il souhaite, toutes ses exigences. Je pense qu'il serait bon qu’au sortir de ces discussions, le président inaugure une politique du Grand Pardon. Parce que la Côte d'Ivoire ne va pas vivre éternellement en conflit. C’est un monde nouveau qui arrive où chacun devra rester chez lui. S'il fait beau vivre chez toi, tu seras heureux. Ce ne sera pas comme dans le passé où tu vas vivre heureux ailleurs pendant que tu crées les troubles chez toi. Ce ne sera plus possible. Il faut faire en sorte que la Côte d'Ivoire soit une terre de fraternité comme le dit notre hymne national. De ce point de vue, l'opposition pourra bien sûr demander la libération de tous les prisonniers civils comme militaires en rapport avec les crises politiques ; demander que tous les exilés, Laurent Gbagbo, Blé Goudé Soro Guillaume, et toutes les autres personnes anonymes exilées rentrent au pays dans le cadre de la politique du Grand Pardon. Ensuite on mettra probablement en place un gouvernement de réconciliation nationale. Mais c'est aux politiciens d’en décider. Mais le cœur de mon analyse, c'est qu'il faut, et je ne suis pas le premier à le dire, éviter l'élection présidentielle du 31 octobre 2020, parce que la Côte d'Ivoire a déjà sur le dos trois crises : une crise sanitaire, une crise économique et elle est menacée par une crise sécuritaire. Il ne faut donc pas ajouter à cela une crise politique. On ne sera d'ailleurs pas le premier pays à le faire. Les Français ont commencé les élections municipales mais ont reporté le second tour à cause du Covid-19. Les Ethiopiens ont reporté leurs élections générales. Quand on prend les Israéliens, normalement, ce n’est pas Netanyahu qui devait former le gouvernement, mais à cause du coronavirus, la classe politique s’est entendue et on l'a laissé continuer. Il faut donc que tous les pays tirent les leçons du danger du Covid-19. La Côte d'Ivoire ne peut pas être en reste.

Pensez-vous que les conditions sont réunies pour qu’un tel dialogue se tienne ?

Bien sûr. La finalité de la politique en Côte d'Ivoire, c'est pour servir les Ivoiriens, je suppose. Aujourd'hui, envoyer des gens en campagne en pleine crise sanitaire due au Covid-19, c'est les exposer à un danger. Si vous demandez aujourd'hui à des gens d'aller faire campagne électorale, c'est qu’ils prennent un risque pour leur santé, pour leur famille. Les Ivoiriens doivent comprendre qu’être président, ce n'est pas une finalité en soi. La finalité, c'est de créer la sécurité dans le pays ; créer la paix pour que les enfants aillent à l'école, que les hommes et les femmes qui en ont besoin se soignent normalement, qu'ils aillent au travail, qu'ils s'épanouissent etc. Et, moi, je fais confiance à la classe politique ivoirienne pour comprendre ces enjeux.

Pour parvenir à ce dialogue, il n'y a pas que les acteurs politiques. Les acteurs sociaux aussi ont un rôle à jouer... 

Cet appel s'adresse au Rhdp, à l'opposition, mais aussi à la société civile. Ici, j'en appelle particulièrement au Médiateur de la République, aux guides religieux et aux chefs traditionnels pour qu'ils conjuguent leurs efforts pour prendre ensemble cette idée et voir dans quelle mesure la faire entendre à nos dirigeants. Le plus important, une fois encore, c'est d'éviter un conflit au lendemain du 31 octobre 2020.

Ce dialogue doit s'ouvrir le plus tôt possible…

Ce dialogue doit se faire le plus tôt possible. Nous n'avons pas le temps. Octobre, c'est dans 6 mois, donc c'est maintenant qu'il faut commencer. La politique de lutte contre le Covid-19 ne sera efficace que si la population a confiance en la classe politique. Or, si on ne fait pas ce dialogue, au fur et à mesure qu'on avance, il y aura des divergences, des éclats de voix entre la classe politique. Ainsi les populations seront divisées et la politique de lutte sera difficilement efficace. Est-ce que vous pouvez aller en guerre pour un pays qui est divisé ? Quand vous allez vous battre, c'est pour le pays, c'est pour la nation. Et la nation est toujours incarnée par ses dirigeants. Quand vous voyez que les dirigeants sont unis, vous êtes prêts à vous sacrifier. Mais si vous regardez derrière vous et que les dirigeants sont divisés, vous ne pouvez pas vous sacrifier. Aujourd'hui les médecins sont au front, la police, l'armée également. Les entrepreneurs, etc., et toutes ces entités engagées dans la lutte auront d’autant plus la force de combattre qu'ils verront que la classe politique est unie, rassemblée, qu’elle parcourt l’intérieur du pays ensemble pour sensibiliser. Voir le Premier ministre Amadou Gon à côté de Affi N’guessan, de Guikahué, Assoa Adou, et bien d'autres, aller faire campagne ensemble peut galvaniser. C'est à cette seule condition qu'on pourra faire face à la crise sanitaire, la crise économique, la crise sécuritaire qui menace et éviter le danger politique qui pointe à l'horizon. 

Pensez-vous que le président Alassane Ouattara qui a renoncé à briguer un autre mandat présidentiel soit disposé à discuter d’une telle proposition ? 

J'ai dit tantôt que la Côte d'Ivoire est en guerre mondiale. De ce point de vue, tous les enfants de la Côte d'Ivoire sont obligés de répondre à l'appel du pays. Tel qu'on le connaît, si le Rhdp et l'opposition conviennent de cela, je pense que le président de la République répondra à cet appel. S'il ne répond pas favorablement, il sera réquisitionné (rire).

 

Propos recueillis par Élysée LATH

 

 

Elysée Lath

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  • SOURCE: L'inter